Dans la presse...

 paris-treizieme.fr — Suite du rapport du capitaine Leclerc

Le massacre des Dominicains d'Arcueil — Le procès

Rapport de M. le capitaine Leclerc, suite : journée du 25 mai

» Les progrès de l'armée de Versailles laissaient peu de répit aux rebelles. Le lendemain, 25 mai, dès le matin, plusieurs colonnes évacuaient le fort de Bicêtre, escortant la plus grande partie du butin de la veille. Tout ce qui ne put être emporté fut détruit, saccagé, jeté par les fenêtres.

» Les malheureux prisonniers, qui suivaient avec anxiété tous les mouvements du fort, purent croire un instant qu'ils étaient oubliés de leurs geôliers. Cet espoir fut de courte durée : un peloton du 185e bataillon accourut à la dernière minute, enfonça les portes de la casemate à coups de crosse de fusil et fit sortir précipitamment les prisonniers dont le nombre s'était réduit à 21 par suite de l'éloignement des deux enfants et de la fuite de deux domestiques qui avaient été mis à part en qualité de sujets étrangers.

» Le P. Rousselin eut le temps d'échanger rapidement son costume religieux contre un costume civil, et le triste cortège se mit en marche vers Paris. Pendant le trajet, et pour éviter sans doute les tentatives d'évasion, Léo Maillet cherchait à rassurer les Pères en leur promettant la liberté dans Paris, dès qu'ils ne seraient plus en mesure de renseigner les Versaillais.

» Tout à coup, les injures de l'escorte furent brusquement interrompues par le sifflement de quelques balles ; on longeait alors les murs du cimetière dit du Champ des Navets ; le Père Rousselin, profitant de la panique des insurgés, parvint à disparaître et à rejoindre les troupes de ligne qui s'avançaient il était sauvé.

» Après avoir dépassé la porte de Fontainebleau, la colonne pénétra dans la ville par la porte de Choisy, suivit la rue du Château-des-Rentiers, et remonta le boulevard de la Gare jusqu'à la mairie du 13° arrondissement, escortée par une foule hideuse proférant des outrages et des cris de mort. On fit asseoir les prisonniers dans la cour de la mairie, sous prétexte de les abriter contre les projectiles nombreux qui commençaient à rendre cette position dangereuse.

» Un homme, accusé du meurtre d'un officier fédéré, fut amené et fusillé dans le voisinage de la mairie, et son corps, rapporté sur un brancard, fut placé devant les dominicains, comme prédiction lugubre du sort qui les attendait. Les obus pleuvaient. La position n'était pas tenable. Les bourreaux furent obligés de la quitter au bout d'un quart d'heure, entraînant leurs victimes, vers dix heures du matin avenue d'Italie, 38, à la prison disciplinaire du 9° secteur.

» Cette prison devenait ainsi le centre, le quartier général d'une résistance à outrance organisée par Serizier, toujours entouré de ses acharnés bandits, et surtout du 101e, son bataillon favori. Quelques instants auparavant, et pendant que les insurgés versaient des tonneaux de pétrole dans les cours et les bâtiments de la manufacture des Gobelins, Serizier avait eu une conférence à la prison avec son digne ami et complice le nommé Boin, dit Bobèche, qu'il avait lui-même placé la veille comme gardien-chef de la prison du 9° secteur.

» Déjà un prêtre, l'abbé Lesmayoux, y avait été amené par des insurgés qui l'accusaient d'avoir tiré sur eux. Il n'avait dû la vie qu'à l'énergie d’un sieur Flouvy, sergent-major au 42° bataillon, qui parvint encore, non sans peine, à calmer la fureur de Boin, menaçant l'abbé d'une mort immédiate avec son revolver.

» À leur arrivée, les dominicains furent inscrits sur le registre d'écrou par le gardien Bertrand qui prétend avoir reçu du chef de l'escorte un ordre de la municipalité du 13e arrondissement, maintenant les prisonniers à la disposition de Léo Meillet.

» À midi, et malgré la défense formelle du chef de l'escouade qui les avait conduits, Ternat, un autre gardien, distribuait quelques vivres aux dominicains.

» À la même heure, le feu prenait à la manufacture des Gobelins ; il avait été convenu que la prisé de la barricade de la rue du Champ-de l’Alouette serait le signal de l'incendie.

» Vers une heure, on vint, au nom de Serizier, demander les prisonniers pour les conduire à la barricade. En l'absence de Boin, Bertrand, le gardien, prit sur lui d'envoyer quatorze gardes nationaux détenus disciplinairement. Une heure après, il était vertement réprimandé par Boin qui lui signifiait l’ordre.de faire sortir les calotins et de les livrer à un peloton du 101° qu'il avait amené avec lui.

» Bertrand s'y opposait, et, voulant dégager sa responsabilité exigeait un ordre écrit. Boin lui enjoignit de rédiger cet ordre, qu'il signa en présence de témoins. S'approchant ensuite des prisonniers, il leur dit : « Allons, soutanes, levez » vous ! à la barricade ! » Les religieux obéirent et suivirent Boin jusque sous la porte d'entrée. À ce moment, M. l'abbé Grandcolas aperçut sur la chaussée de l'avenue Serizier qui attendait avec un peloton d'insurgés.

» Une discussion s'était élevée entre Boin et le P. Cotherault. Celui-ci refusait de prendre des armes, en disant « Nous sommes infirmiers et disposés à aller chercher vos morts et soigner vos blessés sous les balles. » II lui fut répliqué « Vous le promettez ?» et, sur sa réponse affirmative, on les fit tous rentrer dans la prison. Il était alors deux heures et demie.

» Les dominicains sentaient que leur perte était inévitable. Pendant l'heure qui suivit, ils se mirent en prières, se confessèrent entre eux et attendirent leur sort avec une courageuse résignation.

» Vers quatre heures, on vint de nouveau les chercher par ordre de Serizier.

» Saluant alors pour la dernière fois leurs compagnons de captivité par ces mots : « Priez pour nous », ils répondirent successivement à l'appel qui était fait avec le livre d'écrou. Ils traversent sur deux rangs le long couloir qui mène à la cour d'entrée, et se trouvent en présence d'une double haie de gardes du 101e, au milieu duquel ils remarquent deux jeunes femmes vêtues en fédérés.

» Les armes sont chargées en leur présence ; on se dirige vers la porte. À peine le premier dominicain a-t-il franchi la porte que les cris : « Sortez un à un sauvez- vous » sont poussés. En même temps, l'escorte tire sur les prisonniers, et, au fur et à mesure qu'ils débouchent dans l'avenue, d'autres groupes d'assassins postés tirent sur eux et poursuivent les fuyards d’une grêle de balles.

» Le P. Cotherault tombe le premier en s'écriant : « Est-ce possible ! » Après lui. le P. Captier est atteint et s'écrie : « Mes enfants pour le bon Dieu ! ». En un instant, onze cadavres restent étendus sur la chaussée, exposés aux plus odieux outrages d'une populace immonde, accourue de toutes parts pour se repaître du carnage.

» Un témoin raconte que, regardant dans la rue quelques instants après, il vit un dominicain dont la tête était légèrement soulevée et qui paraissait respirer encore un garde national s'était approché à quelques mètres et l'avait mis en joue un capitaine adjudant-major du 184e bataillon lui arracha le fusil des mains pour tirer lui-même sur le blessé ; d'autres gardes survinrent à l'aide, et une trentaine de coups de fusil furent tirés sur le cadavre.

» Serizier assistait au massacre, l'abbé Grandcolas le reconnut, dans l'avenue, tout près d'un groupe, et à peine à 8 mètres de la porte de la prison, au moment où l'on criait « Sortez un à un ! » La présence de Boin dit Bobêche est aussi certaine. Il a amené l'escorte à la prison et fait le deuxième appel des prisonniers, et les a rangés dans la double haie des gardes il a été vu muni de son fusil et de sa cartouchière tenant par la main son jeune fils âgé de six ans.

» Chassées comme des bêtes fauves, huit des victimes étaient parvenues à s'échapper, fuyant par toutes les rues voisines, demandant asile à toutes les portes. Parmi elles un jeune homme de vingt ans, le sieur Germain Petit, employé à l'économat, avait été recueilli rue Toussaint-Féron, dans la maison d'une dame veuve Petit. On eut beaucoup de peine à calmer sa profonde émotion.

» Des voisines trop complaisantes vinrent lui apporter des effets de garde national, sous prétexte de l'aider dans sa fuite ; mais à peine avait-il échangé ses vêtements, qu'un groupe de ces misérables assassins, prévenus de sa présence, vinrent l'arracher de son refuge pour l'entraîner avec eux à la barricade qui fermait l'entrée de la rue Baudricourt, au coin de l'avenue d'Ivry.

» Pascal, un lieutenant du 177e fédéré, mit aux voix la condamnation de ce malheureux jeune homme. La mort ayant été unanimement votée, on prenait des dispositions pour le fusiller. Tout à coup les troupes de ligne venant de la place d'Italie débouchent derrière la barricade ; les insurgés se sauvent du côté du rempart entraînant avec eux leur prisonnier, et dans leur fuite se trouvent en face de nouvelles colonnes d'infanterie, qui los cernent de toutes parts.

» Voici les noms des treize victimes :

» 1° P. Captier, prieur ; 2° P. Cotherault, procureur ; 3° P. Chataigneret ; 4° P. Bourard ; 5° P. Délorme, dominicain ; 6° sieur Gauguelin, professeur ; 7° Aimé Gros, domestique ; 8° Volant, surveillant ; 9° Catala, id. ; 10° Dintroz, infirmier ; 11° Joseph Cheminal, domestique ; 12° Marcel, domestique ; 13° Germain Petit, commis à l'économat.

» L'abbé Lesmayoux avait été placé dans une cellule autre que celle des dominicains.

» À peine les assassins avaient-ils terminé leur affreuse besogne sur l'avenue qu'un certain nombre d'entre eux le firent sortir de la prison, l'entraînèrent à la barricade de la place d'Italie et l'obligèrent à prendre un fusil qu'il dut accepter, bien décidé à ne pas s'en servir. Et lorsque cette barricade fut enlevée par les troupes, il fut contraint de suivre les insurgés dans leur fuite jusqu'à cette même barricade de la rue Baudricourt, où il arriva presque en même temps que l'infortuné Petit. Plus heureux que lui, il fut secouru par un capitaine du 101e qui lui sauva la vie en le plaçant comme chirurgien dans une ambulance voisine.

» Toutes ces infamies n'avaient pu satisfaire la rage insensée de Serizier. Il pénètre à son tour dans la prison, le sabre nu et le revolver à la main, demande son ami le gardien-chef qui avait disparu, et aperçoit tout d'abord M. Bertrand, sous-censeur, et Delaître, jardinier de l'école, qui, se trouvant au dernier rang des prisonniers au moment du massacre, s'étaient précipitamment cachés dans la cave du bâtiment qui touche à la porte d'entrée. Dénoncés par un enfant, ils avaient été obligés de reparaître dans la cour.

» Serizier parut étonné de les voir. « Vous encore ici, dit-il, gendarmes ! sergents de ville déguisés ! » M. Bertrand répondit : « Je ne suis pas sergent de ville, mais un honnête républicain, et j'ai été aide de camp du général Courtais. » Serizier, lui frappant sur le bras : « Chut ! taisez-vous, dit-il, je vous donnerai un laisser-passer. » Puis il prit le livre d'écrou et fit l'appel d'une trentaine d'hommes et de femmes, indiquant d'une voix brève par les mots : « Sortez, rentrez », ceux qui devaient être élargis ou ceux qui devaient être fusillés.

» Ce jugement sommaire fut interrompu par l'arrivée d'un garde qui venait encourant l'avertir qu'ils étaient cernés. Serizier prit aussitôt la fuite, abandonnant son escorte. Un fédéré le mit en joue au moment où il disparaissait dans une allée de l'avenue d'Italie. Peu d'instants après, le 113e de ligne pénétrait dans la prison.

» Les insurgés qui ont pris part à ces épouvantables forfaits n'ont pas été tous reconnus quelques-uns sont malheureusement en fuite. »

Suite


Le 13e avant et durant la Commune
(18 mars - 28 mai 1871)

Saviez-vous que ...

Selon Le Petit Parisien du 24 juin 1923, qui rappelait qu'entre le pont National et le pont de Bercy, deux voies seulement sont ouvertes : la rue Watt et la rue de Tolbiac; il était question de réaliser un projet qui supprimerait la rue Watt. La mesure a soulevé dans le quartier une assez vive émotion : un comité de défense s'est constitué dont le président a fait une démarche auprès du préfet de la Seine.

L'image du jour

La caserne Lourcine, boulevard de Port-Royal

Vu dans la presse...

1934

L'oasis et le cloaque

Il y a des quartiers de Paris qui n'ont vraiment pas de chance ! Le quartier de la Gare, dans le treizième arrondissement, par exemple... (1934)

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1893

Un métier inconnu

Rue Xaintrailles, derrière l'église Jeanne d'Arc, demeure une pauvre vieille grand'maman qui nourrit sa fille et ses petites-filles de crottes de chiens cueillies à l'aube sur les avenues qui rayonnent de la place d'Italie. (1893)

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1931

La Ville de Paris va-t-elle enfin s'occuper de la cité Jeanne-d'Arc ?

Près de la place d'Italie, entre la rue Jeanne-d'Arc et la rue Nationale, la cité Jeanne-d'Arc forme une sorte de boyau gluant, sombre, bordé de mornes bâtisses de cinq ou six étages aux murs zébrés de longues moisissures. Dès la tombée de la nuit, le coin n'est pas sûr... (1931)

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1935

La cité Jeanne-d'Arc a été nettoyée de ses indésirables

La Cité Jeanne-d'Arc, cet îlot lépreux et insalubre qui, dans le 13e arrondissement, groupe autour de quelques ruelles ses immeubles sordides, entre la rue Jeanne-d'Arc et la rue Nationale, a vécu aujourd'hui un véritable état de siège. (1935)

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L'inauguration de la rue Jeanne-d'Arc (prolongée) dans le XIIIe arrondissement

La municipalité parisienne a inauguré, ce matin dans le 13e arrondissement, le prolongement de la rue Jeanne-d'Arc qui relie ainsi le quartier des Gobelins à celui de la Gare. (1936)

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1901

L'inondation de la Bièvre

La Bièvre, pendant l'orage de mercredi, s'est mise en colère ; terrible colère, dont nous avons déjà signalé hier les principaux effets, et dont je suis allé voir les traces avant qu'elles ne fussent effacées. (1901)

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1933

Arsène Lupin à l’Eden des Gobelins

A l'Éden des Gobelins, l'entr'acte passe en grande vedette, vers 10 h. 20. (1933)

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1904

Les on-dit

Mais je vous jure que je n'ai jamais mis les pieds aux Gobelins, Comme tout vrai Parisien, je connais mal Paris. Je serais aussi dépaysé aux Gobelins que dans l'Arkansas. (1904)

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1911

Élection de la reine de l'Association artistique du treizième arrondissement

Cinq cents personnes environ assistaient, hier soir, à l'Eden des Gobelins, à l'élection de la reine de l'Association Artistique du treizième arrondissement. (1911)

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1900

Une visite à la Manufacture des Gobelins

Nous avons visité les Gobelins à onze heures. C'est le moment le plus propice pour recueillir une impression personnelle. À cette heure matinale, en effet, la foule des touristes n'a pas accès dans la manufacture ; le travail bat son plein dans la cité, et le chantier et l'atelier présentent leur physionomie réelle que n'a pas encore altérée la fatigue d'une demi-journée de labeur. (1900)

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1896

Le 14 juillet des miséreux

Nous nous sommes rendu à l'asile Nicolas-Flamel, 71, rue du Château-des-Rentiers, un asile modèle, d'une extraordinaire propreté, disons le mot d'une belle coquetterie. (1896)

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1922

Hôtel particulier rue du Château-des-Rentiers

Le Refuge Nicolas-Flamel, asile de nuit, est installé rue du Château-des-Rentiers. Délicate attention du hasard. Tout auprès, rue de Tolbiac, il est une gare, munie de ce fronton : Entrée — CEINTURE — Sortie. On s'étonne qu'il n'y ait point, ajoutés par un pauvre, cinq lettres de réponse : «Merci ! » (1922)

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