Les incendies se multiplient sur la zone - 1930

Les incendies se multiplient sur la zone

Une baraque brûlait, l'autre jour, à la porte d'Italie et l'on dut pour éteindre le feu aller chercher de l’eau jusque dans la Bièvre

Paris-Soir — 10 novembre 1930

On ne compte plus les incendies de la zone. Voici moins d'une quinzaine, une baraque flambait au Pré-Saint-Gervais et un enfant de quatre mois périssait dans les flammes. L'autre jour, c'est une maisonnette proche de la porte d'Italie qui, brusquement, dans l'après-midi, prend s feu pendant l'absence de ses propriétaires, menaçant pendant plus d'une heure malgré les efforts des pompiers, la cité de bois tassée autour d'elle.

La zone, vers la porte d'Italie (circa 1920)

C'est vers 14 h. 30, que, passant rue Jean-Dauphin sur la zone annexée de Bicêtre, des promeneurs aperçurent des flots de fumée qui s'échappaient des fenêtres d'un pavillon situé le long d'une petite rue intérieure, au numéro 8 de cette voie. Alertés, les pompiers de la caserne Nationale accoururent ; déjà, les flammes avaient à demi dévoré la construction fragile et léchaient les maisons avoisinantes. Heureusement, la zone, si tassée contre la porte d'Italie, commence là à s'éclaircir, des hôtels sont disséminés au milieu de petits jardins et, avant que le feu eut réussi à se communiquer aux deux baraques qui flanquent la maison sinistrée, les pompiers avaient réussi à maîtriser le foyer.

Du coquet petit pavillon, qu'avaient quitté pour se rendre au travail, les membres de la famille Ducosse, le père, la mère, le fils de 19 ans et la fille de 18 ans, il ne reste plus maintenant que quelques planches noircies, entourant un énorme tas de cendres et, dans le fonds au milieu d'une chambrette presque épargnée, la carcasse d'un lit de fer.

— Heureusement, nous dit-on dans le voisinage, que les Ducosse étaient assurés.

 — On peut assurer des maisons en bois ?

— Oui, mais seulement lorsqu'elles sont couvertes en tuiles, ce qui était le cas ici. Mais il faut dire que ce luxe est fort rare ; parcourez le quartier, vous verrez que la plupart des baraques sont recouvertes seulement de papier goudronné. Elles peuvent brûler celles-là, d'une minute à l'autre, leurs habitants seront sans un sou dans la rue… Et les voisins de même, car dans un entassement pareil, l'incendie trouve un aliment si facile qu'il ne se contenterait pas d'une seule maison à la fois.

"Parcourez le quartier, vous verrez que la plupart des baraques sont recouvertes seulement de papier goudronné"

L'exemple d'Aubervilliers où, comme l'on s'en souvient, flamba d'un seul coup tout un lot de maisonnettes est là peur rappeler que la zone est à la merci d'une étincelle.

Encore si les secours étaient faciles ! Mais dans cette énorme agglomération de pauvres gens, l'eau manque. Il faut voir, plusieurs fois par jour, la procession des femmes, des enfants, des vieillards qui, chargés de seaux et de brocs trop lourds souvent pour leur faiblesse, s'en vont vers les fontaines publiques, disséminées chichement à travers la cité de bois. Si les fontaines sont rares, vous pensez bien que les bouches d'incendie sont absentes ! Et c'est là qu'est le plus grand danger :

— Pour éteindre le feu, il a fallu, nous dit-on, déplier quelques centaines de mètres de tuyaux afin d'aller chercher l'eau, d'une part, au marché de Bicêtre, de l'autre, dans la Bièvre, qui coule en contre-bas de la grande côte, au sommet de laquelle se trouve lame Jean-Dauphin.

Il n'y a pas si longtemps que, pour éteindre, aux Lilas, un incendie sur la zone, il fallait tendre des tuyaux pardessus les fortifications et puiser l'eau sur le boulevard Mortier. Lorsqu'on songe aux périls quotidiens que courent une centaine de milliers d'hommes amassés aux portes mêmes de la capitale, délaissés de tous les pouvoirs publics, privés de tous les recours et de toutes les sécurités dont jouissent les autres citoyens, on ne saurait trop se louer de la décision enfin prise de porter avant peu le coup mortel à la zone et de faire rentrer, pour leur plus grand bien, les « hors la loi » qui l'habitent, dans les cadres normaux de la vie sociale.



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