Littérature



"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Deuxième partie

V

À Pâques je fus assez fort pour passer en cinquième. J'y tàtai pour la première fois des coups de règle, car on ne frappait pas en sixième.

Le frère Casimir, un courtaud sanguin aux larges oreilles grignotées, en était le dispensateur prodigue. Vous emprisonnant le poignet dans sa forte serre, il vous les abattait sur les doigts vigoureusement, scandant chaque coup d'un « Tenez monsieur !... Tenez monsieur ! » rageur.

Et le monsieur régagnait sa place, courbé en deux, la main sous l'aisselle, en chialant.

Je restai là jusqu'aux vacances ; et à la rentrée je fus de la fournée qui passa en quatrième. Elle était tenue par un laïque, M. Fister, un Alsacien avec une petite -bedaine, des yeux de faïence bleue et une barbiche en pointe couleur de chiendent.

Il mordillait toujours sa moustache avec un sourire énigmatique ; et il lui arrivait fréquemment, alors que la classe silencieuse piochait un problème, de se frotter joyeusement les mains sans que l'on pût deviner la cause d'une pareille satisfaction.

Il avait la manie des chaussures bien cirées ; et tous les matins, avant d'entrer en classe, il nous alignait dans la cour et en passait l'inspection.

Il s'attardait toujours devant les miennes. Ma grand'mère me les avait achetées au marché aux puces : elles étaient bien trop grandes, couvertes de pièces larges comme des tire-pavés, et, pour user les derniers pains qui lui restaient, frottées par elle à la mine de plomb. De là leur aspect sngulier, des reflets ternes, laiteux, qui contrastaient étrangement avec le luisant de bon aloi de celles de mes camarades.

Le maître les contemplait un instant puis s'en allait saris mot dire, les mains derrière le dos, avec un sourire, son mystérieux sourire. Je poussais un soupir de soulagement tant cet examen devant les autres m’horripilait.

Il nous tapait ferme aussi sur les doigts mais toujours nous racontait une belle histoire apres une leçon ardue.

Il fallait entendre, lorsqu'il interrompait ce!Ie-ci, les « ah ! » de satisfaction, le tumulte joyeux des livres refermés !... Pour obtenir le silence il faisait aller fortement sa claquette de buis. Enfin, les bras croisés, calés en une position commode, nous écoutions avidement, les yeux écarquillés et la bouche en jeu de tonneau.

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*     *

Que j'entendais mieux cela que la grammaire, la géographie et surtout l'arithmétique que j'avais en aversion !

Il n'y avait guère que l'histoire de France, et particulièrement l'histoire sainte qui m'intéressassent pour leurs personnages héroïques et leurs événements merveilleux. Mon imagination trouvait là à se repaître. Elle courait fort alors, et maintes fois, la longue canne à géographie venait, par une giboulée de petits coups secs sur le crâne, me sortir de mes rêves, et me prier de faire sur la carte muette l'attrayant voyage des départements, des chefs-lieux et des sous-préfectures ; ou de naviguer sur la mer Méditerranée, la Manche ou l'Océan, ou encore d'escalader la chaîne des Alpes ou des Pyrénées.

Néanmoins, j'en sus assez pour passer quand le moment fut , venu, en troisième — bien à contre-cœur du reste, car elle me rapprochait de la seconde, tenue par le frère Alexandre : il était la terreur des petites classes quand elles songeaient qu'il leur faudrait un jour tomber sous sa coupe.

Par les chaudes journées d'été, alors que les fenêtres étaient largement ouvertes, nous arrivaient parfois de l'autre côté de la cour, des bruits de coups de bâton abattus violemment sur un bureau : puis des cris, des supplications, des gémissements, tout un vacarme épouvantable. C'était le frère Alexandre en train de faire sa classe !

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En troisième, nous avions également connue maître un laïque. Il s'appelait M. Didier. C'était un grand blond aux. yeux glauques, froid, silencieux, sec, aussi sec que les coups de trique qu'il vous assénait sur les mains en serrant les dents.

Nous le redoutions fort. Toutefois, le petit Alsacien Muller, le fils du cordonnier d'en bas de chez nous, ne craignait pas d'user avec lui d'un moyen qui lui permettait les jours de flemme, de ne pas venir à l'école. Pour cela il se faisait mettre en retenue, et, dès que le maître s'en allait à quatre heures faire un bout de conduite aux élèves, il s'enfuyait, sachant qu'invariablement un camarade puni lui serait dépêché avec l'ordre de ne pas remettre les pieds en classe avant d'avoir fait cinq cents lignes.

Si le maître agissait ainsi, c'est qu'il savait bien, cet homme malin, qu'à sa punition viendrait s'ajouter celle plus sensible du père Muller, c'est-à-dire une furieuse dégelée de coups de tire-pied !

Mais Muller tendait le dos, bâclait vivement ses lignes et s'en allait par les rues goûter l'infinie volupté d'être libre.

Or, un jour que nous étions ensemble en retenue, dégoûté de l’école, du maître, des punitions, avide de jouir, moi aussi, d'un peu liberté, je risquai le coup.

Naturellement, nous n'étions pas au bout de la rue Xaintrailles, qu’un élève nous rejoignait et nous signifiait l'ordre du maître... bien différent, par exemple, de celui que j’espérais, car si Muller eût à copier. chez lui cinq cents lignes, j’eus, moi à regagner la classe illico !

J'en restai abasourdi ; ma bouche devint sèche, une frousse immense m'envahit.

Je lus tout de suite dans  l’espritdu maître : pas bien sur que moi une râclée s'adjoindrait au pensum, il m'ordonnait de revenir pour mieux me l'administrer lui-même ; et elle promettait d'être solide, à entendre son émissaire répéter : « Ah ! mon vieux, qu'est-ce que tu vas prendre... »

Il en était tout émoustillé d’avance, ce bon camarade, de me voir tordre et crier sous les coups

Mais il eut le tort de me faire entrevoir avec trop d’éloquence une aussi sombre perspective ; cela le frustra de son espoir, car épouvanté, je passai outre à la volonté du maître et continuai mon chemin terriblement inquiet cependant sur les suites de mon indiscipline.

Ah ! que j'enviais Muller de s’en aller ainsi en sifflotant, à ses coups de tire-pied !... Il serait au bien tranquille, lui, après !

Le lendemain, à mon réveil, ma première pensée fut pour ma rébellion. Elle me parut énorme de conséquences, car elle était sans exemple. L'idée d'en aller rendre compte à ce maître glacial me terrifiait. Tellement que pour m'en dispenser je n'hésitai pas à commettre une petite canaillerie.

Comme il courait alors certaines histoires de commères — que ma grand'mère n'ignorait pas — sur un instituteur de l'école laïque de la rue P..., lequel avait soi-disant frappé un élève sur la tête au point de lui causer une méningite, je simulai une forte migraine, laissant entendre que le maître m'avait taloché, ce qui justement avait eu lieu la veille, mais d'une façon légère.

Ma grand'mère, alarmée autant qu'indignée, me fit rester au lit et s'en fut tout de suite à l'école. C'est sur quoi je comptai : cette démarche devant, selon moi, neutraliser le ressentiment du maître par l'inquiétude qu'il pouvait être la cause de mon indisposition !

La ficelle lui parut grosse. Il rassura ironiquement ma grand'mère sur ce fâcheux mal de tête, qu'il rapprocha de mon escapade et, très blessé qu'on pût le prendre pour une brute, lui tourna le dos en disant que, puisqu'il en était ainsi, il ne me punirait désormais en aucune façon.

Ma grand'mère revint pénétrée de soupçons et, pour ne pas les confirmer, je dus geindre, et subir toute la journée les inconvénients de la méthode Raspail, c'est-à-dire garder sur le front des compresses d'eau sédative qui me cuisaient la peau et me piquaient les yeux !

Le lendemain, j'en eus assez, je m'en retournai à l'école.

Malgré sa promesse de ne plus me punir, ce ne fut pas sans un profond malaise que je me représentai devant le maître.

Je n'avais pas fait deux pas vers lui que, me foudroyant du regard, il me désignait ma place d'un geste impérieux.

À partir de cet instant il ne s'occupa plus de moi : autant dire que pour lui je n'existais pas. Je prenais, si bon me semblait, mes devoirs avec les autres, et le lendemain il me les corrigeait ; mais pas un mot, pas une punition, rien. Cependant il n'était pas certain qu'à la moindre turbulence il ne me rappelât à l'ordre : aussi ne bronchais-je pas.

Parfois nos regards se croisaient, et je lisais clairement dans le sien : « Petite crapule ! »

A la longue, ce traitement humiliant me devint intolérable et me pénétra si bien de remords que je souhaitais ardemment que le courage me vînt d'aller lui demander pardon.

Mais il arriva un événement pour me tirer de cette pénible situation.

Un jour il nous demanda quel était le principal élément de l'air. Il nous l'avait dit quelque temps auparavant, mais chose bizarre, personne ne se le rappelait !... La classe resta figée. Il en était pâle de colère.

Brusquement cela me revint : je levai le doigt : « L'azote ».

Alors, abattant un furieux coup de poing sur son pupitre : « Cinq cents points à Lefebvre... et cinq cents lignes à toute la classe ! »

Il me sembla qu'on m'enlevait de la poitrine un poids énorme.

Après une telle récompense, le maître ne pouvait que passer l'éponge... C'est ce qu'il fit.

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Le 13e en littérature

La poterne des Peupliers

La vague rouge

par
J. H. Rosny Ainé

Un homme s'arrêta sur la route, près de Gentilly. Il considéra le paysage misérable et puissant, les fumées vénéneuses, l'occident frais et jeune comme aux temps de la Gaule celtique.
Si l'auteur nomme une poterne des Tilleuils, c'est bien de la poterne des Peupliers dont s'agit.

(1910)

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Rue des Peupliers

Perdues dans Paris

par
Jules Mary

Un des coins de Paris, misérable et sinistre. La longée des fortifications plantées d'arbres en double ou triple rangée, le côtoie pourtant de verdures plaisantes durant la belle saison, mais, en réalité, sépare pour ainsi dire cette région parisienne du reste du monde. Du haut de la rue des Peupliers...

(1908)

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Quartier Croulebarbe

Les esclaves de Paris

par
Émile Gaboriau

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens...
Où Emile Gaboriau fait découvrir le quartier Croulebarbe à ses lecteurs.

(1868)

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La Cité Jeanne-d'Arc

Un gosse

par
Auguste Brepson

La cité Jeanne-d'Arc est ce vaste ensemble de bâtiments noirs, sordides et lugubres percés comme une caserne de mille fenêtres et dont les hautes façades s’allongent rue Jeanne-d'Arc, devant la raffinerie Say.

(1928)

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Butte-aux-Cailles

La vague rouge

par
J. H. Rosny Ainé

L'homme suivit d'abord la rue de Tolbiac, puis s'engagea par ces voies ténébreuses, bordées de planches, de lattes et de pieux, qui montent vers la Butte-aux-Cailles. Les oiseaux des réverbères dansaient dans leurs cages de verre. On apercevait des terrains fauves, des chaînes de bosselures, des rampes de lueurs, des phares dans un trou du ciel, et, du côté de la Butte, un nuage de feu pâle évaporé sur Paris...

(1910)

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Le quartier de la Gare

Monsieur Lecoq

par
Émile Gaboriau

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.
Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.

(1869)

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Saviez-vous que... ?

En janvier 1910, c'est Mlle Rose Boyer, une délicieuse blonde de vingt et un ans, qui exerçait la délicate profession de brodeuse, et qui demeurait 12, rue de l'Espérance ainsi que le précisait Le Journal, qui fut élue Reine du 13e arrondissement par l'Association artistique dudit arrondissement, affiliée au comité des fêtes de Paris, et ce, au théâtre des Gobelins.

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Le XIIIème arondissement comptait 72.203 habitants en 1876 et 92.221 en 1881 soit une augmentation de 20.018 habitants. Paris, en totalité en comptait 1.988.806 et 2.225.910, ces mêmes années.

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La marché découvert des Gobelins — que l'on appelle aujourd'hui le marché Auguste-Blanqui — remplaça le marché couvert à compter du 9 mai 1898 et, comme maintenant, se tenait les mardis, vendredis et dimanches.

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En janvier 1904, la Préfecture de police interdisait à la « Goulue », dont la ménagerie était installée boulevard Kellermann, de continuer ses exercices, tant qu'elle n'aurait pas procédé aux réparations qui lui avaient été prescrites. La sécurité des cages n'était pas, paraît-il, suffisante.

L'image du jour

La rue de la Colonie vue de la rue Vergniaud en 1912