La misère à Paris
Gabriel-Paul-Othenin, Comte d'Haussonville
Le texte reproduit est celui de la deuxième édition de l'ouvrage datée de 1892, la première étant parue courant 1886 faisant suite aux études parues dans la revue des Deux-Mondes en 1881.
XIIIe arrondissement
Transportons-nous maintenant au cœur de la nouvelle misère, et pour cela nous n'aurons pas d'abord bien loin à aller.
Suivons l'avenue des Gobelins, qui n'est que l'ancienne rue Mouffetard prolongée ; franchissons la Bièvre, cette rivière au nom si connu, au cours ignoré, qui semble heureuse de cacher sous terre ses eaux noirâtres, et laissons de côté, à droite, la vieille manufacture royale de tapisseries à laquelle la famille des Gobelins a donné son nom, à gauche, les grandes maisons de teinturiers et de tanneurs qui, depuis un temps immémorial, sont installés sur les bords de la Bièvre, nous arriverons à la place d'Italie.
C'est là qu'était située l'ancienne barrière et que le coche venant de Lyon ou de Marseille se croisait autrefois avec les chaises de poste qui emportaient vers l'Italie les rares voyageurs assez riches et assez hardis pour affronter un voyage dans ces contrées lointaines. Mais l'annexion de la banlieue de Paris ayant reculé jusqu'aux fortifications les limites de la ville, la place d'Italie est devenue le centre d'un nouvel arrondissement, le XIIIe, qui se compose des quatre quartiers de la Salpêtrière, de la Gare, de la Maison-Blanche et de Croulebarbe. Bien que les deux arrondissements soient limitrophes, il est impossible d'imaginer deux régions plus différentes que le Ve et le XIIIe.

La butte-au-Cailles
Tandis que sur le Ve la population est dense et entassée, elle est au contraire à l'aise et au large sur le XIIIe. La superficie du Ve est de 249 hectares pour 114,414 habitants, ce qui ne donne que 21m²,7 pour un habitant tandis que la superficie du XIIIe est de 625 hectares pour 91,315 habitants, ce qui donne 68m²,4 pour un habitant. Aussi certaines portions de l'arrondissement et, entre autres, tout le quartier de la Maison-Blanche, ont-elles conservé un aspect rural. Les rues elles-mêmes ont encore des noms campagnards : rue du Moulin-des-Prés, rue de la Fontaine-à-Mulard, rue de la Bulle-aux-Cailles.
Je ne voudrais pas répondre que celle butte reçoive encore la visite de l'oiseau de passage auquel elle a dû autrefois son nom. Mais parfois, par une froide journée de décembre ou de janvier, une volée de canards sauvages vient s'abattre sur l'étang que forment au fond d'une vallée assez profonde les eaux de la Bièvre et y demeure quelques jours cachée dans les herbes marécageuses. Cet étang est environné de terrains vagues où vaches, moutons, chèvres paissent en liberté, comme à la campagne, sous la surveillance d'un enfant ou d'une vieille femme. Quelques habitations bourgeoises ont conservé dans leurs jardins environnés de murailles d'un blanc criard, des bosquets de lilas qui embaument l'air au printemps. Lorsque, par une belle soirée, on voit du viaduc de la rue de Tolbiac le soleil s'abaisser derrière l'observatoire de Montsouris, dont le dôme rappelle la coupole d'une mosquée, et le clocher de Saint-Pierre du Petit-Montrouge se dessiner sur le ciel rougeâtre avec l'élégance d'un minaret, on éprouve une vague illusion d'Orient dont la reproduction serait digne de tenter le pinceau d'un peintre et vaudrait bien ces vues réalistes de marchés et de boulevards que nous offre chaque exposition. Peut-être est-ce un peu affaire d'imagination, mais pour ceux qui sont courbés sous la dure loi de misère, la vie doit être, ce semble, moins dure dans ces masures éparses sur les pentes de la vallée de Bièvre que dans ces hautes maisons où nous avons pénétré tout à l'heure. N'est-ce pas pour eux une consolation que de jouir ainsi de l'air, de la lumière, et de pouvoir, assis par un beau temps sur le pas de leur porte, se chauffer aux rayons du soleil de Dieu ?
La cité Doré

Cité Doré
Redescendons maintenant par le boulevard de la Gare, du côté du chemin de fer d'Orléans. À la hauteur de la place récemment baptisée du nom de place Pinel, entre le boulevard de la Gare et le boulevard de l'Hôpital, s'étend un vaste terrain qui est loué par bail emphytéotique à divers locataires. Sur une partie de ce terrain se sont élevées peu à peu les masures qui portent le nom de cité Doré, nom qui pourrait sembler une raillerie, et qui est tout simplement celui du locataire emphytéotique. Ces masures élevées sur trois rangs se composent d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage auquel on n'arrive souvent que par un escalier extérieur en bois, aux marches pourries. Elles sont occupées presque toutes par des familles de chiffonniers.
Quelques-unes de ces familles, et c'est le plus petit nombre, demeurent au premier et entassent leurs chiffons au rez-de-chaussée ; mais la plupart de ces maisons sont occupées par deux familles, et c'est la chambre même qui sert de magasin, le père et la mère couchant dans un vieux bois de lit et les enfants sur les chiffons amoncelés. Les vieux os, les vieux chiffons, les détritus de toute sorte exhalent par la fermentation une odeur aigre et douceâtre ; mais les habitants de ces pauvres intérieurs y sont devenus insensibles ; aussi la puanteur, la saleté, la dégradation au milieu de laquelle ils vivent défient-elles toute description. À qui sort de la cité Doré il peut sembler qu'il ne verra jamais rien qui soit au-dessous ; ce serait cependant une erreur.
La cité des Kroumirs
Parallèlement à cette cité et dans la direction du boulevard de l'Hôpital se trouve un autre terrain vague qui ne recevait encore, il y a quelques années, que les dépôts de chiffons des habitants de la cité. Peu à peu ceux auxquels le prix trop élevé des loyers (environ 120 francs par an) fermait la porte de la cité se sont établis, sur ce terrain, dans des cahutes, moitié en planches, moitié en plâtras, qu'ils ont parfois construites eux-mêmes, et pour lesquelles ils ne paient guère que 70 à 80 francs de loyer. Le nombre de ces cahutes s'est accru assez rapidement, et comme c'est au lendemain de l'expédition de Tunisie que cette agglomération nouvelle s'est formée, la fantaisie populaire l'a baptisée du nom de « cité des Kroumirs ».
J'ai visité la cité des Kroumirs à sa naissance et je me souviens d'avoir vu au milieu de ce parc à chiffons un vieillard et sa femme qui demeuraient dans une voiture roulante en bois. Moyennant cet ingénieux expédient, ils n'avaient à payer que la location des quelques mètres de terrain que leur cabane occupait. Le mari était un peu fou, la femme trop âgée pour travailler. De quoi vivaient-ils ? Mystère.
À côté de cette voiture s'ouvrait une porte en bois entrebâillée ; je la poussai et me trouvai dans une pelite cour encombrée de chiffons et d'ordures de toute sorte. Trois masures rappelant, à s'y méprendre, ce qu'on appelle dans nos campagnes des toits à porc, s'ouvraient dans cette cour. Sur le seuil de l'une d'elles une vieille femme était assise ; elle grattait soigneusement avec un couteau un os qu'elle avait tiré d'un tas d'ordures et étendait sur son pain les débris de viande qu'elle en relirait : c'était une chiffonnière. Je voulus entrer en conversation avec elle, lui demander quelques renseignements sur sa vie, sur ses gains journaliers ; mais je n'en pus tirer que quelques paroles incohérentes et je m'aperçus bientôt qu'elle était ivre.

[…]
La cité Jeanne d’Arc
Il y a quelques années, le propriétaire d'un vaste terrain situé dans le XIIIe arrondissement, entre la rue Nationale et la rue Jeanne-d'Arc, conçut le dessein, à l'abri de tout reproche, de couvrir ce terrain de constructions destinées à servir de logements à des ouvriers. Il éleva dans cette pensée huit grands corps de bâtiments clans lesquels il pratiqua douze cents logements, comptant sans doute, pour attirer les locataires, sur le bon marché de ces logements, dont quelques-uns descendaient au prix modique de 60 francs par an. Mais l'événement ne répondit pas à son attente.
Cette horreur instinctive de la caserne dont j'ai parlé détourna les ouvriers sérieux de venir s'y établir. Peut-être, il faut le dire, certains détails d'aménagement intérieur de l'immeuble, trop économiquement construit, l'obscurité des escaliers et des corridors, où il faut chercher à tâtons la porte de chaque appartement, l'exiguïté des chambres elles-mêmes, n'étaient-ils pas faits pour les attirer beaucoup. Aussi la cité Jeanne-d'Arc a-t-elle été peu à peu envahie par une population flottante de déclassés, qui ne vient s'y établir que faute de pouvoir s'héberger ailleurs et avec l'arrière-pensée d'échapper au paiement du loyer.
Si la porte charretière de chacune des sept entrées de la cité n'était tenue constamment fermée et ne forçait les habitants à sortir par une étroite issue en passant sous les yeux du concierge, il n'y en a guère qui se fissent scrupule de déménager à petit bruit en emportant pièce par pièce leur mobilier.
Sur les deux mille locataires environ que contient la cité, il n'y en a pas cent qui vivent d'un gain normal et qui soient dans une situation régulière. Les uns sont des rôdeurs qui viennent y chercher seulement un gite pour la nuit ; les autres sont des ménages ou plutôt des couples qui se sont formés par hasard, qui se quitteront de même et qui, en attendant, engendrent enfants sur enfants avec l'insouciance de la misère.
Les mœurs brutales et malpropres de cette population dégradée ont hâté singulièrement la détérioration de l'immeuble, dont, faute sans doute de tirer de son capital un intérêt suffisant, le propriétaire a laissé tomber dans un état déplorable les conduites et les cours intérieures.
Mais ce sont les habitants eux-mêmes qui sont responsables de l'odeur infecte qui s'exhale des cours, où ils jettent des immondices de toute sorte, des haillons malpropres qu'ils suspendent aux fenêtres, des ordures qui souillent les paliers. Par une année de grand froid, ils ont brisé les rampes de l'escalier, les portes des cabinets, les fenêtres des appartements inoccupés, pour se faire, avec les débris, du bois de chauffage. Aussi l'aspect intérieur de cette cité dépasse-t-il tout ce qu'on peut imaginer au point de vue de la saleté des habitants et de leur entassement ; j'y ai compté huit personnes, le père, la mère et six enfants, demeurant dans un réduit obscur qui n'avait pas trois mètres de large sur six de long, avec, pour tout mobilier, un lit et deux matelas.
C'est un lundi que j'ai visité la cité Jeanne-d'Arc, et les chambres étaient plus remplies que d'habitude, bon nombre de locataires cuvant encore, étendus sur leur lit, le vin de la veille. En descendant un des obscurs escaliers, je me croisai avec un garçon qui paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans et qui montait en trébuchant. Une bande de gamins lui faisait cortège et répétait comme un refrain : « Il est saoul ! » Je traversai une des cours où il y avait bien cinquante enfants déguenillés qui jouaient, criaient, se bousculaient. Une petite fille un peu plus fine et mieux vêtue que les autres tomba heurtée par une de ses compagnes ; en se relevant, elle l'apostropha à pleine bouche du mot célèbre que l'auteur des Misérables a tenu à rétablir dans son récit de la bataille de Waterloo. Tout en m'en allant, je ne pouvais m'empêcher de me demander quelle destinée matérielle et morale attendait la plupart de ces petits êtres. Pour quelques-uns, peut-être pour beaucoup, la réponse n'était pas bien loin.
Rue Harvey, boulevard de la Gare
À quelques pas de la cité Jeanne-d'Arc débouche une petite rue, appelée la rue Harvey, qui est bordée de maisons où la débauche est à l'encan sous sa forme la plus brutale. Une voiture y pénétrait, remplie de femmes nu-tête, en robes de soie fanée. Un peu plus loin, sur le boulevard de la Gare, s'ouvre un de ces établissements où l'on ne débite que des liqueurs fortes, eau-de-vie et absinthe. Il était comble et des hommes en blouses malpropres se pressaient debout devant le comptoir d'étain. La prostitution pour les filles, le cabaret pour les garçons, n'est-ce pas là ce qui est fatalement au bout d'une enfance ainsi écoulée, et ne peut-on appliquera ceux qui sont nés dans des conditions pareilles ce que saint Augustin disait au sens mystique de l'homme lui-même ? Genitus per immundiliam, vivens in miseria, moriturus in angustia : « Né dans l'immondice, vivant dans la misère, il mourra dans la détresse ».
La misère dans le 13e
Généralités
- Charles Mérican : Le Paris lugubre, cité Jeanne d'Arc et cité Doré (1879)
- Emmanuel Patrick : Le Paris misérable : la rue Harvey (1889)
- Comte d'Haussonville : la misère à Paris (1892)
- Henri Bonnet : Paris qui souffre, la misère à Paris (1907)
- Maurice bertre: Les cloaques de Paris, passage Moret (1909)
- Jacques Audiberti : Les ilots de la misère (1937)
- Alexis Danan : Les pauvres gens (1937)






