Littérature

 La vieillesse de Monsieur Lecoq - 1

La vieillesse de Monsieur Lecoq

Fortuné du Boisgobey

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Première partie
M. Lecoq se dérobe

II

La malle tragique

Le brigadier lui-même pâlit et recula, quoiqu'il eût l'habitude des spectacles émouvants et qu'il eût assisté plus d'une fois à de lugubres découvertes. Les hommes du poste, encore plus troublés que lui, vinrent se grouper autour de la malle ouverte, et le sergent de ville qui avait arrêté le commissionnaire et qui venait de forcer la serrure, récria en se relevant :

— Ah ! le gueux ! je le prenais pour un voleur, et c'est un assassin !

Personne n'osait toucher au cadavre.

C'était celui d'une femme merveilleusement belle, vêtue d'un peignoir de soie blanche garni de riches dentelles.

La pâleur de la mort n'avait point altéré ses traits. Ses mains croisées sur sa ceinture tenaient encore un camélia rose, et on eût dit que ses lèvres entr'ouvertes allaient sourire.

— On jurerait qu'elle est endormie, murmura un des témoins émus.

— Endormie pour toujours, répondit un camarade. Ah ! ils ne l'ont pas manquée !... ils l'ont tuée d'un seul coup; et tenez!... Ils ont laissé le poignard dans la blessure.

Le brigadier se pencha vivement et vit planté au milieu de la garniture de dentelles le manche d'ivoire d'un stylet. La victime avait été frappée en pleine poitrine, au cœur, frappée d'une main sûre et avec une violence inouïe. L'arme était entrée jusqu'à la garde, et, comme on ne l'avait pas retirée, le sang n'avait presque pas coulé. C'est à peine si quelques taches rouges souillaient l'étoffe de la robe dont les plis n'avaient pas été dérangés.

— Je ne m'étonne plus si ce gredin-là ne voulait pas répondre, s'écria l'ancien zouave. Il avait ses raisons pour se taire. Mais il faudra bien qu'il parle tout à l'heure quand nous allons le mettre en face du corps. Le plus tôt sera le mieux, et je vais le tirer du violon.

— Pas de ça, dit le brigadier. L'affaire est trop grave, et je ne peux rien prendre sur moi, pas même de confronter l'assassin avec le cadavre. Ça regarde mes supérieurs, et je n'ai pas envie de me faire laver la tête pour avoir empiété sur leurs attributions. Faites-moi le plaisir de refermer cette malle et de la pousser sous le lit de camp. Un homme à la Préfecture, au galop ! Un autre au commissariat du quartier. Prévenez partout que nous tenons l'homme qui a fait le coup, que la malle est dans l'état où nous l’avons trouvée quand nous l'avons ouverte, et que je ne ferai, rien avant l'arrivée du chef de la sûreté.

Les ordres très sages du chef de poste furent exécutés avec cette obéissance et cette promptitude qui sont de tradition dans un corps composé exclusivement d'anciens militaires. La funèbre caisse fut placée contre le mur, et personne ne fut plus tenté de dormir sur le lit de camp.

Le violon, par hasard, ne renfermait cette nuit-là ni filous, ni vagabonds, ni ivrognes. Il tombait tant de neige, que tout ce gibier ordinaire de la police n'avait pas osé sortir. Le froid en avait purgé les rues. Il n'y avait donc au poste d'autre prisonnier que le misérable qu'on venait de saisir transportant un cadavre, et le brigadier, prévoyant que ses chefs voudraient peut-être procéder sur place aux premières constatations, recommanda aux hommes de planton de diriger sur les autres corps de garde les gens arrêtés que les rondes pourraient amener.

Les messagers expédiés à l'autorité centrale avaient beau se hâter, il devait s'écouler un temps assez long avant que l'enquête pût s'ouvrir, temps qu'on abrégerait considérablement, il faut bien le dire, si, comme à Londres, tous les postes étaient reliés à la Préfecture par des fils électriques. Le brigadier employa ses loisirs à coucher sur le papier le récit de cette capture extraordinaire, et il n'oublia pas de mettre en lumière la sagacité dont ses deux subordonnés avaient fait preuve en mettant la main sur l'assassin sans autre indice qu'une simple malle voyageant à une heure indue.

Ces habiles agents paraissaient moins glorieux de ce succès que consternés de l'horrible tableau qu'ils venaient de voir, et la gaieté avait complétement déserté le poste. Personne ne disait mot, personne n'osait allumer une pipe si près du pauvre corps de la femme assassinée.

— Allez donc voir un peu ce que fait l'homme, dit le brigadier au bout d'une heure de silence. Il est de l'espèce des scélérats sournois, et il pourrait bien avoir envie d'esquiver la cour d'assises et la Roquette en se cassant la tête contre les murs. Diable ! c'est pour le coup que je serais tancé. Dites-moi quelle mine il a. S'il vous avait l'air dé ruminer un mauvais coup, je lui enverrais un surveillant.

Le cachot était séparé du poste par un couloir assez large, et les gens qu'on y enfermait ne pouvaient pas entendre ce qui se disait autour du poêle. Trois minutes après, le sergent de ville envoyé en exploration revint, gesticulant et rouge de colère.

— Savez-vous à quoi il passe son temps, le brigand ? s'écria-t-il. Non, vous ne vous en douteriez jamais. Il s'est couché par terre et il dort comme une souche.

— Ou il fait semblant.

— Non pas, il dort pour tout de bon, le sans-cœur, et il ronfle à faire trembler les vitres du vasistas. Je l'ai secoué, il a ouvert un œil, il a grogné et il s'est rendormi.

— Par le froid qu'il fait ! sans feu ! sur la pierre nue ! il faut que cet nomme-là soit rudement fatigué.

— Et qu'il n'ait pas plus de remords qu'un chat qui a mangé une souris.

— N'importe, vous irez voir de quart d'heure en quart d'heure s'il se réveille.

On peut croire que les gardiens de Paris se conformèrent scrupuleusement à cette recommandation de leur supérieur. Ils avaient conçu pour l'assassin une horreur bien légitime. Ils le regardaient de plus comme une prise qui leur faisait honneur, et plutôt que de le laisser échapper par la fuite ou par le suicide, ils se seraient relayés volontiers pour le garder nuit et jour pendant un mois.

Mais le prisonnier continuait à dormir comme on dort à vingt ans, comme, on ne dort pas toujours quand on a la conscience pure. Il dormait plus que jamais quand le chef de la sûreté arriva, accompagné d'un officier de paix et d'un médecin. Le commissaire du quartier, appelé à l'autre bout de l'arrondissement pour constater un crime plus vulgaire, ne s'était pas trouvé chez lui quand le sergent de ville qu'on avait envoyé l'avertir s'y était présenté.

Le chef de la sûreté commença par interroger le brigadier. Il écouta avec beaucoup d'attention le récit des faits et la description sommaire du contenu de la caisse. Sa première question fut :

— L'homme a-t-il vu le cadavre ?

— Non, répondit le brigadier. J'ai pensé que cela pourrait peut-être déranger la marche de l'instruction.

— Je vous approuve. Vous avez agi avec prudence, et la prudence en pareil cas, c'est de l'intelligence. Il eût été plus régulier de n'ouvrir la malle qu'en présence d'un magistrat ; mais en prenant sur vous de ne pas attendre l'arrivée du commissaire, vous nous avez fait gagner un temps précieux. Je n'ai donc que des compliments à vous adresser. Faites apporter la caisse.

Pendant que deux hommes la tiraient du coin où on l'avait rangée, le chef de la sûreté reprit :

— Vous êtes sûr que l'inculpé ne peut pas nous entendre ?

— Absolument sûr.

— À la bonne heure, car je ne crois pas du tout à sa surdité… Ah ! voici la caisse… Mon cher docteur, vous allez entrer en fonctions tout à l'heure ; mais l'examen du contenant est de ma compétence, et il faut d'abord que j'y procède.

Et, s'agenouillant pour voir de plus près les particularités que présentait le funèbre colis :

— Ceci, dit-il, n'est point une boite fabriquée exprès pour servir de cercueil. C'est une belle et bonne malle en cuir fin avec garnitures en cuir… Elle a même dû coûter très-cher… preuve que la victime n'était point indigente, tant s'en faut… Oui, c'est une honnête malle, faite pour contenir des toilettes élégantes... Les femmes portent maintenant des robes si longues, qu'elles pourraient coucher dans les caisses où elles les serrent... Pas d'initiales sur le couvercle… Ah ! il y avait une plaque de cuivre qu'on a enlevée parce qu'elle portait le nom et l'adresse de la propriétaire... Quant à la fabrication, elle est anglaise ou américaine... En France, on ne travaille pas dans ce genre-là… indice à vérifier plus tard... Pour le moment, j'ai vu tout ce que je voulais voir. À vous, docteur.

Le médecin ouvrit la malle et ne put retenir une exclamation de surprise, que le chef de la sûreté ne répéta point, quoiqu'il fût fort étonné aussi. Il se contenta de dire :

— Si vous m'en croyez, vous vous bornerez à constater la cause de la mort et la position du cadavre. Vous compléterez votre travail à la Morgue, où je vais faire transporter la malle dans l'état ou elle est.

— C'est assurément ce qu'il y a de mieux à faire, et ici je n'ai que très peu d'observations à relever, répondit le docteur en écartant avec précaution les dentelles qui cachaient la blessure. La victime a été frappée à l'improviste… probablement pendant qu’elle dormait, car sa physionomie est restée calme... L'assassin a dû choisir sa place à loisir. Voyez ! la lame a pénétré entre la cinquième et la sixième côte… et jusqu'à la garde... Tiens ! voilà qui est bien singulier. Le poignard a percé une carte à jouer et l'a clouée sur la poitrine de la morte.

— Une carte à jouer !

— Oui, ma foi ! la dame de pique.

Suite

Le 13e en littérature

Quartier Croulebarbe

La vieillesse de Monsieur Lecoq

par
Fortuné du Boisgobey

Connaissez-vous la rue du champ de l’alouette ? Il y a bien des chances pour que vous n'en ayez jamais entendu parler, si vous habitez le quartier de la Madeleine. Mais les pauvres gens qui logent dans les parages l'Observatoire et de la Butte-aux Cailles savent parfaitement où elle est.

(1878)

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Ruelle des Reculettes

Les Monstres de Paris

par
Paul Mahalin

Le noctambule par goût ou par nécessité — comme Paris en a tant compté depuis Gérard de Nerval jusqu'à Privat d'Anglemont — qui se serait aventuré, par une nuit boréale de novembre dernier, à l'une des embouchures du passage des Reculettes, y aurait éprouvé l'impression d'un rêve persistant à travers la veille, et s'y serait cru transporté dans ce monde de la chimère et du fantôme...

(1879)

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Quartier Croulebarbe

Robespierre

par
Henri-Jacques Proumen

Il pouvait avoir cinq ans, ce petit Riquet de la rue Croulebarbe. On lui en eût donné quatre tout au plus, tant il était fluet Son pauvre petit corps se dandinait sur deux longues pattes de faucheux qui prenaient assise dans deux godasses démesurées...

(1932)

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L'octroi de la porte d'Italie

Le drame de Bicêtre

par
Eveling Rambaud et E. Piron

Grâce à l'or du faux baron de Roncières, Paul apporta l'abondance dans la maison de la rue du Moulinet.
On y fit une noce qui dura huit jours.
Perrine avait déserté son atelier de blanchisseuse. Elle tenait tête aux deux hommes, le verre en main.

(1894)

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De la ruelle des Reculettes au passage Moret via la ruelle des Gobelins

Le faiseur de momies

par
Georges Spitzmuller et Armand Le Gay

Il était arrivé à l'angle pointu formé par la manufacture des Gobelins où la voie bifurquait ; à droite la rue Croulebarbe continuait, à gauche c'était la ruelle des Gobelins.

(1912)

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La Butte aux-Cailles

Les Loups de Paris

par
Jules Lermina

Il est sur la rive gauche de la Seine, au-delà de la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, sauvage...

(1877)

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Saviez-vous que... ?

Le 19 juillet 1927, le nom de rue de Gentilly fut donné à la rue du Gaz. Le nom de rue de Gentilly avait été, jusqu'en 1899, celui de la rue Abel-Hovelacque d'aujourd'hui. Cette nouvelle rue de Gentilly perdit ensuite son nom au profit de Charles Moureu et d'Albert Bayet.

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La rue de Lourcine a pris le nom de rue Broca en 1890.

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Le 1er mars 1932, l'usine de chaussures (qui répandait aux alentours de manière permanente une odeur de vernis) installée boulevard Kellermann (au 10) était ravagée par un incendie.

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La rue Baudricourt honore Robert de Baudicourt, capitaine de Vaucouleurs, compagnon de Jeanne d'Arc.

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