Littérature

 La vieillesse de Monsieur Lecoq - 3

La vieillesse de Monsieur Lecoq

Fortuné du Boisgobey

Extrait précédent

 

Première partie
M. Lecoq se dérobe

III

À cette étrange déclaration, un frémissement courut dans l'assistance et les sergents de ville, qui s'étaient tenus en arrière par déférence, se rapprochèrent pour constater de leurs propres yeux l'incroyable découverte que le médecin venait de faire sur ce pauvre corps. La curiosité de ces braves gens s'expliquait de reste, car ce n'est pas chose commune que de trouver une dame de pique clouée sur le cœur d'une femme poignardée. Les assassins n'ont point coutume de signer ainsi leurs œuvres sanglantes, d'apposer sur leurs victimes une sorte de marque de fabrique, ni de se livrer à des bouffonneries horribles et encore plus périlleuses pour eux, car elles fourniraient des indices à la justice.

Et pourtant cela était ainsi. L'insolent meurtrier avait frappé sa victime à travers une carte à jouer, une carte à revers blanc, épaisse et garnie de coins dorés, de celles qui ne servent que dans les salons ou dans les cercles, et on se demandait quel pouvait être le sens de cette action ironique et féroce.

— C'est vrai, dit le chef de la sûreté après avoir regardé de près. On apprend à tout âge. Si on m'avait raconté le fait hier soir, j'aurais cru à une invention de journaliste. Je suis obligé de me rendre à l'évidence, mais je déclare que le cas est absolument nouveau. Qu'en pensez-vous, docteur ?

— Au point de vue des constatations médicales, je pense que c'est une preuve de plus que cette femme a été tuée pendant son sommeil. Il a fallu qu'elle dormît pour que l'assassin pût lui appliquer cette carte sur la poitrine…

— À moins qu'il n’eût percé d'avance la carte qui lui aurait servi alors d'écran pour parer au jaillissement du sang.

— Au fait… c'est admissible aussi…

— Nous examinerons les probabilités plus tard, dit l'agent supérieur en se relevant vivement. Au début d'une affaire, il ne faut jamais aborder les détails. Celle-ci fera du bruit, je vous en réponds, et je tiens à la mener méthodiquement. J'entrevois des difficultés énormes, mais j'ai des indications précieuses. Cette carte, par exemple…

— Elle a peut-être été mise là pour vous engager dans une fausse voie, dit le médecin, qui tenait à se montrer sceptique à son tour.

— Si je m'y engageais, je n’y resterais pas longtemps, soyez tranquille. Et pour n'opérer que sur des bases sérieuses, je vais commencer par interroger le commissionnaire, que je soupçonne fort de n'être qu'un complice très-subalterne. Remettez cette malle où elle était et allez me chercher l'homme. Docteur, nous reprendrons l'examen, aujourd'hui à trois heures, dans la salle des autopsies, à la Morgue.

— J'ai bien peur que cet examen ne nous éclaire pas beaucoup. Votre sagacité en apprendra plus long à la justice que ma science.

La malle avait déjà disparu sous le lit de camp, et le chef de la sûreté s'était assis devant la table où le brigadier rédigeait ses rapports.

Il s'écoula un certain temps avant qu'on amenât le prisonnier. Il avait fallu le réveiller à grand'peine et il entra en se frottant les yeux et en trébuchant comme un homme qui est encore à moitié endormi.

Le chef de la sûreté attacha sur lui ses yeux clairs, des yeux qui savaient lire jusqu'au fond de la pensée des criminels les plus retors. Mais le prisonnier soutint, sans donner le plus léger signe d'émotion, ce regard aigu comme une pointe d'acier. Sa figure ronde garda son expression placide.

Elle prit cependant une teinte marquée d'ennui quand il s'aperçut qu'on allait encore le questionner.

Tout en le dévisageant comme il le savait faire, l'agent supérieur de la police étudiait sa tournure, l'habitude de son corps, les plis et la coupe de ses vêtements, la forme de ses mains, la couleur de sa peau, tous ces mille détails qui échappent à un observateur superficiel et qui expliquent tout à l'homme qui sait donner un sens à ces marques imprimées par la nature et par la condition sociale.

Au bout d'une minute d'inquisition silencieuse, la conviction du chef de la sûreté était faite.

— Cet homme n'est pas l'auteur principal, pensait-il. On n'a pas de raisons pour tuer une femme du monde et pour lui clouer une dame de pique sur le cœur quand on est affligé de mains de terrassier, de pieds de facteur rural et d'épaules de commissionnaire. Mais cet homme est payé par l'assassin, il le connaît et il me le livrera volontairement ou involontairement. Quant à la difficulté de le faire parler, c'est une niaiserie. Il ne s'agit que de bien attaquer le premier interrogatoire.

Puis feignant de prendre des notes sur son carnet, il resta quelques instants les yeux baissés.

— Vous saviez ce qu'il y avait dans la malle, n'est-ce pas, mon garçon ? demanda-t-il tout à coup d'une voix douce.

Il s'attendait si bien que l'inculpé, pris à l'improviste, allait répondre : non, qu'il éprouva un gros désappointement quand il vit que ce garçon n'avait pas du tout l'air d'avoir entendu la question qu'il lui adressait. Cependant, il ne se découragea point.

— Très-bien, reprit-il. Votre système, c'est le silence. Il a du bon, mon ami, mais nous le connaissons, et je vous engage à y renoncer tout de suite ; vous n'y persisterez pas, quand vous serez resté trois mois au secret.

D'ailleurs, vous avez tout intérêt à dire la vérité, car ma conviction est que vous n'êtes pas coupable. Vous voyez qu'avec vous je joue cartes sur table. Vous n'avez joué dans cette affaire qu'un rôle accessoire, et, si vous nous indiquez l'homme qui vous a donné cette malle à porter, votre innocence sera bientôt reconnue. Peut-être même pourrai-je prendre sur moi de vous faire mettre immédiatement en liberté.

L'inculpé resta de glace à ces paroles engageantes. Cependant, il y répondit par une pantomime expressive qui consistait à porter ses doigts à sa bouche et à son oreille.

— Vous voulez dire que vous êtes sourd-muet, reprit l'interrogateur. Eh bien ! nous allons voir. J'ai étudié toutes les langues, même la langue des muets.

L'habile agent ne se vantait pas. En prévision de cas comme celui qui se présentait, il avait travaillé la méthode de l'abbé de l'Épée, et il savait exprimer avec les doigts un certain nombre d'idées.

Il commença donc un discours gesticulé, qu'il prononça plus lentement que ne l'aurait fait un professeur de l'Institut du faubourg Saint-Jacques, mais qu'un sourd-muet tant soit peu éduqué aurait parfaitement compris.

L'homme suivit ses mouvements avec une attention marquée, et une expression de dépit se peignit sur son visage.

On eût dit qu'il enrageait de ne pas comprendre, mais on voyait bien qu'il ne comprenait pas.

— Oh ! oh ! pensa le chef de la sûreté, il est plus fort que je ne pensais, mais il ne s'aperçoit pas qu'il se condamne lui-même. Un sourd-muet arrivé à l'âge d'homme, qui n'entend pas le langage des signes, ça ne s'est jamais vu. Décidément, le coquin n'est pas plus sourd que moi. Je vais tenter une dernière expérience, et puis nous passerons à d'autres exercices.

Et, d'une écriture hâtive, il écrivit sur une grande feuille de papier ces mots qu'il mit sous les yeux du prisonnier.

« Il dépend encore de vous d'éviter la guillotine. Mais si vous persistez à vous taire, vous serez condamné à mort et exécuté, c'est moi qui vous le dis, et je m'y connais, car j'ai déjà envoyé à la Roquette dix-sept individus qui n'étaient pas si compromis que vous. »

Poussé dans ses derniers retranchements, le pauvre diable jeta les yeux sur l'écriture, fit la mine d'un sauvage de l'Australie qu'on mettrait en mesure de déchiffrer une charte du douzième siècle, et, secouant tristement la tête, il repoussa le papier.

— Parbleu ! se dit l'agent supérieur, si ce grand dadais n'est pas sourd-muet, j'aurai vu cette nuit le plus grand comédien de ce temps-ci. Voici le moment de recourir aux grands moyens.

Il se leva, fit signe au brigadier et s'en alla conférer un instant avec lui dans le couloir, puis il revint prendre place devant la table et se mit à feuilleter rapidement le registre du poste.

Le patient, debout entre deux sergents de ville, n'avait pas bougé et ne s'était pas départi de son air indifférent et ennuyé.

— Allons, dit tout à coup le chef de la sûreté, je vois que je m'étais trompé. Je vous prenais pour un condamné évadé que nous recherchons depuis un mois, mais je viens de m'assurer que le signalement de cet homme ne se rapporte ni à votre taille ni à votre âge. Vous pouvez vous en aller, mon garçon.

L'homme ne bougea pas.

— Lâchez-le, vous autres, reprit l'adroit interrogateur, et donnez-lui un verre d'eau-de-vie avant de le mettre dehors. Il l'a bien gagné, car il a dû avoir une fière peur.

Les sergents de ville se regardaient pour se demander si le chef parlait sérieusement ; mais l'homme resta impassible. Alors l'agent supérieur fit signe au brigadier, qui se tenait dans le fond de la salle, et qui lâcha aussitôt un coup de revolver en l'air. L'inculpé n'eut pas même ce tressaillement involontaire que le soldat le plus aguerri ne peut réprimer quand il plus surpris par le bruit très rapproché d'une détonation inattendue. Seulement, quand l'odeur de la poudre vint chatouiller ses narines, il se mit à se frotter le nez, et il se retourna pour voir d'où venait la fumée.

Cette fois l'expérience était décisive.

— Je commence à croire qu'il est sourd pour tout de bon, murmura l'agent très-désappointé, et j'ai bien peur que ce chien-là ne nous donne du fil à retordre.

Puis, se frappant le front : Il faut que j'aille voir ce matin le père Lecoq, dit-il entre ses dents.

Il n'y a que lui qui puisse nous tirer de là.

— Brigadier, reprit-il tout haut, l'homme au dépôt ! la malle à la Morgue !... Venez, docteur, nous n'avons plus rien à faire ici.

Suite

Le 13e en littérature

Quartier de la Gare

Un crime passionnel

par
J. H. Rosny

Je songe à l'histoire de la petite Jeannette, qui vivait dans le noble quartier de la Gare.

(1908)

Lire


La rue Jonas

Zigomar - La femme rousse

par
Léon Sazie

L'antre de « la Baleine » donnait sur la rue Jonas, comme nous l'avons dit. Cette rue au nom biblique se trouvait dans un grouillement de petites voies étroites, courtes, basses, tortueuses, qui forment un coin à part dans ce quartier.

(1910)

Lire


La Cité Jeanne d'Arc

Les mémoires de Rossignol

par
Rossignol

Ma « clientèle » de la rue Sainte-Marguerite disparaissait peu à peu. Elle s'était réfugiée cité Doré, qui donne rue Pinel et boulevard de la Gare, ou cité Jeanne-d'Arc, près de la rue Nationale, dans le treizième arrondissement.

(1894)

Lire


Les Gobelins

Zizine

par
Alexandre Arnoux

Dans le quartier des Gobelins, un gymnase. Des athlètes donnent une représentation suivie par une foule fervente. Dans cette foule un couple a attiré l’attention du narrateur. Elle, Zizine, femme superbe ; lui, petit, contrefait, douloureux. Milarot, champion du monde, est dans la salle.

(1938)

Lire


La Folie Neubourg

Le faiseur de momies

par
Georges Spitzmuller et Armand Le Gay

Le promeneur qui remonte le boulevard Auguste-Blanqui dans la direction de la place d'Italie, est frappé par l'aspect pittoresque d'une vieille maison enclose dans le triangle formé par ce boulevard, la rue Edmond-Gondinet et la rue Corvisart.

(1912)

Lire


La rue du Pot-au-Lait

Le drageoir aux épices

par
Joris-Karl Huysmans

Quelle rue étrange que cette rue du Pot-au-Lait ! déserte, étranglée, descendant par une pente rapide dans une grande voie inhabitée, aux pavés enchâssés dans la boue...

(1874)

Lire

Saviez-vous que... ?

L'École Estienne est installée à son emplacement actuel depuis novembre 1889 mais n'a été inaugurée que le 1er juillet 1896 par le président de la République, M. Félix Faure.

*
*     *

Le 7 décembre 1930, un beau dimanche, à l'angle de l'avenue des Gobelins et de la rue Philippe- de-Champaigne, le manœuvre géorgien Parmény Tchanoukvadzé, trente-six ans, abattait à coups de pistolet automatique M. Noé Ramichvili, quarante-neuf ans, ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement menchevik de Géorgie, président à Paris du parti Tebanoukvadze social démocrate géorgien, blessant M. Menagarichvili, secrétaire du précédent, qui se portait au secours de son chef.

*
*     *

La rue de la Colonie s'appella ainsi en raison de la présence d'une colonie de chiffonniers dans le secteur.

*
*     *

Les immenses remblais qui faisaient face à la Butte-aux-Cailles et les déblais du côté de la rue d'Alésia étaient presque terminés.
Encore quelques jours, et les deux quartiers que séparait la vallée de la Bièvre seraient réunis. Restaient à exécuter et le rachat des différences de niveau des petites rues qui aboutissent à la voie nouvelle, et la mise en état de viabilité de la chaussée elle-même. À la hauteur de la rue du Moulin-des-Prés on avait construit une voûte qui enjambait cette voie.
Cette voute connue un temps comme le « pont des suicidés » fut enterrée en 1902 lors du relèvement de ma rue du Moulin-des-Prés.

L'image du jour

Percement de l'avenue des Gobelins (1868)

La vue est prise de la place d'Italie dont on abaisse le niveau de près de deux mètres pour la pente de la nouvelle avenue soit moins forte. La construction métallique à droite, c'est le marché couvert des Gobelins. Il fonctionnera jusqu'à la fin du siècle avant d'être remplacé par le marché Blanqui. Avec l'ouverture de la rue Primatice, le marché couvert sera coupé en deux. La partie côté Gobelins sera démolie ; la partie côté boulevard de l'Hôpital subsistera jusqu'aux années 1970.  ♦