Une femme vitriolée par sa belle-mère - 1908

L’affaire de l’impasse des Hautes-Formes

Une femme vitriolée par sa belle-mère

Le Petit-Parisien — 7 juillet 1908

La mégère a fait deux autres victimes. Arrestation mouvementée. Une boutique mise à sac.

Aux confins du quartier de la Gare, rue Baudricourt, s'ouvre l'impasse des Hautes-Formes.

Voie étroite et tortueuse, bordée de masures sordides, cette cité est presque entièrement habitée par des chiffonniers. C'est dans ce décor, digne du pinceau d'un Raffaelli, que se sont déroulées, hier soir, les scènes que nous allons raconter.

La « Mère Victorine »

Depuis au moins vingt ans, la femme Victorine Maingeon, veuve Fery, habitait avec son amant François Rouchès, et son fils Joseph, au numéro 4 de cette impasse. Mme Maingeon, la « mère Victorine », comme on l'appelait dans le monde « du chiffon », était une forte gaillarde, dure à l'ouvrage, et connaissant la vie.

Elle avait eu son fils avec un sieur Fery, qui l'avait quittée peu après l'avoir épousée. Peu après elle s'était mise en ménage avec un charretier, François Rouchès, qui fut un second père pour l'enfant.

Joseph poussa vite. A dix ans, il était le meilleur auxiliaire de sa mère ; à seize, son associé. En peu de temps, alors, ils devinrent les plus fortunés de l'impasse. Ils achetèrent un cheval et une voiture et louèrent un vaste magasin.

À son retour du régiment, en 1904, le jeune homme s'éprit éperdument de la fille d'un chiffonnier de Gentilly, Mlle Marie Richard, et demanda sa main. Ses parents avaient des économies. Mme Maingeon donna son consentement au mariage de son fils. Elle lui fit cadeau du cheval et de la voiture et lui laissa la jouissance du magasin, se réservant toutefois, moyennant une redevance de 1 franc par jour, le droit de jouir d'une partie du local.

Entre bru et belle-mère

Au début du mariage tout alla pour le mieux. Joseph Fery et sa jeune femme s'étaient installés dans un logement voisin de celui occupé par Mme Maingeon et Rouchès, et les deux ménages vivaient dans l'harmonie ta plus parfaite mais bientôt la discorde s'introduisit dans la famille. Mme Maingeon reprochait à sa bru d'exercer une influence funeste sur son fils et de l'éloigner d'elle.

Un jour, la vieille chiffonnière refusa à son fils de lui payer sa part de loyer. Comme le jeune homme s'était aperçu de la disparition de différents objets dans son magasin, il en profita pour rompre l'association.

— Je sais qui te conseille, lui dit sa mère, mais tu peux lui dire, à ta poupée, qu'elle fasse attention à sa frimousse.

Joseph Fery haussa les épaules et rentra chez lui.

À partir de ce jour, la population de l'impasse fut séparée en deux camps, les partisans de la mère Victorine et ceux de la « jolie Marie ».

Affreuse vengeance

Hier soir, vers neuf heures, la « mère Victorine » rentrait chez elle en compagnie de son amant. Non loin de sa porte, elle rencontra son fils. La vieille femme était en état d'ébriété.

Après avoir invectivé Joseph Fery, elle le mit en demeure de lui remettre la clé du magasin. Il s'y refusa. Rouchès se précipita alors sur lui.

Sur ces entrefaites apparut la « jolie Marie ». Son mari était blessé, elle venait à son secours. La belle-mère, accourant, la terrassa.

— À nous deux, maintenant, rugit la mégère. Tu vas payer le sang versé…

Ce disant, elle sortit de sa poche une fiole contenant du vitriol et en versa le contenu sur le visage de la malheureuse.

Les prunelles révulsées, les traits contractés par la douleur, la bru appela au secours.

Un jeune homme, M. Forgelot, et sa sœur, Aline, une gamine de quatorze ans, voulurent la dégager. La « mère Victorine » se dressa et les aspergea avec ce qui restait de vitriol dans la bouteille.

— Tenez, vermine, criait-elle, voici pour vous apprendre à défendre les gueuses Atteints aux yeux et au visage, ils s'affaissèrent à leur tour.

Dix gardiens du poste du passage Ricaut arrivèrent, et après une lutte acharnée — au cours de laquelle plus de vingt personnes furent arrêtées, — arrivèrent à rétablir l'ordre.

Mme Marie Fery et les deux petits Forgelot, dont les parents habitent au numéro 7 de l'impasse des Hautes-Formes, ont été transportés l'hôpital Cochin. Ces derniers demeureront peut-être aveugles. La première victime est dans un état des plus graves.

À la suite d'une longue enquête, M. Simard, commissaire du quartier de la Gare, n'a maintenu en état d'arrestation que la femme Maingeon, qui a été envoyée au dépôt.

Ajoutons qu'au cours des différentes péripéties de cette dramatique affaire, la boutique de M. Baudet marchand de vins établi au numéro 4 de l'impasse, avait été mise à sac.


L'affaire de l'impasse des Hautes-Formes

Le Petit-Parisien — 9 juillet 1908

Nous avons raconté, il y a deux jours, le drame qui se déroula passage des Hautes-Formes, dans le treizième arrondissement. À la suite d'une scène de famille, la femme Victorine Maingeon, veuve Féry, vitriola sa bru.

À ce sujet, les habitants de cette voie se sont émus de la description qui avait été faite de celle-ci. L'impasse dont il s'agit ne doit, en effet, nullement être considérée comme mal fréquentée et ses habitants sont de très honnêtes gens.

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