23 septembre 1870 - Combats à Villejuif

23 septembre 1870

Le Temps — 24 septembre 1870

(Renseignements particuliers du Temps.)
23 septembre, 11 h. 30, matin.

Nous avons été réveillés cette nuit à 3 heures, dans le quartier du Luxembourg et de l'Observatoire, par les grondements sourds de l'artillerie. Partout on venait chercher les gardes mobiles qui logent chez l'habitant. Dès le petit jour le bruit du canon est devenu plus distinct et les coups plus répétés. Le feu partait du fort de Montrouge, en apparence, et peut-être du fort de Bicêtre. Il semblait aussi que les mitrailleuses faisaient leur devoir à côté du canon.

On est bien vite debout quand tonne l'orage de la guerre. À la porte de Montrouge, plusieurs bataillons de gardes mobiles se réunissaient, prêts à marcher à l'ennemi. La population matinale a fort applaudi le large drapeau déployé de la Côte-d'Or. J'avoue que j'ai été vivement touché en voyant défiler les graves et modestes enfants de la Bretagne, déjà à l'ordre du jour de l'armée depuis l'affaire de la tour de Crouy, à Châtillon. À droite dans le rang même, marchait, un bâton blanc à la main, un aumônier, l'un de leurs recteurs sans doute, modeste et grave comme eux. Il n'était pas possible de songer à sortir de Paris sans un permis en règle ; et, même avec un permis, il y avait quelque futilité à occuper de soi les postes et les sentinelles, quand le passage est si étroit déjà pour ceux qui vont au feu sans songer à le faire savoir à personne. Mais le premier train du chemin de fer de ceinture allait passer ; comme il paraissait de plus en plus certain que les coups se portaient principalement à l'Est, j'ai pris un billet pour la Râpée. Installé sur le grand pont qui traverse la Seine, j'ai vu que c'était, en effet, le fort de Bicêtre qui était le centre de la résistance. Le canon ne s'arrêtait pour ainsi dire pas, et les bombes sillonnaient le ciel, deux, trois à la fois, toutes les deux ou trois minutes. Je me trouvais dans le sens à peu près de leur trajectoire et, au-dessus du nuage floconneux qu'elles laissaient derrière elles, j'en voyais plusieurs rester comme immobiles sur leur courbe, brillant d'un gris de fer mat dans l'azur à peine illuminé par le soleil.

Le rempart du Sud (détail) — Dessin d'Auguste Lançon

Il paraît que, vers une heure du matin, on entendait d'Ivry la fusillade qui a été le signal de cette affaire, devenue d'heure en heure plus sérieuse. Je n'ai pas vu le fort d'Ivry tirer. L'attaque s'emparait, plus haut et plus sur la droite, du plateau de la plaine de Longboyau, entre Vitry et l'Hay et tout près de Villejuif. Le bruit est que les Prussiens sont, en masses considérables de ce côté, et la vraisemblance indique qu'ils essaieront de brusquer nos positions, que les ouvrages en terre de Villejuif n’étaient pas en état de bien soutenir, quoique supérieurs à ceux de Châtillon et bien plus vigoureusement construits.

Le fort de Villejuif est celui des cinq forts de la ceinture du Sud qui se trouve le plus rapproché de Paris il n'en est éloigné que de 1,200 ou 1,300 mètres. C'est aussi celui qui domine le mieux nos remparts, parce que la vallée de la Bièvre, qui le longe à l'est, s'ouvre ensuite derrière lui et forme une gorge dans la ville même. L'ennemi a dû concevoir la pensée de se saisir de cette croupe, si voisine de nous et plongeante. Dès les guerres du quinzième siècle, les Anglais avaient compris la valeur de cette localité militaire ; c'est leur ouvrage, ce vieux château de Winchester que Louis XIII a rebâti et qui est devenu Bicêtre. Or, l'hospice, de Bicêtre, adossé au fort, ne forme plus avec lui qu'un seul ouvrage, faisant face à la campagne à la fois, et à Paris. Il est donc probable que les Prussiens feront plus d'un effort pour s'en saisir.

Aujourd'hui ils ont dû se repentir de la présomption de leur attaque. Les on-dit les peignent comme rudement malmenés. Je suivais le rempart avec assez de peine, car la route militaire devient difficile à suivre, et on ne peut que s'en féliciter pour le bon ordre de la défense, quand, à la porte de Choisy, un grand hourrah se fait entendre. « Des prisonniers !» crie la foule. On se rue sur la route d'Italie ; j'y arrive par un chemin détourné, mais je n'ai vu qu'un caporal du 70e portant au bout de la baïonnette un casque prussien. L'émotion était à son comble.

Parvenu sur le versant méridional de la Butte-aux-Cailles, j'aperçois assez distinctement les feux de notre infanterie sur les côtés et en avant du fort de Bicêtre. Il y a même des cavaliers qui, çà et là, ont l'air de charger ; mais la distance est trop grande, et, comme hier toute la journée, la lumière devient trop forte au midi pour qu'on se fasse une idée juste de ce qu'on voit.

Le fort de Montrouge ne tire pas. Toute l'action est concentrée sur le plateau qui termine aux abords de Paris la plaine de Longboyau. De tout ce que j'ai vu et entendu, il semble résulter que, dans la nuit et au point du jour, les Prussiens ont gagné du terrain, mais qu'en ce moment ils reculent. Du reste, le feu de Bicêtre se ralentit, et depuis une heure je n'ai aperçu que deux ou trois bombes.

Entre Bicêtre et Paris, dans le vallon verdoyant d'où s'élancent de si beaux rideaux de peupliers, tout Gentilly brûle. Il n'en restera pas grand'chose en tout cas. Le cimetière a été mis en ruines, et pas une tombe n'est debout.

Destruction des habitations au bors de la Bièvre près du bastion 85 — Dessin d'Auguste Lançon — vue en direction de Gentilly dont on reconnait le clocher de l'église

Je me retire à 10 heures et demie. On dit en ce moment que l'affaire a été très brillante et qu'elle est très heureuse pour nous. Le fait est que je craignais à tout moment de voir refluer sur Paris des chariots couverts de nos blessés. Rien n'a paru. Nous dominons sans doute le champ de bataille, et peut-être enveloppons-nous nos adversaires.

Je vous écris de mon chez moi provisoire. Il est 11 heures et demie, le canon tonne de nouveau, mais de partout arrivent des nouvelles de victoire. Dieu le veuille.



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