La justice suit deux pistes - Le Journal - 30 sept. 1922

L’assassinat de la petite Barbala

La justice suit deux pistes

Le Journal — 30 septembre 1922

Comme nous le laissions supposer hier, la petite victime du sadique de l'avenue d'Italie a bien été odieusement, violentée.

Le rapport de M. le docteur Paul, médecin légiste, qui, hier après-midi, a procédé à l'autopsie, ne laisse malheureusement pas de doute à cet égard. Des traumatismes très nets ont été relevés sur la tête et les bras de la victime, indiquant à quel point elle s'est débattue pour échapper à l'étreinte de son assassin.

Enfin, constatations dont l'enquête fera certainement son profil, des restes d'aliments ont été retrouvés dans l'œsophage de la pauvre petite, leur état démontre nettement que la mort est survenue peu après le repas, vers 14 heures, suppose-t-on.

Les recherches entreprises par les soins de la police judiciaire et particulièrement par M. Guillaume, commissaire à la direction de la police judiciaire, et le brigadier Rousselet, se sont poursuivies avec la plus grande activité.

À l'heure actuelle pouvons-nous affirmer, plusieurs pistes, dont certaines ne laissent pas d'être intéressantes, seraient suivies. Les inspecteurs se sont, avant toute autre chose, efforcés de savoir comment l'assassin a pu pénétrer dans le cinéma avec le cadavre de l'enfant.

Le réduit où était cachée la victime - Cliché paru dans L'Excelsior

La salle elle-même, la scène, le plateau ont été examinés minutieusement et il semble qu'on y a fait quelques trouvailles intéressantes. La police, jusqu'alors, ne paraît pas attacher d'importance à la découverte des linges qui se trouvaient sous le corps de la petite martyre et qui consistent, comme nous l'avons dit, en un fragment de sous-vêtement et en un tablier noir de femme.

Par contre, la découverte d'un autre vêtement, d'homme celui-là, et dont il n'est pas possible à l'heure actuelle de préciser la nature, a semblé particulièrement intéresser M. Guillaume, qui a prié M. Bayle, chef du service de l'identité judiciaire, de l'examiner.

De nouveau, le système de fermeture du cinéma a été étudié avec soin et il est apparu qu'il ne devait pas être difficile de se glisser dans l'établissement. La serrure du cadenas qui maintient les grilles est d'un modèle très simple. Sans aucune difficulté — nous supposons ici que l'homme n'avait pas de clef à sa disposition - l'assassin a forcé le cadenas, fait glisser la chaîne qui consolide la grille et, une fois seul dans la place, connaissant parfaitement les lieux,— insistons sur ce point, — il a eu tout son temps pour entasser sous la scène les restes de la gamine. À moins qu'il n'ait trouvé la porte ouverte…

Des renseignements que nous avons recueillis, il semble, en effet, que souventes fois l'opérateur, qui quitte la salle le dernier, ferma incomplètement la grille. Ce fait, au témoignage de certains, se serait encore produit il y a une huitaine de jours.

On a également envisagé l'entrée du meurtrier par les lucarnes qui servent à l'aération du cinéma. L'établissement, à droite, est bordé par une courette où sont édifiés des appentis assez bas ; pour un homme jeune et agile, il ne doit pas être difficile d'atteindre le toit de la salle et de s'y introduire même avec un lourd colis.

La police judiciaire ne croit pas beaucoup à la possibilité d'un assassinat commis dans la salle même

La police judiciaire semble assez disposée à écarter cette hypothèse. Elle ne croit pas beaucoup, non plus, à la possibilité d'un assassinat commis dans la salle même et admet plutôt que le corps a été amené là, tout dépecé, par quelqu'un connaissant la petite porte qui permet de pénétrer sous le plateau.

Quel est ce quelqu'un ? Sur ce point, on le comprendra, la discrétion la plus absolue est gardée.

On a parlé d'un certain Viguier, qui, quelques jours après la disparition de la petite Suzanne, se présenta chez ses parents et, après leur avoir dit qu'il avait aperçu la gamine rue des Plantes vers 2 h. 30, le même vendredi, s'offrit comme « détective américain », à la retrouver dans les quarante-huit heures. Il obtint 1,000 francs et disparut. Ne s'agirait-il que d'un escroc ?

Les racontars les plus étranges ont couru sur son compte ; on a dit qu'il avait habité un hôtel de l'avenue d'Italie ; on lui prête même le propos suivant au sujet de la disparition de l'enfant. « On la cherche loin, aurait-il déclaré, mais peut-être est-elle très près. »

Viguier est un repris de justice ; il est en fuite. C'est tout ce qu'on peut affirmer en ce qui le concerne.

Un autre fait a attiré également l'attention des policiers. Sous la scène, on a retrouvé une boîte, sorte de poubelle, qui y était demeurée depuis une quinzaine ; on l'avait, glissée sous le plateau. Or, à cette date, le petit cadavre avait été caché sous cette même scène et déjà il répandait son odeur insupportable et si particulière !

De beaucoup plus intéressante apparaît une autre version dont à l'heure actuelle on s'occupe très activement.

Depuis la disparition de la petite Suzanne, les inspecteurs chargés de la rechercher avaient acquis la certitude que l'enfant avait été victime d'un abominable attentat.

Depuis la disparition de la petite Suzanne, les inspecteurs chargés de la rechercher avaient acquis la certitude que l'enfant avait été victime d'un abominable attentat. Les investigations avaient, porte surtout sur quelques individus habitant le quartier de l'avenue d'Italie et qui, à plusieurs reprises, avaient eu maille à partir avec la justice à propos d'affaires de mœurs. Par une coïncidence extraordinaire, dans la journée de mercredi, quelques heures seulement avant la découverte du cadavre, les inspecteurs eurent à vérifier l'identité d'un individu habitant aussi l'avenue d'Italie, employé aux abattoirs, connu comme sadique à la police judiciaire.

Or — et c'est ici que les faits deviennent particulièrement troublants — les autorités judiciaires ont reçu le témoignage d'une personne très honorable qui affirme avoir vu Suzanne Barbala assise sur un banc de l'avenue d'Italie, le 1er septembre dans l'après-midi, avec un homme qui lui caressait les mains et dont le signalement correspond parfaitement à celui de l'individu dont nous parlons plus haut. Cet homme est-il l'assassin ? Ce serait trop s'avancer qu'oser l'affirmer. Pourtant, il est un autre fait non moins étrange : le dépeçage du petit cadavre a été fait par un « technicien ».

Avant de scier les membres de sa victime, l'assassin a pris soin — ainsi que font les chirurgiens avant une opération —, de découper la peau et de rabattre de chaque côté les deux lèvres de l'entaille pratiquée dans la chair. Le sciage des os, en outre, a été fait avec des outils spéciaux et par une main accoutumée.


A lire également

L'article du Petit-Parisien en date du 30 septembre 1922

Teaser 6 articles

Ailleurs sur Paris-Treizieme