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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
IX
Dénouement
(suite)
— Libre ! libre ! s’écria le vieillard, ce n'est pas un jeu, n’est-ce pas ? Vous ne voudriez pas vous moquer d’un infortuné, n’est-il pas vrai ?
— Vous pouvez sortir !
— Oh ! merci, merci ! Qui que vous soyez, comptez désormais sur ma reconnaissance.
—C’est bon, c’est bon ! Filez ! C’est le plus urgent. Nous verrons le reste plus tard, si nous avons le temps.
La concierge essaya de s’opposer au départ des trois personnages.
— Allons, vieille pipelette, laisse-nous passer.
— Non, non, je proteste ! vous n’amènerez pas le fou ! M. Polydor me l’a confié !
— Assez de jérémiades comme ça, la vieille !
Et, ce disant, Lame-d’Acier repoussa brutalement la digne Mme Lenoir.
C’est ainsi que le marquis arriva à temps pour empêcher la signature du contrat de sa fille avec Lucien de Moreuil.
Après la scène du retour que nous connaissons, Lame-d'Acier s’en alla, tout courant, chez son ami l’officier.
Gontran était toujours étendu sur son lit de douleur ; néanmoins, un mieux sensible dans l'état du blessé s’était déclaré depuis quarante-huit heures, et le docteur répondait maintenant de son salut.
Si la science était pour beaucoup dans cette guérison, les soins d’une mère tendre et affectionnée y contribuèrent pour une large part.
En effet, la comtesse de Maurevailles, que nous avons dû négliger forcément puisqu’elle ne se trouvait pas liée à notre récit, la Comtesse de Maurevailles, disons-nous, veilla nuit et jour au chevet de son enfant chéri. Elle ne confia à personne le soin d’exécuter les ordonnances du médecin : seule, elle suffit à tout !
Lorsque Lame-d’Acier se présenta à l’hôtel et demanda à voir l’officier, on lui refusa l’accès auprès de Gontran.
Il insista ; le valet de chambre en référa à madame la comtesse.
Celle-ci, qui avait souvent entendu son fils prononcer, dans le délire de la fièvre, le nom de l’étrange visiteur accolé à celui de Mlle d’Evry, se rappela cette particularité et donna l’ordre d’introduire le nouveau venu.
Lame-d’Acier, à la vue de la vénérable comtesse, resta tout d’abord interdit. Il tortillait sa casquette, ne sachant où la fourrer, ni que faire de ses mains.
Il était assurément bien embarrassé, bien interloqué, le brave garçon ; mais Mme de Maurevallles ne prolongea pas longtemps son embarras.
— Vous connaissez mon fils ? fit-elle.
— Oui, Madame, oui ! et je lui suis dévoué, je m’en vante !
— Je le crois, en effet. Oui... il me semble...
— Oh ! n’en doutez pas !
— Vous désirez lui parler ?
— Oui, parce que la nouvelle que je lui apporte est bonne et qu’elle le guérira tout-à-fait.
— Vraiment ?
— J’en suis sûr.
— Oh ! quel bonheur ! Venez, venez vite.
Nous abrégerons ce récit, dont le lecteur entrevoit le dénouement.
Conduit dans la chambre de l'officier, Lame-d’Acier raconta la série d’évènements auxquels il avait assisté.
Aimée était libre ! la lieutenant n’eut désormais d’autre pensée dans l’esprit.
L'amour lui fit retrouver des forces, en hâtant sa guérison.
Que dirons-nous de plus ?
Huit jours après, Gontran, accueilli à bras ouverts par le marquis, était prosterné aux genoux de Mlle d’Évry.
— Aimée, chère Aimée, voulez-vous être à moi ? disait-il.
— Gontran, ça sera le vrai bonheur ; voici ma main ! fit Mlle d'Évry
Un chaste baiser scella l’union de ces deux âmes devant Dieu !
Quelques mois plus tard, le vénérable curé de l'église Sainte Clotilde bénissait le mariage des deux fiancés.
Le jeune ménage était aussi heureux qu’on peut l'être sur cette terre : pas un nuage au firmament de leur bonheur !
Lucien de Moreuil n’était plus qu’un fugitif et lointain souvenir, que rien, du reste, ne rappelait à la pensée des nouveaux époux, car le vicomte, assurait-on, avait mis violemment fin à ses jours.
On parla durant vingt-quatre heures de cet évènement ; puis il alla s’abîmer dans le gouffre de l’oubli.
Le baron de Gurgloff déclara, peu de temps après sa mésaventure, qu’il allait voyager.
Il quitta Paris, en effet, et ou ne le revit pas de plusieurs années.
La disparition du baron entraîna tout naturellement celle de M. Polydor. De ce fait, Mme Lenoir accrocha bientôt à la porte cochère de la maison de la rue du Fer-à-Moulin l’écriteau traditionnel : « Appartement à louer ». Un écrivain public consciencieux avait ajouté : « fraîchement décoré » !
Quelle illusion mensongère !
De tous nos personnages, celui qui, à coup sûr, fut le plus regretté, est sans contredit M. Polydor.
Son départ plongea dans la désolation l’excellente Mme Lenolr, la concierge, et plongea dans la consternation la plus vive toute la « pègre » de Paris.
Négriot, Sans Malice, l’Assommeur et François-le-Carrossier se firent remarquer parmi les plus affligés. Ce bon M. Polydor leur manquait.
Les habitués du tapis-franc de la rue de Bièvre prirent le deuil pendant huit jours.
Mais un deuil à leur façon et qui a peu de chance de s’acclimater dans la société aristocratique.
Ces messieurs, en signe de tristesse et d’affliction, s’offrirent réciproquement des tournées réitérées d’absinthe.
On vit des buveurs qui, au quinzième verre de cette liqueur, versèrent des larmes.
Nous laissons à nos lecteurs le soin de décider si ces pleurs étaient provoqués par l’émotion de l’ivresse ou par le regret du départ de M. Polydor.
Nini-Faucheux avoua qu’elle était grandement coupable de n’avoir point essayé, par l’attrait de ses charmes, de retenir à Paris le susdit M. Polydor.
— D'autant, ajouta-t-elle en manière de commentaire, d’autant que j’aurais pu, pour m’établir, « barbotter dans ses baguenaudes », car il en avait des « fafiots » de mille. (Fouiller dans ses poches. — Billets de banque de 1,000 fr)
Excellente fille ! Elle entendait sérieusement l’économie sociale, cette demoiselle.

La Société des logements économiques pour familles nombreuses inaugurait, en novembre 1911, cet immeuble situé 14-16, boulevard Kellermann, face à la porte de Bicêtre qui comportait, selon le Gil Blas, cent sept logements occupés par 824 personnes dont 585 enfants.