Dans la presse...

 Explosion à la raffinerie Say

Explosion à la raffinerie Say

Un mort — Quarante et un blessés

Le Journal — 23 mai 1908
Illustration parue en "une" du Journal

Les deux mille quatre cents ouvriers de la raffinerie Say, 123, boulevard de la Gare, étaient en plein travail, hier matin, vers huit heures et demie, lorsqu'une explosion formidable se produisit dans l'atelier central, d'une superficie de quatre cents mètres carrés ; il y a là sept étages superposés au-dessus du sol et trois galeries souterraines où des hommes, des femmes, des jeunes filles sont occupés au cassage ou à l'empaquetage du sucre, de six heures du matin à six heures du soir…

Ce fut, sur le coup, un moment de folle panique ; au bruit de l'explosion, qui fut entendue bien au-delà du Jardin des Plantes et jusqu'aux quais de Bercy, une foule considérable envahit le boulevard de la Gare, sous les voûtes du Métropolitain, tandis que l'énorme ruche se vidait par la rue Jeanne-d'Arc, la rue Dunois et la rue Clisson, où sont établies des portes de sortie.

Rien ne saurait décrire l'angoissante émotion de ces pauvres gens qui fuyaient à peine vêtus, les vêtements déchiquetés, les mains, le visage atrocement brûlés, vers les pharmacies les plus proches : c'est dans un des ateliers de bluterie, où par de vastes tuyaux viennent se déverser les déchets de sucre, que l'explosion venait de se produire ; plus de deux cents ouvrières, environnées par les flammes ou précipitées sur le sol, se trouvaient emprisonnées dans cette partie de l’immeuble ; on vit un instant la plupart de ces infortunées accrochées aux grillages des fenêtres qui prennent jour sur le boulevard de la Gare implorer des secours qui, semblait-il, tardaient trop à venir…

Cependant, les ouvriers de la raffinerie affectés au service d'incendie avaient développé en hâte les tuyaux, tandis que, sur l'ordre de M. Pelissier, administrateur délégué, le téléphone avertissait les pompiers et les ambulances des postes de la caserne Jeanne-d'Arc, de la Nativité, de Chaligny, de la rue Falguières qui arrivaient au bout de quelques minutes.

Le sauvetage s'organisa très rapidement et, une à une, les malheureuses victimes furent descendues au poste médical de l'usine. À ce moment arrivait en automobile M. Lépine, préfet de police, accompagné de M. Touny, directeur de la police municipale, et du colonel Vuilquin, des pompiers de Paris.

M. Viviani, ministre du travail, et son chef de cabinet, venaient presque aussitôt se rendre compte de la gravité de la catastrophe et s'assurer de l'état des blessés, qui furent dirigés ensuite sur l'hôpital Cochin, la Pitié ou reconduits à leur domicile, après avoir reçu les soins les plus urgents, les moins atteints ne portant que des coupures de verre ou des brûlures superficielles.

Dès la première nouvelle de la catastrophe, M. Simart, commissaire de police du quartier de la Gare, avait organisé un im portant service d'ordre, secondé par M. Maillot, officier de paix du treizième arrondissement, et M. Fédée, secrétaire : des scènes déchirantes se produisaient à tout ; les gardiens de la paix essayaient en vain de repousser de pauvres mères éplorées, dont les enfants n'avaient pas reparu ; d'autres affirmaient que des cadavres avaient été dissimulés sous des piles de sacs et que l'on cachait la triste vérité.

Récit des blessés

Une consigne extrêmement rigoureuse est établie aux portes de l'usine, particulièrement devant rentrée principale du boulevard de la Gare : on a dû recourir à cette mesure extrême pour éviter l'invasion en masse des locaux sinistrés par les quelques milliers de curieux que la police ne maintient à distance, qu'au prix des plus grands efforts…

A l'angle de la rue Jeanne-d'Arc, j’ai pu joindre l'un des blessés, M. Henri Dumont, employé à la livraison, demeurant rue de la Reine-Blanche, 19, et qui a été sérieusement brûlé à la face et aux bras.

— Je me trouvais à huit heures trois-quarts environ, dit-il, avec cinq de mes collègues dans la salle de livraison de la nouvelle casserie, lorsqu'une effroyable détonation retentit tout à côté, dans la bluterie ; le mur mitoyen, tout délabra s'écroula d'un seul bloc, comme une simple feuille de carton, et une immense flamme bleue nous enveloppa.

» Cette flamme que je verrai toute ma vie, continue M. Henri Dumont, s'éteignit presque instantanément, non cependant sans nous avoir tous plus ou moins gravement atteints au visage et aux bras… On eut dit la flamme rapide d'un coup de canon à blanc !

» Immédiatement, sous une grêle de débris de pierres, de plâtras, de fragments de fonte ou de verre, je courus chercher un tuyau d'incendie que je m'apprêtais à braquer sur la bluterie quand je m'aperçus que j'étais couvert de sang !

» À mon avis, dit M. Dumont, l'explosion s'est produite, par suite de l'introduction d'un corps étranger dans l'une des meules à semoules ; une étincelle aura jailli et déterminé ainsi la déflagration d'un amas considérable de poussières de sucre. »

J'aborde ensuite Mme Marie Gibra, employée dans l'atelier de sciage, gravement brûlée au visage et aux mains et, qui me fait cet impressionnant récit :

— Nous étions occupées avec une cinquantaine d'autres ouvrières et deux hommes, dans la nouvelle casserie, quand l'explosion se produisit à l'étage inférieur… Surprises par la détonation, complètement affolées, nous nous précipitâmes vers les escaliers, sans pouvoir éviter les flammes qui jaillissaient de tous côtés, par les trous aménagés dans le plancher pour le passage des courroies motrices

» Force nous fut de rebrousser chemin, littéralement terrorisée à la vue de nouvelles flammes qui commençaient à embraser le haut de l'escalier...

» Finalement épuisée, dit Mme Gibra, je me réfugiai dans les cabinets du troisième étage ; là, je vis un spectacle affreux : l'une de mes compagnes, une pauvre jeune fille, se traînait devant mi, lamentablement, sur ses genoux carbonisés, n'ayant plus pour tout vêtement qu'un lambeau de corsage. C'était horrible !... Je m'en rappellerai tant que je vivrai. »

Le désastre

A dix heures du matin, M. André, juge d'instruction désigné par le Parquet de la Seine, vient procéder à une visite complète des lieux de l'explosion, en même temps qu'il interroge les administrateurs, MM. Pélissier et Letort sur les causes qui ont pu la provoquer.

L'éditeur de la carte postale commet une lourde bévue en situant la raffineie Say boulevard de l'Hôpital.

Du haut en bas du bâtiment central, cinq étages ont été complètement ravagés par les effets de la déflagration des poussières de sucré ; tous les carreaux ont volé en éclats, les fenêtres sont arrachées ; les dégâts sont particulièrement importants au rez-de-chaussée et à l'entresol, où les cloisons ont été éventrées et les poutres de fer tordues.

Dans une salle, une horloge s'est arrêtée à 8 h37. C'est l’heure exacte de l'explosion.

— Quelle en est la cause exacte ?

A cette question, l'un des administrateurs répond :

— Il est absolument impossible de savoir dans quelles conditions a pu se produire l'explosion. La catastrophe est survenue dans la bluterie, mais on n'a pu déterminer encore à quel point exact. Il ne semble pas, cependant, qu'on doive l'attribuer à l'électricité. Nous, avons, en effet, remarqué qu'aucune des lampes électriques qui servent à l’éclairage des immenses bâtiments n'a été endommagée. Aucune n'est même cassée…

» Y a-t-il eu imprudence d'un des ouvriers qui, malgré les consignes formelles, aurait fumé ? Cela est possible. Mais rien ne peut, jusqu'à présent, nous fournir une indication utile. »

Un ouvrier donne cependant une version différente :

— C'est vraisemblablement l'étincelle d'une dynamo, dit-il, qui a déterminé l'explosion des vapeurs de sucre accumulées dans la nouvelle casserie, qui, d'ailleurs, à mon avis, est insuffisamment aérée:..

» Depuis trois ans que cette casserie est installée, quatre ou cinq accidents du même genre — beaucoup moins graves, il est vrai — s'y sont produits ; dans l'ancienne casserie, où fonctionnent des dynamos françaises, on n'a pas eu encore à déplorer le moindre accident. Il y a là un fait indéniable contre lequel je ne saurais trop protester... Qu'attend donc l'administration de la raffinerie pour remédier à cet état de choses ?...

Les victimes

Voici la liste des victimes, communiquée officiellement à la Préfecture de police, par M. Simart, commissaire du quartier de la Gare :

Mme Calomy, 15, rue Godefroy-Cavaignac.

M. Hubert, 125, rue Clisson.

Mme Charmel, 126, rue du Château-des-Rentiers.

Mme Mazencq, 50, rue Gérard.

Mme Le Balch, 63, boulevard de la Gare.

Mme Perdu, 143, rue Nationale.

M. Deherpe, 12, place Nationale.

Mme Sautereau, 5, place Jeanne-d*Arc (à la Pitié).

M. Lenoir, 6, rue Scipion.

M. Jacquet, 33, route de Fontainebleau, au Kremlin-Bicêtre.

Mme Malaquin, 18, rue Lahire.

Mme Gibra, 159, boulevard de la Gare.

Mme Goubielle, 8, rue du Gaz.

Mme Vigouroux, 176, rue Nationale.

Mme Bailly, 14, rue Pinel.

Mme-Bagnand, 69, rue de Tolbiac.

Mme Le Gall, 5, rue Jeanne-d'Arc.

Mme Tilly, 56, rue Clisson.

M. Leclerc (George), 86, rue Baudricourt.

Mme Louise Thiriet, passage Touzet, à Saint-Ouen. Cette malheureuse, atrocement brûlée sur tout le corps, a succombé au bout de quelques heures à l'hôpital Cochin.

M. Dumont (Henri), 19, rue de la Reine-Blanche.

M. Henri Soret, 34, rue du Nord, à Ivry.

Mme Marie Laye, 139, rue Nationale.

M. Henri Costet, 122, rue Nationale.

M. Yves Bacon, 5, passage Crouin (hôpital Cochin).

Mme Amélie Davoine, 2, place Pinel.

Mme Jeanne Pfester, 76, rue Clisson.

M. Achille Degas, 109, rue.de Turenne (Hôpital Cochin).

M. Jean Avet, 47, rue Jeanne-d'Arc (hôpital Cochin).

Mme Chonlivé (Cécile), 76, rue de Clichy (hôpital Cochin).

M. Ducrocq, 77, rue Albert (hôpital Cochin).

M. Jean Riou, 10, route de Vitry, à Ivry (hôpital Cochin).

Mme Jeanne Michel, 68, rue de Tolbiac (hôpital Cochin).

M. Keller, 4, rue Lahire (Pitié).

M. Burgaud, 69, rue de Tolbiac, (hôpital Cochin).

M. Collin, 53, rue Jeanne-d'Arc.

M. Touchat, 18, rue des Cinq-Diamants.

M. Raffarin, 137, rue du Chevaleret.

M. Belier, 37, place Jeanne-d'Arc.

M. Angros, 2, rue Coypel.

Mme Dumont, 17, rue du Pont-Neuf (Gentilly).

Mme Sutter, 33, rue Barrault.

M. Fallières, Président de la République, a envoyé à l'hôpital Cochin et à la Pitié, le lieutenant-colonel Lasson de sa maison militaire, prendre des nouvelles des blessés.

Aux dernières informations,Mme Sautereau, 5, rue Jeanne-d'Arc, donnait les plus vives inquiétudes, on redoute une issue fatale ; les autres blessés soignés dans les hôpitaux sont en observation et l'on ne pourra se prononcer qu'aujourd'hui sur la gravité de leur état.

Il convient de signaler la belle conduite de M. Ostleinter, loueur de voitures, qui, dès la première alerte, a mis un certain nombre de ses véhicules à la disposition des sauveteurs pour transporter les victimes dans les différents postes de secours et dans les établissements hospitaliers.

L’enquête

M. André, juge d'instruction, a chargé M. Lecornu, professeur à l'École polytechnique de rechercher les causes de la catastrophe ; de son côté, M. Girard, directeur du Laboratoire municipal, a procède à une visite des lieux tandis que Bertillon, directeur du service anthropométrique prenait divers aspects photographiques des ateliers dévastés.

M. Girard émet, lui aussi l’avis que l'explosion provoquée par l'inflammation spontanée des poussières de sucre, a eu pour cause déterminante le contact d'étincelles produites par une machine dynamo.

ARTHUR DUPIN.

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