Littérature



"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Deuxième partie

III

Cependant, de tous les cadeaux de mes voisins, aucun n'eut pour moi autant de charme que celui de vieilles images d'Epinal. Quoi qu'elles fussent passablement en lambeaux et maculées, je leur trouvais un attrait puissant et mystérieux. Tous ces petits tableaux enluminés de couleurs violentes — bleu de Prusse, jaune serin, vert émeraude et rouge écarlate se heurtant magnifiquement — me plongeaient dans l'extase, en même temps que j'étais au désespoir de ne pouvoir pénétrer le secret de ces mille petits signes pressés au-dessous comme des fourmis et mis là exprès pour expliquer leur histoire.

Ainsi, faute de posséder cette clef d'or, la lecture, mon imagination assoiffée de merveilleux ne pouvait, pauvre oiseau en cage, s'envoler au pays prestigieux de l'illusion ?

Cela ne pouvait durer ; il fallait absolument que je susse lire ; et, quoique l'instant d'aller à l'école fût à présent très proche, ma curiosité était trop violemment excitée, mon esprit trop avide de chimères pour que j'attendisse plus longtemps. Je résolus donc d'apprendre à lire tout de suite... et tout seul !

Mais il me parut que je ne devais le faire que dans un livre. C'est pourquoi, abandonnant les images d'Épinal, je m'emparai du Messager boiteux. Celui de l'année traînait toujours chez nous. Ma grand'mère, en bonne franc-comtoise, n'oubliait jamais de l'acheter, continuant pieusement la tradition familiale qui remontait à l'origine de cet antique almanach.

En contemplant machinalement avant de l'ouvrir, les personnages de sa couverture, j'eus une secousse : N'était-ce pas un livre que ce vieux bonhomme à tête de polichinelle et à jambe de bois tendait à ce petit garçon ?... et n'indiquait-il pas par là son magique pouvoir de faire lire les petits enfants ?... Assurément c'était cela... Il n'y avait qu'à ouvrir son almanach et cela viendrait tout seul. Je l'ouvris donc, palpitant d'espoir.

J'ânonnais, prononçais des paroles sans suite, convaincu d'ailleurs que je progressais, et soudain, telle était ma foi, mon ardent désir de savoir qu'une émotion intense me saisit, l'émotion que l'on a devant une prodigieuse découverte, je crus savoir lire !

Ivre de joie, je courus vers ma grand'mère : « Maman, écoute, je sais lire ! »

Mais à peine eus-je recommencé ma prétendue lecture qu'elle me dit, très calme : « Nigaud, comment peux-tu savoir lire en tenant ton livre à l'envers ! »

Ceci doucha mon enthousiasme. Je fus terriblement vexé, si vexé que j'envoyai promener à travers la chambre l'almanach !

Ma grand'mère s'en fut vivement le ramasser et, très indignée, me gronda fort.

Pensez donc, son Messager Boiteux !

Aux heures de lassitude et d'ennui, il était son refuge, son réconfort. Il lui rappelait son pays, son enfance et sa jeunesse heureuse. Le nez chaussé de lunettes, elle en tournait les pages avec dévotion, et, tout haut, en relisait les contes, les chroniques, les recettes, les proverbes et jusqu'aux foires, éclipses, changements de lune et prédictions agricoles.

J'écoutais plein d'admiration, et, certes, pour toutes ces choses qui s'envolaient de tes feuilles, ô merveilleux almanach ! tu méritais ce jour-là plus de respect de ma part !

Mais bientôt elle le laissait retomber sur ses genoux, et le regard lointain s'enfonçait dans des souvenirs.

Je l'en tirais pour qu'elle continuât. Alors elle me racontait des histoires de compagnonnage, de rouliers, de colporteurs, qui étaient bien, elles aussi, de véritables images d'Épinal.

Elle m'expliquait avec fierté, comment son frère, conducteur de diligence — un solide gaillard ! — s’était débarrassé, une nuit sur la grand-route de Paris à Bale, de malandrins qui avaient sauté aux naseaux des chevaux : Il avait tiré ses grands pistolets, et pif ! paf ! pan !

Plus tard, quand je fus un auditeur plus sérieux, elle disait son arrivée à Paris avec ses deux enfants, veuve, lestée de maigres économies… et cela quelques jours avant la guerre !

— Ah ! il avait fallu se remuer !... Puis le siège et toutes ses misères : les queues aux boucheries, dans les aubes glacées de décembre, sous la neige et le bombardement. Ensuite la Commune, les incendies, les massacres. Elle se rappelait ce grand flandrin en chemise rouge, qui, rue Vieille-du-Temple, alors qu’elle se rendait en journée chez des bourgeois du Marais, lui avait crié en désignant la barricade qui s’ébauchait : Hé ! là-bas la petite mère !... Faut mettre ton pavé ! » Et elle avait mis son pavé. — Puis l'arrivée des Versaillais rue Riquet : Elle train de tirer de l'eau dans la cour, lorsqu'une grêle de balles s’était venue aplatir contre les murs. Les locataires lui criaient, en fermant leurs fenêtres : « Sauvez-vous dame Verrier !... voici les Versaillais ! », Mais elle avait rempli son seau quand même ! — Elle racontait les visites domiciliaires et les exécutions immédiates, là, le long d'un mur, si l'on vous trouvait les mains noires ou chaussé de godillots. Les larmes lui venaient au souvenir tragique de ce malheureux gamin de quinze ans pris pour un communard et tout de suite fusillé parce qu'il s'était coiffé, pour s’amuser, d’un képi ramassé dans le ruisseau !

Alors elle s'arrêtait, et, levant les bras, s'écriait : « Ah ! Dieu du ciel ! faites que toutes ces choses n'arrivent plus !... »

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