Littérature

 Ernest Falligan - Le Cadavre de la Maison-Blanche - Livraison 25

La rue Barrault

Vue par Ernest Falligan

Extrait de "Le Cadavre de la Maison-Blanche" (1890)

III

La montée d’un calvaire

La fierté qui avait soutenu Berthe, tant qu’elle s’était trouvée en présence de son mari, était un sentiment factice, qui avait sa source, non dans son énergie naturelle, mais dans la révolte de tout son être contre l’infamie et la cruauté de Marcel.

Au fond, elle était navrée de douleur et de désespoir ; et quand son mari lui avait si durement signifié son arrêt, elle avait senti se briser en elle, avec sa dernière espérance, le reste de forces qui l’avait jusqu’alors soutenue.

Lorsqu'elle se trouva seule dans la rue, plus isolée, plus abandonnée qu’elle ne l'avait encore jamais été, elle sentit un invincible accablement s'emparer d’elle.

Elle éprouva pendant quelques instants, ce dégoût de la vie, cette horreur de toutes choses qui s’empare des personnes en proie à d’intolérables tortures et les pousse, par désespoir ou lassitude, â mettre fin à leur existence.

Si elle n’eût pas senti dans sa main la main de son enfant, si ce contact ne lui avait sans cesse rappelé qu’elle se devait â lui maintenant plus que jamais, elle serait tombée, anéantie sur un banc du boulevard, ou, dans un moment d’exaltation et de délire, elle aurait été se jeter à la Seine.

La pensée de Jules la soutint, l’arma du seul courage qui fût capable alors de renaître en elle.

Le sentiment de décence et de dignité qui n’abandonne jamais les femmes honnêtes, même dans leurs plus grands désespoirs, se réveilla tout-à-coup chez elle, quand elle vit les regards des passants se fixer d’un air étonné sur ses traits décomposés par la douleur et ses yeux hagards.

Elle refoula dans sa poitrine les sanglots qui semblaient prêts à s’échapper de ses lèvres en cris étouffés ; elle essuya ses larmes et composa son visage.

Elle descendait le boulevard.

Où allait-elle ?

Elle n’aurait pu tout d’abord le dire elle-même.

Elle avait suivi en chancelant, la route qui s’étendait devant ses pas.

Bientôt, cependant, elle parut marcher vers un but déterminé, comme si une pensée soudaine s’était présentée à son esprit.

Elle prit sur sa droite la rue de la Glacière et la remonta d’un pas lent et pénible.

Jules la suivait silencieusement.

Trop habitué à ses larmes pour s’en étonner, il n’osait la troubler par ses questions, de peur d’amener de nouvelles explosions de sanglots.

La scène du jardin, dont il avait été le témoin muet et terrifié, l’avait consterné.

Quoiqu’il n’y eût rien compris, sinon qu'un homme méchant avait fait de la peine et des menaces à sa mère, précisément pour ce motif, il en avait reçu une impression profonde qui ne s’effaçait point.

Arrivée sur le boulevard d’Italie, Berthe se sentit si faible, si épuisée, qu'elle se dirigea vers un banc et s’y laissa tomber, accablée.

Depuis qu'elle s’était enfuie d’Espagne, elle n'avait pas seulement enduré toutes les douleurs morales que la crainte, l’attente, l’angoisse et enfin le désespoir puissent infliger à une malheureuse femme dénuée de tout conseil et de tout secours, elle avait physiquement beaucoup souffert.

N’ayant d’autres ressources que les quelques centaines de francs qu’elle avait emportés dans sa fuite, elle les avait ménagés avec un soin scrupuleux, ne refusant rien à Jules de ce qui lui était nécessaire, mais se privant sur toutes choses, jusque sur sa nourriture, ne s’accordant même pas l’indispensable.

Déjà minées par le chagrin, ses forcés s’étaient insensiblement affaiblies, et ce dernier coup avait achevé de les briser.

Lorsque l’essoufflement qui soulevait sa poitrine d’un mouvement convulsif se fut apaisé, elle se tourna vers son fils, qui avait pris place auprès d’elle et qu’elle semblait alors apercevoir pour la première fois, bien qu’il n’eût pas cessé d’être présent à sa pensée. Elle l’entoura de ses bras, l’attira sur sa poitrine, et pendant quelques instants l’y tint étroitement serré, comme si elle eût voulu faire passer dans son cœur glacé quelques étincelles de la vie chaude et généreuse qui animait l’enfant.

Puis, le regardant d’un air attendri et s’apercevant qu’il était, comme elle, pâle et abattu :

— Tu dois avoir faim, mon Jules, dit-elle. Pourquoi-ne m’as-tu pas demandé à manger ?

L’enfant sourit et se dressa pour rendre â sa mère le baiser qu’elle lui avait donné.

— Je ne voulais pas te tourmenter, dit-il. Tu l’étais déjà bien assez. Et puis, je n’ai pas grand’faim, va, et je pouvais bien attendre.

Berthe tira de sa poche un petit pain soigneusement enveloppé dans du papier et le lui donna.

— Prends toujours, dit-elle.

Jules prit le petit pain, le brisa en deux, et se mit à le dévorer à belles dents.

Mais s’arrêtant tout à coup, comme s’il eut fait un oubli, il monta sur le banc, près de sa mère et approcha de ses lèvres une des moitiés du pain.

— Mange, toi aussi, maman, lui dit-il.

Berthe, pour le contenter, prit une bouchée de pain.

Mais quand elle voulut l'avaler, le morceau s’arrêta dans sa gorge serrée par un spasme douloureux et ne passa qu’à grand peine.

— Je ne saurais manger à présent, dit-elle. J’ai encore trop de chagrin.

Elle rendit le pain à l’enfant qui, la voyant près de pleurer, n’insista pas et le reprit silencieusement.

Quand il eut fini, Berthe tira de sa poche une bouteille contenant du vin largement mouillé d’eau et le lui présenta.

Après que l’enfant se fut désaltéré, sentant sa bouche et sa gorge en feu, elle acheva la bouteille qu’il avait à demi vidée.

Ces quelques gouttes de vin la ranimèrent.

Se sentant plus forte, elle se leva.

— Viens, dit-elle à son fils. Maintenant, je me trouve mieux.

Elle remontait le boulevard d’Italie, sur sa gauche.

Jules, la voyant moins triste, la questionna.

— Est-ce que nous allons loin, maman ? demanda-t-il.

— Tu te sens fatigué, mon petit enfant, répondit Berthe en regardant son fils avec une sollicitude inquiète. Si j’étais plus, forte, je te prendrais dans mes bras ; mais j’ai à peine la force de me traîner.

— Oh ! non, maman, protesta Jules avec vivacité, et je ne veux pas que tu me portes ! C’était seulement pour savoir.

— Nous allons tout près d’ici, dans la rue Barrault. Te souviens-tu de M. et de Mme Nivollet ?

L’enfant regarda sa mère d’un air étonné et fit un signe de tête négatif.

— Non ? dit Berthe. C’est vrai, tu étais trop jeune. Mais eux se souviennent de toi, car ils t’aimaient bien, et ils te reconnaîtront, bien sûr, quoique tu aies grandi et que ta figure se soit bien formée, depuis près de trois ans.

Tout en causant, elle avait gagné la pente brève et rude qui, du boulevard, conduit à la rue Barrault.

Jusqu’alors, elle avait marché d’un pas lent, mais ferme.

En parlant à son fils, elle oubliait son chagrin et sa fatigue.

Mais, lorsqu'elle dut gravir cette rampe presqu’à pic, l'effort se trouva trop pénible pour ses forces.

À deux ou trois reprises, elle fut obligée de s’arrêter.

Des battements agitaient ses tempes et ses oreilles ; des nuages passaient comme un voile sur ses yeux, et son intelligence se troublait et s’égarait.

À deux ou trois reprises, elle crut qu’elle allait défaillir.

Sentant la main de sa mère se mouiller d’une sueur froide et trembler dans la sienne, Jules la regarda d’un, air inquiet, et la voyant chanceler et pâlir à vue d’œil :

— Mère, qu'as-tu ? lui demanda-t-il d’une voix tremblante et tout prêt à pleurer. On dirait que tu vas te trouver mal ?

— Ce n’est rien, mon enfant, répartit Berthe d’une voix â peine distincte. Je me sens seulement un peu fatiguée.

— Alors, arrêtons-nous devant cette porte. Assieds-toi sur les marches. La porte est fermée. On ne nous dira rien, mère.

Berthe se laissa machinalement conduire par son fils jusqu'aux marches, sur lesquelles elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit.

La rue Barrault conduit du boulevard d’Italie à la rue de Tolbiac. C’est une voie neuve, qui traverse sur un remblai des terrains presque entièrement inhabités, il y a vingt ans.

La rue Barrault
(d'après une carte postale)

Sur sa gauche, où elle se trouve de niveau avec les énormes remblais dont la Butte-aux-Cailles forme le point culminant, elle est presque entièrement bordée de maisons.

Deux ou trois rues latérales viennent même y aboutir.

Mais sur sa droite qui forme la limite extrême et supérieure de l'immense talus dont le pied enserre la partie de la vallée de la Bièvre où la Maison-Blanche est construite ; ou bien elle laisse en contre-bas des habitations plus anciennes et d’assez pauvre apparence dont elle atteint presque le premier étage, ou bien elle surplombe de plusieurs mètres le sommet du talus.

De ce côté, elle est protégée sur la plus grande partie de sa longueur par une rampe en fer, dans laquelle on a ménagé des passages en face des escaliers conduisant soit aux habitations plus anciennes, soit aux terrains de la butte où les habitants du bord opposé ont planté des jardins entourés de palissades et renfermant quelquefois d'étroites cabanes en planches.

Berthe connaissait cette disposition.

Aussi lorsque son malaise fut dissipé et qu’elle pût se remettre en marche, se dirigea-t-elle vers la rampe en fer, pour chercher un appui.

Elle se sentait si chancelante qu’elle dut s’y reprendre à plusieurs fois pour se lever et traverser la rue.

Lorsqu'elle eut atteint les barrières, elle s’y cramponna d’une main convulsive et put marcher d’un pas plus droit et plus assuré.

De temps en temps elle s’arrêtait pour reprendre haleine et aussi pour examiner les habitations du côté gauche.

Le 13e en littérature

Quartier Croulebarbe

Les esclaves de Paris

par
Émile Gaboriau

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens...
Où Emile Gaboriau fait découvrir le quartier Croulebarbe à ses lecteurs.

(1868)

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La Cité Jeanne-d'Arc

Un gosse

par
Auguste Brepson

La cité Jeanne-d'Arc est ce vaste ensemble de bâtiments noirs, sordides et lugubres percés comme une caserne de mille fenêtres et dont les hautes façades s’allongent rue Jeanne-d'Arc, devant la raffinerie Say.

(1928)

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Butte-aux-Cailles

La vague rouge

par
J. H. Rosny Ainé

L'homme suivit d'abord la rue de Tolbiac, puis s'engagea par ces voies ténébreuses, bordées de planches, de lattes et de pieux, qui montent vers la Butte-aux-Cailles. Les oiseaux des réverbères dansaient dans leurs cages de verre. On apercevait des terrains fauves, des chaînes de bosselures, des rampes de lueurs, des phares dans un trou du ciel, et, du côté de la Butte, un nuage de feu pâle évaporé sur Paris...

(1910)

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Le quartier de la Gare

Monsieur Lecoq

par
Émile Gaboriau

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.
Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.

(1869)

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Butte-aux-Cailles

Le trésor caché

par
Charles Derennes

Depuis toujours on habitait, mon père et moi, sur la Butte-aux-Cailles ; encore aujourd'hui, ce quartier-là n'est guère pareil à tous les autres. Mais si vous l'aviez vu du temps que je vous parle ! Des cahutes s'accrochaient à la butte comme des boutons au nez d'un galeux ; ça grouillait de gosses et de chiens, de poux et de puces...

(1907)

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La prairie de la Glacière

Sans Famille

par
Hector Malot

C’est un quartier peu connu des Parisiens que celui qui se trouve entre la Maison-Blanche et la Glacière ; on sait vaguement qu’il y a quelque part par là une petite vallée, mais comme la rivière qui l’arrose est la Bièvre, on dit et l’on croit que cette vallée est un des endroits les plus sales et les plus tristes de la banlieue de Paris. Il n’en est rien cependant, et l’endroit vaut mieux que sa réputation.

(1878)

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Saviez-vous que... ?

L'École Estienne est installée à son emplacement actuel depuis novembre 1889 mais n'a été inaugurée que le 1er juillet 1896 par le président de la République, M. Félix Faure.

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A son inauguration, le pont de Tolbiac présentait une longueur totale de 295 mètres.

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La rue Küss honore le dernier maire français de la capitale alsacienne en 1871, année de sa mort, le jour même où les députés de l'Assemblée nationale décidèrent de céder l'Alsace et la Lorraine à l'Allemagne. Émile Küss était un savant physiologiste de la faculté de Strasbourg.

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Ce n'est qu'en 1867, que la route de Fontainebleau devint officiellement l'avenue d'Italie.

L'image du jour

Percement de l'avenue des Gobelins (1868)

La vue est prise de la place d'Italie dont on abaisse le niveau de près de deux mètres pour la pente de la nouvelle avenue soit moins forte. La construction métallique à droite, c'est le marché couvert des Gobelins. Il fonctionnera jusqu'à la fin du siècle avant d'être remplacé par le marché Blanqui. Avec l'ouverture de la rue Primatice, le marché couvert sera coupé en deux. La partie côté Gobelins sera démolie ; la partie côté boulevard de l'Hôpital subsistera jusqu'aux années 1970.  ♦