Dans la presse...

 L'oasis et le cloaque - 1934

L'oasis et le cloaque

Par Lucien DESCAVES

Le Journal — 9 mai 1934

Il y a des quartiers de Paris qui n'ont vraiment pas de chance !

Le quartier de la Gare, dans le treizième arrondissement, par exemple.

Si vous habitiez ce quartier et que l'on vous demandât ce qu'il faut, sans délai, faire disparaître, de l'oasis ou du cloaque qui lui sont départis, vous n'hésiteriez pas, j'en suis sûr, à répondre : le cloaque.

La Cité Jeanne d'Arc

Eh bien ! j'aime autant vous dire tout de suite que vous n'auriez pas gain de cause : c'est l'oasis qu'on supprimerait et le cloaque dont on vous laisserait la jouissance.

Et je n'ai pas du tout, oh ! mais pas du tout, l'intention de plaisanter en disant cela, car c'est exactement ce qui va se passer dans le treizième arrondissement : les jardins verdoyants des Gobelins vont être détruits de fond en comble et la cité Jeanne-d'Arc, dont on n'a jamais cessé, depuis trente ans et plus, de réclamer la démolition, reste toujours debout !

Au lendemain de la nuit tragique du 1er mai dernier, M. Louis Gélis, conseiller municipal, a insisté auprès du préfet de la Seine, pour que la vue et le voisinage de cette ordure ne fussent pas infligés plus longtemps à la population saine du quartier.

M. Gélis se fait-il beaucoup d'illusions sur l'effet de son intervention ? Très peu pour moi.

Une autre ancienne cité de chiffonniers, la cité Doré, toute proche, a été condamnée à mort, elle aussi, il y a belle lurette. On en a entrepris l'exécution et on ne l'a jamais achevée ! La tête est tombée, mais le corps est toujours là, vidé de sang, sinon de plâtre, au milieu d'un champ de gravats !

Alors, laissez-moi rire quand j'entends parier du sort qui attend la cité Jeanne-d'Arc !

Si elle n'avait pas été dernièrement le théâtre d'une tentative d'émeute que j'ai prévue le mois passé, soyez bien persuadés qu'on n'aurait rien fait pour la mettre hors d'état de nuire.

Je dis que j'avais prévu le signe de vie — et de mort, qu'elle a encore donné l'autre nuit, — parce que j'ai célébré modestement, le mois dernier, le centenaire d'une affaire célèbre, celle de la rue Transnonain, immortalisée par le crayon de Daumier. J'avais rappelé ce qu'était cette rue Transnonain dans le quartier Saint-Merri, lorsqu'une ébauche d'insurrection avait provoqué le massacre de douze personnes qui habitaient le numéro 12 de la rue.

Un coup de feu était parti d'une fenêtre, sur la troupe envoyée pour enlever la barricade élevée là.

Toute cette partie du quartier se composait d'un lacis de rues étroites propres à la construction et à la défense des barricades, alpha et oméga des révolutions en ce temps-là. Je pensais, en l'évoquant, à l'image qui en subsiste, à Paris, dans des sentines pareilles à la cité Jeanne-d'Arc, que j'avais justement visitée quelques jours auparavant ; mais je ne m'attendais pas à ce que l'événement justifiât si vite mes appréhensions.

Nous n'y pouvons rien ! gardons le cloaque et résignons-nous à la perte de l'oasis. C'est, par anticipation, la preuve que l'Exposition de 1937 va coûter cher aux Parisiens. On ne nous a pas encore dit (nous ne le saurons que beaucoup plus tard) à combien de millions s'élèvera la dépense nécessitée par le transfert du Garde-meuble aux Gobelins,

Car on fera les choses grandement, sans compter.

Il était possible, du moment que l'opération, parait-il, s'impose, d'en réduire les frais et le dommage, en construisant le nouveau monument à l'autre extrémité des jardins, avec entrée par la rue Corvisart. Mais c'était trop simple. Mieux vaut réserver l'endroit à un square pour les enfants du peuple, suprême espoir et suprême pensée Le square, c'est le miroir aux alouettes ! On en a disposé quelques-uns sur l'emplacement des anciennes fortifications. Ils poussent entre les immeubles de rapport comme l'herbe entre les pavés.

On avait promis aux Parisiens des espaces libres… et le mur que constituaient en profondeur les fortifs, nous l'avons en hauteur, voilà tout.

Le Mobilier national projeté va être, pour les Gobelins, un immeuble de plus et un peu là, je vous prie de le croire, à vingt-cinq mètres de la Manufacture et de ses ateliers privés de lumière.

Notez que la Commission du Vieux-Paris s'est déclarée, à l'unanimité, hostile à l'aliénation du terrain faute duquel l'Exposition de 1937 serait compromise ! Ah ! le bon billet ! Le bon billet de loterie !

Quant aux jardins ouvriers, je remercie ceux de mes confrères qui ont joint leur protestation à la mienne, touchant la tondaison de ce champ auquel est attaché un personnel qui l'a reçu de ses parents et qui l'aime comme ses petits boyaux !

Mais qu'est-ce que cela fait ?

Meure l'oasis plutôt que le cloaque !

Lucien Descaves (1861-1949)


A propos de la Cité Jeanne d'Arc

Sur les événements du 1er mai 1934

La fin de la Cité Jeanne d'Arc

Faits divers

Des textes de Lucien Descaves

La cité Jeanne d'Arc dans la littérature

Vu dans la presse...

L’empoisonnement de Paris

La Bièvre est l'une des causes les plus actives de l'empoisonnement parisien. Ce ruisseau, chanté par les poètes, sur les bords duquel Rabelais aimait à se promener et qui a inspiré des idylles à Benserade, n'est en réalité qu'un égout à ciel ouvert. (1884)

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La catastrophe du boulevard de la Gare

Au sortir du pont de Bercy, sur la rive gauche de la Seine, s'ouvre le boulevard de la Gare qui va de ce pont à l'ancienne barrière d'Italie, au bout de la rue Mouffetard. (1867)

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Fabrique de squelettes

Comme si ce n'était pas assez, pour rendre le treizième arrondissement insalubre, des marécages de la Bièvre et des fabriques de la plaine d'Ivry, on y a laissé s’installer toutes sortes d'industries infectantes. (1885)

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La gare d’Orléans et les quais de la Seine

Le bruit court que la compagnie d'Orléans est en instance pour obtenir du ministère des travaux publics un décret d'utilité publique qui lui permette d'exproprier certains terrains qu'elle désire annexer à la gare des marchandises intra-muros. (1873)

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Saviez-vous que... ?

Le 1er mars 1932, l'usine de chaussures (qui répandait aux alentours de manière permanente une odeur de vernis) installée boulevard Kellermann (au 10) était ravagée par un incendie.

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En 1863, le marché aux chevaux du boulebard de l'Hôpital se tenait le mercredi et le samedi de chaque semaine et le premier lundi de chaque mois.

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La voie qui prit le nom d'avenue Edison en 1932, devait, initialement relier la place Nationale et la place d'Italie.

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La municipalité parisienne inaugurait, le 26 juin 1936, le passage souterrain qui, sous le boulevard militaire, reliait le boulevard Masséna et le boulevard Kellermann, sous la porte d'Italie, de manière que les courants de circulation en sens opposé ne se contrarient pas.
M. Romazzotti, secrétaire du Conseil municipal, entouré de MM. Villey, préfet de la Seine ; Louis Gélis, député, conseiller municipal ; Gïraud, directeur général des travaux, coupa le ruban symbolique et franchit avec eux la nouvelle voie souterraine.

L'image du jour

Le carrefour Italie-Tolbiac