Faits divers

 Une famille empoisonnée à la Maison Blanche (1907)

Le repas fatal

Une famille empoisonnée à la Maison Blanche

Le Parisien — 18 juillet 1907

Après avoir mangé du foie de mouton, un bébé de deux ans succombe et sa grand-mère le suivra sans doute dans la tombe. — Sept autres personnes, dont quatre enfants, sont gravement malades.

Au delà de la place d’Italie, au bout du quartier de la Maison-Blanche, s’étendent de vastes terrains où toute une peuplade de pauvres gens se sont établis. Vraie cité de misère, les masures de ces déshérités se dressent bâties de débris de toutes sortes parmi de maigres jardinets encombrés de détritus.

C'est dans ce coin pittoresque, au numéro 28 de la rue Damesme, qu’habite la famille Lœillet, qui vient d’être cruellement éprouvée Après avoir mangé du foie de mouton malsain, ces personnes ont ressenti des symptômes d’empoisonnement. Le père, M. Loeillet, sa sœur et quatre de ses enfants sont actuellement hors de danger. Mais la mort a enlevé le plus jeune de la famille, le petit Lucien, et menace encore la grand’mère qui est septuagénaire.

La famille Loeillet

Après la mort de sa femme, M. Achille Loeillet resta seul avec quatre enfants : Henriette, qui venait d'atteindre sa neuvième année ; Louis, qui n’en a pas encore sept, Georges et Lucien, un bébé de deux ans. Le veuf exerçait le dur métier de chiffonnier et habitait rue de Parvis, à Gentilly. Comme il ne pouvait veiller sur sa nichée, sa mère, Mme Agathe Loeillet, lui vint en aide en exerçant sur les petits la surveillance nécessaire.

La grand’mère possédait une baraque rue Damesme. Elle y vivait avec sa fille Léontine qui, de son côté, avait une fillette de trois ans, la petite Lucienne. Malgré ses charges, malgré l'exiguïté de son habitation, Mme Agathe Lœillet recueillit les petits.

Le père travaillait ferme. Mme Lœillet, sa sœur, couturière de son état, veillait souvent ; grâce à leurs efforts combinés, les bébés mangeaient à leur faim.

Une nuit horrible

Mercredi soir, M. Lœillet vint voir ses enfants. Sa mère le retint à dîner. Elle avait acheté du foie de mouton chez un boucher de la rue de la Fontaine-à-Mulard, et l’avait préparé selon le goût de son fils.

À huit heures, la famille se mettait à table, lorsqu’une voisine frappa à la porte de l’humble logis. C'était une arme de Mlle Lœillet, une piqueuse de bottines, Mlle Boissonnade, demeurant 16, rue Bourgon. On l’invita à dîner. Elle accepta.

La grand-mère apporta le plat de foie, et tout d’abord servit le petit Lucien qui, gloutonnement, dévora sa part. Les autres enfants et les grandes personnes commencèrent à manger Mais dès les premières bouchées, elles repoussèrent leurs assiettes avec dégoût : le foie était amer et produisait une brûlure dans la gorge el dans l’estomac.

Pris de nausées, les enfants d’abord, puis leurs parents quittèrent la table. Inquiète, Mme Lœillet envoya son fils Louis chercher du lait dont tout le monde but.

Momentanément, ces braves gens furent soulagés et se couchèrent. Mais la nuit fut horrible pour eux, car bientôt leurs douleurs reprirent plus violentes.

Le petit Lucien surtout souffrait atrocement. À cinq heures, le malheureux petit fut pris de spasmes effroyables et rendit le dernier soupir, tandis que la grand-mère, après avoir gémi toute la nuit, entrait en agonie.

Ils étaient empoisonnés !

Un peu tard, peut-être, les voisins coururent prévenir le docteur Mougenot.

Le médecin n'eut aucun mal à établir la cause du décès du petit Lucien. L’enfant avait succombé à une intoxication.

En toute hâte, il s’occupa d'éviter de nouveaux décès Par des soins énergiques, il fit revenir à elle l’aïeule, puis fit absorber un énergique antidote aux autres malades. Lorsqu’il quitta la masure, seule, la grand-mère était encore en danger de mort, mais elle refusa de se laisser conduire à l'hôpital.

Cependant, le permis d'inhumer ayant été refusé pour le jeune Lucien Lœillet, M. Pélatan, commissaire du quartier de la Maison-Blanche, fut informé par le bureau des décès de la mairie du treizième arrondissement.

Le magistrat, accompagné de M. Bénin son secrétaire, se transporta aussitôt 28, rue Damesme.

Il interrogea M. Lœillet et sa famille, ainsi que Mlle Boissonnade, leur invitée.

Tous affirmèrent qu’ils n’avaient rien mangé autre que le foie, et que, dès qu'ils en eurent absorbé une bouchée seulement, ils se sentirent indisposés et durent quitter la table.

Ces déclarations étaient formelles : M. Pélatan saisit les restes du foie, la casserole en fonte avant servi à le faire cuire et les envoya au laboratoire de toxicologie.

Puis, après avoir fait transporter à la morgue, aux fins d’autopsie, le corps du petit défunt, il manda à son cabinet M Viard, le boucher de la rue de la Fontaine-à-Mulard.

M. Viard se défend

M. Gaston Viard est âgé de quarante-deux ans. Il est originaire de Melun. Marié et père de quatre enfants, il est installé marchand boucher au numéro 4 de la rue de la Fontaine-à-Mulard depuis plusieurs années. Il jouit dans le quartier de la meilleure réputation. C’est chez lui que fut acheté le foie de mouton qui empoisonna la famille Lœillet.

— C’est Mme Léontine Lœillet, déclara-t-il, qui est venue à ma boutique, mercredi soir, vers six heures. Elle m’acheta une livre et demie de soie moyennant 1 fr 05.

Ma marchandise était de bonne qualité et parfaitement fraîche.

Je l’avais achetée, la veille, aux abattoirs de la Villette. Je ne comprends rien à ce qui s’est passé.

En attendant les résultats de l'autopsie, M. Viard a été invité à se tenir à la disposition de la justice. Il est inculpé d'homicide par imprudence.

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Initialement, le boulevard Arago devait s'appeler Boulevard de la Santé.

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Selon Le Petit Parisien du 24 juin 1923, qui rappelait qu'entre le pont National et le pont de Bercy, deux voies seulement sont ouvertes : la rue Watt et la rue de Tolbiac; il était question de réaliser un projet qui supprimerait la rue Watt. La mesure a soulevé dans le quartier une assez vive émotion : un comité de défense s'est constitué dont le président a fait une démarche auprès du préfet de la Seine.

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Ce n'est qu'en 1867, que la route de Fontainebleau devint officiellement l'avenue d'Italie.

L'image du jour

Percement de l'avenue des Gobelins (1868)

La vue est prise de la place d'Italie dont on abaisse le niveau de près de deux mètres pour la pente de la nouvelle avenue soit moins forte. La construction métallique à droite, c'est le marché couvert des Gobelins. Il fonctionnera jusqu'à la fin du siècle avant d'être remplacé par le marché Blanqui. Avec l'ouverture de la rue Primatice, le marché couvert sera coupé en deux. La partie côté Gobelins sera démolie ; la partie côté boulevard de l'Hôpital subsistera jusqu'aux années 1970.  ♦