Faits divers

 Un Drame du Terme - 1902

Un Drame du Terme

Le Journal — 10 juillet 1902

La cité Jeanne-d'Arc en émeute. - Coups de revolver. — Deux blessés. — L'enquête du Parquet.

Entre la rue Nationale et la rue Jeanne-d'Arc, dans le quartier de la Gare, serpente un passage qui coupe la cité Jeanne-d'Arc. De chaque côté sont de hautes maisons, aux étages bas, aux fenêtres étroites, où grouille une population de chiffonniers, de mendiants, de gens sans aveu.

La Cité Jeanne-d'Arc

La cité Jeanne-d'Arc est bien à eux : c'est une grande famille qui vit autant dans le passage que dans ses réduits. Aussi, le moindre fait qui s'y passe, appartient-il aussitôt à chacun, ce qui explique l'importance qu'ont pris les événements graves qui s'y sont déroulés l'autre nuit.

Depuis quelque temps, le propriétaire de la cité avait installé à l'une des extrémités du passage, près de la rue Jeanne-d'Arc dans un rez-de-chaussée de deux pièces, un gardien, nommé Etienne Billot, âgé de cinquante-six ans, marié et père de Léopold Billot, âgé de dix-huit ans, comptable.

Ancien sous-officier retraité de tirailleurs algériens, Etienne Billot avait conserva l'allure autoritaire du régiment et traitant ses locataires un peu comme les « arbis ». Il fut bientôt détesté des gens de la cité. Il n'en fallait d'ailleurs pas plus, pour cela, qu'il fût d'une couche sociale supérieure à la leur.

L'époque du terme vint aigrir des relations déjà tendues. Les vexations auxquelles le gardien et sa famine étaient en butte se changèrent en manifestations plus graves. Depuis quatre jours, M. Rocher, commissaire de police du quartier, recevait de M. Billot des plaintes répétées : c'étaient des coups donnés dans sa porte, des carreaux cassés, des injures. Un soir, il fit même amener au commissariat un certain D…, pris au hasard dans la foule malfaisante. Lundi, il tirait en l'air des coups de revolver.

Le gardien ne réussit qu'à augmenter contre lui l’animosité de la populace de la cité. Cela devient de la fureur.

A dix heures du soir, trois cents personnes sont rassemblées devant son modeste appartement, que des forcenés veulent saccager parce qu'il est plus brillant que leurs taudis. La foule s'excite ; la destruction commence.

C'est alors que Billot tire un coup de revolver, sur le sol, prétend-il. Quoi qu'il en soit, la balle, directement ou par ricochet, atteint en pleine poitrine un enfant de onze ans, le jeune Edouard Régnier, demeurant 81, rue Jeanne-d'Arc, qui chante dans les cours avec son père.

Les agents accourent ; puis arrive le commissaire de police prévenu.

On transporte le blessé à l'hôpital Trousseau, où il n'a pas encore repris connaissance. Son état paraît désespéré.

Le commissaire veut procéder à l'arrestation du meurtrier. Mais celui-ci s'est enfermé dans sa seconde chambre avec sa femme et son fils et refuse d'ouvrir ; barricadés les deux hommes étaient armés.

On enfonce la porte ; le commissaire pénètre et se fait reconnaître vivement. Le gardien se laisse arrêter.

Mais la foule, évaluée à quinze cents personnes, surexcitée au dernier point, pousse des cris de mort, veut arracher leur prisonnier aux agents, puis se retourne contre ceux-ci, qui la rudoient un peu.

L'inspecteur Petit fait avancer un fiacre rue Nationale, à l'entrée du passage. La foule s'y porte, et le commissaire, faisant fermer les grilles de ce côté, emmène rapidement son prisonnier par la rue Jeanne-d'Arc.

Mais il est bien vite rejoint par une populace en délire, à travers laquelle il ne se fraye que difficilement un passage. Il tombe sur le groupe toutes sortes de projectiles ; l'arrivée au commissariat semble une délivrance.

La plus rude partie de la besogne n'était pas faite.

La cité Jeanne-d'Arc avait envahi l'appartement du gardien. Dans la seconde chambre s'étaient réfugiés la femme et le fils de M. Billot. Celui-ci tenait en respect les agresseurs du premier plan, un revolver à la main, des couteaux-poignards, des haches, des barres de fer à proximité.

Se sentant plus menacé, il tire dans l'encadrement de la porte qui n'est plus. Le nommé Victor Lepécueur, âgé de cinquante-neuf ans, mécanicien, demeurant 81, rue Jeanne-d'Arc, est atteint d'une balle à l'aine et d'une autre à l'épaule. Il est maintenant à l'hôpital Cochin, dans un état très grave.

M. Rocher revient, accompagne de quatre agents et de l'inspecteur Petit. Il troue la foule et s'empare du second meurtrier et de sa mère évanouie. Il se souviendra longtemps des difficultés inouïes qu'il éprouva pour rejoindre son commissariat.

Recevant des tessons de bouteilles, des vases, des ordures, abreuvés de grossièretés, bousculés et bousculant, frappés et frappant, protégeant le jeune Billot et portant sa mère, les représentants de la force publique crurent à chaque étape de ce long calvaire trouver leur dernière minute.

C'est la bande qu'ils conduisaient qu'ils eussent dû mener au violon, alors qu'ils allaient au milieu d'elle avec les plus grandes peines.

Le parquet, prévenu aussitôt télégraphiquement, a désigné M. Le Poittevin, juge d'instruction, pour mettre l'affaire au point. Le juge a fait écrouer directement à la Santé la famille Billot.

M. le professeur Kirmisson, qui soigne le jeune Régnier, a demandé à M. Rocher des indications sur la calibre du revolver dont la balle a atteint l'enfant, afin de déterminer la position exacte de celle-ci.

Les deux revolvers sont de petit calibre, à sept balles. Ils sont de fabrication étrangère et présentent des particularités de mécanisme bizarres.

Deux agents sont en permanence dans la cité Jeanne-d'Arc, où l'ébullition n'est pas complètement calmée.


A lire également

Le récit, beaucoup plus sommaire, du Figaro.



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L'avenue de la Sœur Rosalie constitue l'embryon d'un boulevard qui devait faire pendant au boulevard de l'Hôpital et relier la Place d'Italie au boulevard de Port-Royal aux abords de la rue Saint-Jacques et du Val-de-Grace.

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Le 13 juillet 1880 furent organisées des retraites au flambeau dans les principaux quartiers du 13ème arrondissement et le 14, eût lieu à 2 heures, une grande cavalcadre au profit des écoles. Des fêtes forraines se tenaient sur les places et avenue de l'arrondissement et des concerts furent donnés par les sociétés instrumentales et chorales.

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35.892 électeurs étaient inscrits sur les listes du 13ème pour le premier tour des élections municipales du 3 mai 1925. 30.289 votèrent. Seul, M. Colly, du quartier de la Gare, fut élu à ce premier tour.

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Le chemin du Bac allait de la route de Choisy à la rue du Chevaleret. En 1865, la portion comprise entre la route de Choisy et les rues Nationale et du Château des Rentiers reçut le nom de Baudricourt tandis que le tronçon restant prit celui de Clisson. Ainsi en décida l’Empereur par un décret impérial signé à Biarritz le 2 octobre. Olivier de Clisson, connétable de France de 1380 à 1392 avait été surnommé Le Boucher en raison de sa cruauté.

L'image du jour

rue Nationale - Quartier de la Gare