Les monstres de Paris
de Paul MAHALIN (1879)
III
Personnages, décor, accessoires.
(suite)
À l’une des extrémités du corridor, Mme veuve Catapulte, — Aménaïde, de son petit nom, — trônait dans un comptoir, dont le sapin, peinturluré par un Raphaël en bâtiments du quartier, jouait l'acajou à peu près comme M. Dumaine joue les rôles de Mélingue et de Frédérick. C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les mœurs de la grande Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux, cependant, lui avait arraché l'œil gauche dans un moment d’humeur. Il lui manquait aussi la moitié de son nez, qu'on disait avoir été mangée par un autre Potemkin. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme.
À l'autre bout, se dressait le Théâtre, quatre voliges posées sur autant de futailles, avec une demi-douzaine de lampions en guise de rampe. Une chiffonnière, qui avait tenu et bu jadis un pensionnat de jeunes demoiselles, servait d'orchestre et accompagnait, sur une épinette à laquelle la plupart des notes faisaient défaut, les soprani et les ténors, les contralti et les basses improvisés. L'établissement était, en effet, ce qu'on appelle un chante-qui-veut, et les « artistes » s'y recrutaient dans les rangs d'un public incessamment tourmenté par cette maladie que Montaigne a qualifiée l'envie de paroistre, et qui est chez nous, commune aux petits comme aux grands. Parfois, la maman Verre-Pilé ne dédaignait pas elle-même de monter sur les planches — ici le mot est doublement juste — et de rossignoler une romance sentimentale de Frédéric Bérat ou d'entonner un couplet patriotique d'Émile Debraux. Alors il fallait applaudir à tour de bras ou s’en aller : Aménaïde n'aimait les tièdes
Lorsque Guy et Lazare entrèrent, on était dans un entr'acte, si l’on peut appeler ainsi ce charivari assourdissant : chocs de verres, cris d'animaux, sifflets, bravos, disputes, hoquets, injures ou lazzi échangés. Tout le monde bruissait à la fois. Aussi personne ne prit-il garde aux deux jeunes gens.
Ceux-ci profitèrent de l'inattention et du tumulte universels pour s’installer à une table voisine de la porte, seule, d'ailleurs, qui restât libre dans tout l'établissement.
Un garçon quelque peu déformé qui, entre temps, débitait la chansonnette, — genre Chailler, — s'était aussitôt approché :
— Qu'est-ce que je servirai à ce messieurs ? De la bière, deux poivres (petits verres d'eau-de-vie) ou un saladier ?
— Un saladier, répondit Lazare.
Le garçon s'éclipsa du côté du comptoir ; il revint après un instant :
Le condamné à perpète, voilà !
Et il déposa sur la table un saladier de faïence écorné, balafré, rapiécé, une douzaine de morceaux de sucre dans une calotte (assiette à soupe) aux gerçures noires, une poche de fer battu, une carafe au goulot évasé en tromblon et une bouteille coiffée d'un bonnet de ciré d'un rouge brun, — le bonnet des forçats à perpétuité, — d'où le surnom donné par un patois énergique, imagé et pittoresque. Ensuite, tendant la main :
— On règle de suite, histoire d'éviter les chicanes.
Pendant que Guy « réglait » son compagnon versait les morceaux de sucre dans le saladier, les mouillait d'un demi-verre d'eau, les écrasait avec la poche et étendait dans ce sirop le contenu de la bouteille.
— Malepeste ! exclama l'autre avec admiration, avec quel art vous préparez cette infusion de bois, de campèche !...
— Dame ! mon cher, c'est qu'avant de pratiquer la peinture, j'ai étudié pour être droguiste !...
— À la bonne heure ! poursuivit le premier avec satisfaction, à la bonne heure, mon brave Lazare ! Voici que vous redevenez vous-même : gai, sociable, possible enfin ! Jusqu'à présent vous aviez l'air de Jérémie en train de prêcher…
— Dans le désert, n'est-il pas vrai ?... Ma foi, que voulez vous ! en prophétisant les dangers auxquels nous exposait notre curiosité, c'est un peu pour vous que j'avais peur et scrupule. Moi, je ne me sens pas tout à fait dépaysé dans ce milieu. Je suis du peuple et du faubourg. Dieu sait si j'ai polissonné, étant gamin, étant rapin, à travers ces tribus de Pawnies et de Chérokees parisiens ! Aujourd'hui même, que la réputation et la fortune sont descendues dans mon atelier, j'ai conservé de mes habitudes d'autrefois celle de ne jamais bouder devant une partie de boxe ou de chausson. Mais, je vous le demande en conscience, de quelle mine me recevraient le grave président des Aubiers, votre futur beau-père, très-haute et très-puissante dame Herminie de Clermont-Luçay, sa compagne et leur fille, la jolie mademoiselle Albine, si je leur ramenais, demain, leur gendre et fiancé défiguré par un « pochon » sur l'œil, ou une lame de couteau plantée entre les côtes ?...
— À vous entendre, l'on dirait, en vérité, que je ne suis pas capable de me défendre. Cependant, nous avons fait campagne ensemble, et, quoique ne fusse pas, comme vous, un ancien chasseur à pied d'Italie et du Mexique.
— Oui, parbleu ! je vous ai vu au feu à la Malmaison, à Champigny, à Montretout, partout où a donné notre intrépide bataillon de francs-tireurs !... Mais, croyez-moi : autre chose est d’échanger des coups de fusil ou des coups de poing, de charger des Prussiens à la baïonnette ou de se colleter avec des voyous. Dans le premier cas, il vous reste, même écharpé, un brin de gloriole en manière de fiche de consolation ; dans le second, il ne vous reste que des bleus sur le corps, de la vermine sur les habits, du dégoût pour la société, — sans compter que l'on se fait voler sa montre. Voilà pourquoi j'aurais préféré vaquer tout seul, ici, ce soir, à mon métier de coureur de types et de collectionneur de monstres, tandis que vous, là-bas, dans ce Paris où les types s'effacent dans la lumière du gaz et sous le frottement de la civilisation et où les monstres sont gantés par Jouvin, parfumés par Rimmel, coiffés par Laure ou par Pinaud et habillés par Worth ou par Jules Dusautoy, vous auriez accompli votre fonction d'homme du monde, qui est d'aller à l'Opéra, au Cercle, chez ces demoiselles, ou, mieux encore, de demeurer chez vous avec Balzac, Hugo, Dumas ou Musset pour compagnons. Mais quoi ! vous vous êtes entêté, vous m'avez suivi malgré moi, la sottise est consommée : il s'agit, maintenant, de ne plus rechigner devant les conséquences d'icelle. Soyons prudents, mais ne soyons point tristes, Sourions aux éventualités, aux accidents, à l'imprévu. À mauvaise fortune bon cœur et bon visage. Telle est, mio caro, l'explication du changement que vous avez daigné remarquer dans mon très humble individu.
Lazare s'arrêta pour reprendre haleine.
Ensuite, du même ton de belle humeur :
— Ah çà ! je bavarde je bavarde, je bavarde, comme si j'étais payé à l'heure pour pérorer devant un tribunal ou à la Chambre, et j'oublie que je suis venu ici pour regarder, pour observer, pour étudier, — pour chercher des croquis, enfin, à l'intention de la toile que j'ai promise à votre charmante fiancée : Gringoire à la Cour-des-Miracles…
— Eh bien, regardons, observons, étudions, cherchons.
En parlant ainsi, par un mouvement machinal, le jeune homme enchâssa un monocle sous son arcade sourcilière.
Le peintre lui toucha le bras :
— Une première recommandation.
— Laquelle ?
— Serrez cet instrument d'optique.
— Comment ?...
— Nous ne sortirions pas vivants d'ici. Examiner le peuple à travers un carreau ! Crime de lèse-majesté ! Les faubourgs ont fait, depuis cinquante ans, deux ou trois révolutions pour moins que cela !...
— Bon, je retire ma provocation et mon vasistas. Êtes-vous content ?... Et, tenez, à votre tour, attention !...
— Qu'y a-t-il.
— Ce trio renversant, — à cette table, — à gauche… ?
Le groupe que Guy désignait à son ami était, en effet, en tous points « renversant », vertigineux, paradoxal et phénoménal.
Il se composait de deux hommes et d'une femme…
Femme, est-ce le nom qu'il faut donner à cet embryon d'être humain, à cette ébauche inachevée, à ce morceau de chair incomplet ?...
Imaginez-vous une tête avec des fleurs dans les cheveux, un front bombé, des yeux chinois, un nez tartare et des lèvres africaines…
Imaginez-vous des épaules et une gorge de nourrice émergeant, décolletées, d'un spencer de velours grenat fané, élimé, épilé, décoloré par la poussière, la boue, la pluie et le soleil…
Puis, au-dessous de tout cela, plus rien ! Pas de jambes ! Un seul bras de longueur ordinaire ; l'autre mesurant six pouces à peine, avec un petit doigt au milieu en forme de crochet !
Posé sur la table ainsi qu'un poussah sur une étagère ou qu'un fétiche nègre sur son autel, ce torse vivant, de sa main unique, attisait avec une cuillère la flamme d'un punch devant lequel les deux hommes, ses acolytes, semblaient en adoration comme deux prêtres de Zoroastre en face du feu sacré.
Stupéfiants aussi, ces deux hommes !
L'un, carré, trapu, massif, énorme, avec un cou et un poitrail de taureau, un dos, des membres et des attaches d'éléphant, avait une figure d'enfant imberbe, rondelette, mafflue, falote, dont l'appendice nasal, exigu et retroussé, les yeux percés en trous de vrille et la bouche « en cul de poule » se noyaient dans une graisse recouverte d'une peau du rose vif dont on enlumine les joues des poupées de Nuremberg. Cette graisse empâtait et gonllait à l'avenant le reste du corps, dont le costume exagérait encore, eu les soulignant davantage, les formidables proportions. Ce costume était, en effet, celui de ces bébés de carnaval qui ont joui de tant de vogue dans nos bals masqués d'il y a une douzaine d'années : la perruque blondâtre du personnage se tirebouchonnait hors d'un bonnet à ruche que surmontait un bourrelet enrubanné; son vaste estomac s'arrondissait sous une robe-blouse de nuance tendre et un tablier à bavette; ses mollets, comme des colonnes, sortaient d'un pantalon écourté, et ses pieds débordaient de souliers à cothurnes qui étaient vis-à-vis des chaussures ordinaires ce que le Great-Eastern serait auprès des coquilles de noix de nos canotiers parisiens. Un carrick était jeté sur cette fantaisie, et, en guise de biberon ou de sucre d'orge, le monstrueux nourrisson tétait une pipe de porcelaine, de provenance allemande et de copieuse dimension.
L'autre, vieux, long, effilé, pointu, semblait la suprême expression de la maigreur. Les os de sa face à barbe inculte saillaient sous l'épiderme. Ses côtes se dessinaient ainsi que des cercles de tonneau sous son habit noir croisé sur sa poitrine pour cacher l'absence de la chemise. Des mèches d'un gris sale tombaient, éplorées, de son crâne en cône, au sommet duquel se perchait un « tuyau de poêle » fourbu, avachi, défoncé par les intempéries des saisons. Au bas de ce crâne, quelque chose qui était le regard, papillotait au fond de deux cavités sombres, et deux trous, qui figuraient l'appareil olfactif, s'ouvraient au-dessus a une fente, qui était l'orifice buccal et qui avait l'air d'une hachure pratiquée avec un canif dans une feuille de parchemin. Quand cet individu se remuait, ses coudes et ses genoux paraissaient près de crever la mince étoffe qui se collait sur leurs angles aigus et tranchants, et l'on entendait ses jointures claquer avec le bruit sec d'un choc de billes ou d'osselets.

