Promenade au centre du Grand-Gentilly, près de Paris

par l'abbé Thomas Dutruissard (1820)

Après s'être promené avec nous dans l'intérieur du pays, et avoir entrevu, par le secours de son imagination les objets que j'ai essayé de décrire, le Lecteur pourra se faire une idée de la commune de Gentilly, prise dans son ensemble, en avoir au moins sous les yeux une esquisse descriptive et topographique, en ajoutant à ces mots qu'on lit dans la note 15e :

« Suivant l'état de population fait au mois de décembre 1820, près de 1,300 individus, y compris le petit nombre de maisons situées sur la rive droite, occupent ce point, il renferme plus de la moitié de la population de la paroisse ; » en ajoutant, dis-je , à ces mots , ceux-ci : Les autres points qu'occupe l'autre partie de la population , qui , comme il est rapporté dans la note que je viens de citer, ne s'élève qu'à 1,100, consiste en trois hameaux: l'un est connu sous le nom de Petit-Gentilly ou de la Glacière ; l'autre sous celui de la barrière de Fontainebleau ou d'Italie, et le troisième sous celui de la Maison-Blanche. Ils consistent encore en maisons groupées ou isolées, bâties à des distances plus ou moins éloignées, dans l'étendue du terrain que ceintrent les murs de Paris (depuis la barrière Saint-Jacques jusqu'à celle de Fontainebleau), les trois hameaux ci-dessus désignés et Bicêtre. On voit en outre un grand nombre de guinguettes éparses çà et là en dehors de cette enceinte, que les habitants des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau, mais principalement la classe ouvrière, ne manquent jamais de visiter, ainsi que les autres guinguettes du village, les dimanches et les premiers jours de chaque semaine.

[note 15 ++]

La rivière de Bièvre qui coule au centre du vallon où sont situés les beaux jardins que nous avons parcourus, et dont j'ai rapporté quelques particularités oubliées ou inconnues, partage ce même vallon en deux portions égales. La portion de la rive droite, tout ce qui est enclos, entre les deux ponts du village, l'un placé rue du Pont-Neuf, et l'autre rue du Parroy, près de la Tour-d'Argent, comprend le terrain qui appartenait aux jésuites.

La portion de la rive gauche, dont plusieurs arpents dépendaient encore de cet ordre, renferme presque toute la partie de la commune, dite le Grand-Gentilly. Suivant l'état de population fait au mois de décembre 1820, près de 1,300 individus, y compris le petit nombre de maisons situées sur la rive droite, occupent ce point : il renferme plus de la moitié de la paroisse, les hameaux et les écarts ne s'élevant tout au plus qu'à 1,100.

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L'un des trois hameaux (le Petit-Gentilly) commence à la barrière de l'Oursine, l'autre à la barrière de Fontainebleau, et le dernier est entre le hameau de cette barrière et l'Hospice de Bicêtre.

Plan issu des plans parcellaires levés en 1845 des secteurs de Gentilly appelés à former le quartier de la Maison-Blanche

Le Grand-Gentilly situé au pied de la côte de ce château, est à une petite demi-lieu des murs de Paris au sud. Placé au bout de la rue du Pont-Neuf, à l'entrée de la grande rue du village, si prenant à droite, par le trottoir qui longe le mur du jardin de la pension de M. Auger, trottoir que l'on doit aux soins du pasteur du lieu ; si gagnant ensuite la belle plantation de peupliers que l'on doit aux soins de M. le maire, l'en tourne sa vue du côté gauche, on remarque à quelques pas un petit enclos d'un quart d'arpent, formé en 1810. C'est là que depuis ce temps, c'est-à-dire depuis onze ans, il a été conduit, pour être placés sous terre, sous toute la surface du terrain, couvert d'arbres touffus, trois à quatre cents individus des deux sexes, de tout âge, que, peu de jours auparavant, j'avais vus, comme moi marcher et faire partie de la population de la paroisse de Gentilly. C'est là encore que tous les individus qu'elle renferme aujourd'hui, et ceux qui doivent leur succéder, arriveront tour à tour pour être d'abord pressés les uns contre les autres, et mêler ensuite leurs cendres avec les cendres de ceux qui les auront précédés, et leurs ossements avec leurs ossements.

[note 16 ++]

C'est de M. Duchaufour, ancien négociant à Paris, que je tiens ces particularités, et celles dont j'ai fait mention, en parlant de la portion de l'enclos qui lui était échue en partage, et qu'il avait convertie en un vaste jardin.

A l'occasion de la mort de ce bon père de famille, doué de toutes les vertus sociales, arrivée à Paris, au mois de mai 1820, après avoir exposé quelques traits de la vie de l'homme de bien, de l'homme jouissant du caractère le plus heureux, de l'âme la plus sensible, la plus bienfaisante ; par justice, je crus devoir ajouter :

Le plus doux des humains, toi, qu'on pleure aujourd'hui,
Conseil du malheureux, et du pauvre l'appui ;
Tel tu nous as paru dans le cours de ta vie.
Toujours tu fus aimé, toujours digne d'envie.

Ainsi qu'il l'avait désiré, il a été enterré à Gentilly, où, après la vente de sa grande et belle propriété, il venait de faire-bâtir, près le pavillon de son beau-frère, un joli pied â terre : il l'a vu à peine finir. Hommes, comptez, comptez sur quelque chose !

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Laissant derrière soi l'objet dont l'aspect, par ce qui vient d'être dit, m'a écarté des riants tableaux que j'avais à présenter, et poursuivant sa course, si, parvenu aux deux tiers de la plantation qui, par sa symétrie et ses heureux contours, forme la plus charmante allée ; si, dis-je , on se retourne, toujours on a lieu d'être on ne peut plus agréablement surpris, apercevant tout-à-coup un paysage sur lequel les regards s'arrêtent avec complaisance. L'extrémité de ce paysage est bornée par le coteau élevé que la belle et immense façade du château de Bicêtre couronne dans toute son étendue. Du point que j'ai dit, cette façade présente une des perspectives les plus intéressantes, et l'une de celles à laquelle, jusqu'à présent, on a fait peut-être le moins d'attention.

Si enfin parvenu à l'extrémité de l'allée, laissant la chaussée qui, près du moulin, coupe la prairie (17), l'on tourne du côté gauche, on est assuré de jouir, depuis la sortie du Grand-Gentilly jusqu'à la ville, de la vue du vallon le plus joli, le plus charmant.

[note 17 ++]

Au bout de cette chaussée, près le moulin, il y a un groupe de vieux enfants de la terre, qui, pendant le printemps, forment, par leur réunion, un bouquet admirable. Ces vieux et beaux enfants embellissent, depuis plus d'un siècle, les lieux qui les ont vus naître. On les nomme Marronniers des Indes.

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Une prairie, dont l'herbe est presque toujours verdoyante et fraîche, fait le fond du tableau que présente en ces beaux lieux la nature. À droite, la rivière de Bièvre, ombragée des deux côtés par une ceinture formée de saules, de peupliers et de trembles, suit les contours de la prairie ; à gauche, elle est toujours aussi accompagnée d'un ruisseau (18) ombragé par la belle plantation dont il vient d'être fait mention, et par d'autres arbres de diverses espèces. Au milieu de l'espace qu'il parcourt, ce ruisseau reçoit les eaux d'une source vive et pure, qui est à douze pas de sa rive gauche.

[note 18 ++]

Ce ruisseau, qui borde la prairie dans toute sa longueur, porte communément le nom de Fausse Rivière, parce que tous les ans on y laisse entrer, pendant qu'on travaille au curage de la rivière de Bièvre, les eaux qui auraient coulé dans son canal. Pour cette opération, il suffit de lever une vanne : par son moyen, on déverse au besoin les eaux de la rivière dans ce ruisseau. Quand ceci arrive, fier de voir ses eaux si enflées, si grosses, l'on dirait qu'il voudrait marcher l'égal des grands fleuves, dont les eaux bordent le haut de leurs deux rives, et dont le cours est rapide et menaçant. Mais, ô coup inattendu ! l'ouvrage est-il fini la vanne s'abaisse, et presque aussitôt l'orgueilleux ruisseau, qui déjà avait donné des marques sensibles de sa puissance éphémère, en inondant les parties basses de la prairie, redevient ce qu'il était auparavant.

Que d'hommes sur la terre qui paraissent bien grands, bien forts, redeviendraient petits et faibles, si on leur ôtait ce qui ne leur est qu'appliqué et non pas uni !

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On a donné à cette source le nom de Fontaine Mulard : ses eaux, les plus légères que r on connaisse, dont partie sort de la côte au pied de laquelle elle est située, coulent lentement et sans qu'on entende le moindre murmure. Son heureuse position attire tous les étés un grand nombre de Parisiens (19).

[note 19 ++]

Tous les dimanches, dans les beaux jours de l'année, les alentours de la fontaine, et les bords de la prairie qui lui fait face, sont le plus souvent couverts de jeunes époux qui, assis sur le gazon, participent aux jeux folâtres auxquels se livrent leurs enfants. Et dans la saison des frimas, tous les jours, quand les eaux des prairies qui sont à gauche se transforment en cristal, on y voit aussi accourir, de tous les points de la ville, une ardente jeunesse. Par son empressement à y arriver, elle semble déjà jouir de l'agrément qu'elle va bientôt goûter en parcourant, un fer étroit sous les pieds, de longs espaces avec la rapidité de l'éclair, ou en dessinant avec grâce des figures extrêmement difficiles à exécuter.

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Au-dessus et dans les environs, par la variété des sites pittoresques, on a la jouissance des vues les plus délicieuses, des perspectives les plus riantes.

Souvent au bord des prés, au sommet des coteaux,
On voit le jeune peintre exercer ses pinceaux.

Ce qui donne encore un avantage à la situation que présente le pays, c'est d'y respirer un air salubre, soit sur les hauteurs ou dans les lieux bas. Le peu de maladies qui y règnent, et le nombre des naissances qui dépassent de beaucoup le nombre des décès, en sont la preuve la plus sensible.

Heureux habitants de Gentilly où à compter depuis 1800 j'ai vu naître vingt printemps, où le tiers de ma vie s'est doucement écoulée au milieu de vous ; en peignant la nature embellie par l'art, ou dans sa simplicité ; en pensant à l'intéressante variété des lieux que vous habitez, et en réfléchissant à tous les avantages de votre position ; heureux habitants, me suis-je souvent dit y que de droits les nymphes terrestres , et principalement les jeunes naïades (20) qui président à la rivière qui, n'étant agitée que par le mouvement occasionné par vos utiles travaux, ne cesse de couler paisiblement sous vos yeux; que de droits, dis-je, les nymphes terrestres ont à votre reconnaissance ! Oui, c'est par la grande et belle variété de ces lieux, qu'elles semblent ne jamais quitter, que vos regards sont toujours agréablement frappés ; et c'est par cette rivière, où les naïades semblent également avoir fixé leur demeure, que vous trouvez les moyens de satisfaire à tout ce qui est essentiel à la vie. N'est-ce pas cette rivière qui procure à quelques-uns d'entre vous des ressources capables de fournir aux besoins de leurs vieux jours ? N'est-ce pas par elle aussi que les femmes trouvent à occuper leurs bras pour soutenir leur existence et celle de leurs enfants ? N'est-ce pas par cette rivière, par elle encore, que les jeunes ouvrières, quand elles ont le bon esprit d'économiser, peuvent pourvoir, non-seulement aux besoins réels de la vie, mais encore se procurer les objets propres à monter leur petit ménage ?

[note 20 ++]

« Naïades (selon la Fable), nymphes, filles de Jupiter, présidaient aux fontaines et, aux rivières. On leur offrait en sacrifices des chèvres et des agneaux, avec des libations de vin, de miel et d'huile ; plus souvent on se contentait de mettre sur leurs autels du lait, du fruit et des fleurs. On les peint jeunes, jolies, assez ordinairement les bras et les jambes nues, appuyées sur une urne qui verse de l’eau, ou tenant à la main un coquillage et des perles dont l'éclat relève la simplicité de leur parure. Une couronne de roseau orne leur chevelure argentée qui flotte sur leurs épaules. »
(Dictionnaire de la Fable.)

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Et vous , indigents , qui, par votre grand âge et vos infirmités, ne pouvez plus vous livrer à vos anciennes occupations, frapper le linge tiré de la cuve et trempé dans la rivière, ni promener sur lui, d'une main agile, le savon et le fer à repasser; indigents, par les secours pour vous accordés au comité de bienfaisance, et, dans l'état de maladie, par la facilité que vous avez d'entrer dans l'hospice le plus commode, pour y être visités par vos parents et vos amis (21), ne trouvez-vous pas, sans que vos concitoyens soient obligés à d'onéreux sacrifices, des adoucissements à votre malheureuse position ?

[note 21 ++]

C'est à M. Bertin, médecin de l'hospice fondé en 1782 par M. Cochin, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, que les habitants de Gentilly doivent l'avantage d'y entrer, quand, atteints d'une maladie grave, leurs facultés ne leur permettent pas d'y apporter les remèdes et les soins convenables. Par l'empressement que ce savant médecin montre à rendre service aux malheureux ; par l'intérêt qu'il porte à leurs maux ; par son humanité enfin et son talent bien connu ; par toutes ces qualités qu'il réunit, en rendant des pères et des mères à leurs enfants, qui bien souvent en avaient désespérés, il est regardé par eux comme une seconde Providence qui leur a redonné un père ou une mère. Aussi M. Bertin, dont je m'honore d'avoir part à l'amitié, est-il couvert de bénédictions par tous ceux auxquels il a donné ses soins, par leurs familles et leurs amis. Cette reconnaissance du cœur est, selon moi, l'éloge le plus flatteur pour l'homme dont la grande satisfaction, après avoir consacré sa vie à l'étude de la médecine, est celle de pouvoir soulager les malheureux, les souffrants infortunés.

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