Dans la presse...

 Le 14 juillet des miséreux - Asile Nicola Flamel - 1896

Le 14 juillet des miséreux

Le Matin — 15 juillet 1896

Le banquet de l'asile Nicolas-Flamel — Un dîner copieux — Franche gaieté — Libations et chansons.

Les malheureux que le manque de travail fait échouer dans les asiles de nuit ont pu fêter hier le 14 Juillet. Le conseil municipal ne les a pas oubliés et leur a voté un crédit de 2,000 francs, grâce auquel ils ont pu s'offrir un bon petit dîner et boire… du vin à la santé de la République.

Grâce à l'obligeance de M. Menant, directeur des affaires municipales, nous avons pu assister à l'un de ces banquets vraiment populaires.

Nous nous sommes rendu à l'asile Nicolas-Flamel, 71, rue du Château-des-Rentiers, un asile modèle, d'une extraordinaire propreté, disons le mot d'une belle coquetterie.

Deux cent trente malheureux, locataires de l'asile, les uns pour trois jours — ceux qui viennent coucher, prennent les repas du matin et du soir et passent la journée à chercher du travail — les autres pour vingt jours — ceux-là travaillant, s'amassant un petit pécule qui leur permet de payer d'avance le loyer de l'hôtel où ils iront loger en quittant l'asile, et leurs repas en attendant la paye.

Car on travaille, à l'asile Nicolas-Flamel, et même bien, sous l'intelligente et paternelle administration de M. Gohard, directeur de l'asile.

On gagne qui 2 francs, 2 fr. 50 par jour, qui 4 francs par jour, si bien- que l'asile peut se suffire à lui-même et même alimenter d'autres asiles.

La salle à manger.

Donc l'asile Nicolas-Flamel était en fête hier. Les pensionnaires l'avaient presque luxueusement décoré.

L'asile Nicolas Flamel par F. Seguin (1895)
(source: Musée Carnavalet)

A la porte d'entrée, des drapeaux tricolores, presque les seuls de la rue.

La salle à manger, transformée pour la circonstance en une véritable salle de fêtes, était ornée de branches d'arbustes, formant un joli effet. Tout le long des murs, des trophées de drapeaux tricolores ; ça et là, quelques drapeaux russes.

Le buste de la République domine la salle. Il est entouré do drapeaux et de verdure. Des verres de couleurs et des ballons multicolores complètent la décoration.

Deux longues tables courent tout le long de la salle.

Entre ces tables, à l'une des extrémités, on a dressé une tribune, tapissée des couleurs nationales et entourée de branchages.

Sur chaque table, proprement couverte de nappes, se dressent soixante couverts : une assiette, un couteau, une fourchette, un verre.

Les pensionnaires vont banqueter en deux fois : 120 de sept heures à neuf heures et 110 de neuf heures à onze heures.

Le repas ne durera pas deux heures, mais pendant que les convives boiront le café et fumeront un cigare, les amateurs, les artistes, grimpant tour à tour sur la tribune compléteront la fête par de gais refrains.

Le menu

Voici la première tournée. Des nommes de dix-huit à soixante-dix ans, tous très propres, à la figure douce, résignée, viennent s'asseoir sur les bancs qui bordent les tables.

Ces malheureux produisent une excellente impression. On voit que l'on a affaire à de braves gens, rien qu’à des ouvriers honnêtes que seul le manque de travail a conduits à la misère.

Chacun prend place. Et nous-même nous nous plaçons à un bout de la table, pour partager le succulent dîner de l'asile. Le menu est alléchant :
Un petit pâté ;
Une tranche de veau rôti ;
Une portion de haricots verts ;
Un fromage demi-sel ;
Deux pêches ;
Un demi-litre de vin ;
Un verre de café avec deux morceaux de sucre et un cigare, oh ! modeste, pas un londrès, ni même un cigare de député ou de conseiller municipal, un simple cigare à un sou, mais combien bon pour ces hommes privés de tout, privés de fumer, un supplice peut-être plus cruel que la faim.

C'est gaiement que l'on mange. On cause, on rit, on est heureux. On se raconte ses misères, on se confie ses espérances. Celui-ci — pourquoi dire leurs noms, à ces pauvres — a vu mourir du coup en quinze jours ses trois enfants. En revenant de l'enterrement du dernier, sa femme s'est alitée. Elle est morte aussi. Et lui, tout seul, ayant dépensé toutes ses économies en médecin et en pharmacien, devant un terme, s'est vu jeter dehors. Il a frappé à la porte de l'asile. Déjà, il a quelques sous d'économie, et il rêve à sa vie qu'il va refaire.

Celui-là a été trompé par sa femme, indignement, avec un ami. Pour étourdir ses chagrins, il a bu. Alors est venue la misère. Il allait peut-être sombrer dans le vol et heurter le lourd marteau de Mazas. II a rencontré sur son chemin l'asile Nicolas-Flamel, et le voilà sauvé.

Cet autre avait un patron imbécile. Lui, il est artiste. Il n'a pu supporter les observations de ce patron. On l'a mis à la porte, maintenant il est ferré à glace. Et c'est en souriant, que ces braves gens disent leurs malheurs. Et aujourd'hui, ils sont heureux, ils mangent à bonnes dents, ils boivent des lampées de vin, en faisant claquer la langue. Il y a si longtemps qu'ils n'en ont bu !

Puis voilà que tous les malheurs, tous les chagrins sont oubliés. Le café est versé. À toi, l'artiste !

Le concert.

Un hospitalisé monte sur l'estrade et entonne la Marseillaise. Au refrain, toute la salle accompagne et des bravos unanimes accueillent le dernier couplet.

Le chanteur descend, puis remonte. Cette fois, il nous annonce une « vieille chanson de Darcier » Dans mon verre. Cette, romance est très applaudie.

Voici un autre artiste qui chante Giflez-moi ça ; puis nous dit gentiment un monologue Je suis Bellevillois.

Et tous de rire et d'applaudir.

Les chansons succèdent aux chansons. Puis vient la seconde fournée.

Jusqu'à onze heures et demie, on chante, on rit.

Et, pour terminer la soirée, un petit discours paternel de M. Gobard, qui donne d'excellents conseils à tous ces malheureux, si gais aujourd'hui, et leur souhaite… de ne pas les revoir l'an prochain.

Et cependant tous s'en vont coucher, heureux, sans crainte du lendemain, n'ayant pas, comme les autres Parisiens, qui ont fêté dans la fête le 14 juillet, en perspective le triste réveil du terme.


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