Encore l’assistance !- 1896

Encore l’assistance !

La Presse — 21 février 1896

Un de nos confrères du matin raconte qu'un nommé Henri Franck serait mort dans un chauffoir de la rue Rubens, après s'être vu refuser l'entrée de l'Hôtel-Dieu.

En présence de ce nouveau drame qui mettait une fois de plus en cause le défaut d'organisation de l'Assistance publique, nous nous sommes livré dans l'après-midi à une minutieuse enquête dont voici les résultats.

A l'Hôtel-Dieu, un secrétaire, en l'absence du directeur, nous a fait la déclaration suivante :

— Le récit de votre confrère est absolument faux. Nous avons pour habitude, pour règle, d'inscrire sur un registre spécial les nom, prénoms et profession de tout, individu, qui se présente à la visite, quand bien même l'admission n'aurait, pas été accordée.

Rue Rubens

Tout là-haut, près de la place d'Italie, dans un terrain vague de la rue Rubens, une demi-douzaine de malheureux rôdent ou dorment autour d'un poêle énorme, qui répand une chaleur étouffante. Une femme est là qui épluche des pommes de terre auprès de son bébé malade.

Les deux hommes qui ont porté Franck après sa mort, nous ont fourni d'intéressantes explications :

— Il n'est pas exact, racontent-ils, que notre compagnon d'infortune se soit présenté à l’Hôtel-Dieu. Il est allé à la consultation gratuite de la rue Jenner, où le médecin a constaté qu'il était atteint de pleurésie et d'asthme. On lui a donné des remèdes, de la gentiane, du sirop de térébenthine, des fleurs pectorales, mais on lui a déclaré qu'on ne pouvait l'envoyer à l'hôpital et que, tant qu'il pourrait marcher, il ne serait pas accepté. Le soir, Franck se sentait si malade qu'il nous disait qu'il ne passerait pas la nuit. Le lendemain matin, en effet, nous l'avons trouvé mort.

On ne l'a pas accepté parce qu'il n'avait pas de domicile. Mon bébé que vous voyez est malade, il a une bronchite. On me l'a pris pendant trois jours à la rue Godefroy, puis on me l'a rendu en disant qu'il n'était pas., assez malade.

L'enfant-est là tout près. Il fait pitié !

Rue Jenner

A l'École de la rue Jenner, on nous montre la fiche de Franck. Elle porte la mention : rhumatismes.

Le docteur, qui a l'air d'un excellent homme, s'excuse en disant qu'il n'a pas le temps d'examiner attentivement chaque malade, qu'il en voit plus de cent en deux heures, et que son rôle se borne à donner des remèdes généraux.

— Pour voir le médecin, dans les cas graves, nous donnons ici une feuille que le malade porte lui-même, et le docteur se rend à domicile.

— Et si l’on n'a pas de domicile ?

— Ah ! alors, on ne peut pas avoir de consultation. Il faut, que le pauvre diable se présente directement à l'hôpital, où il peut être admis d'urgence.

Quoi conclure, de tout cela ? Que la misère a toujours tort — hélas !


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