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La vieillesse de Monsieur Lecoq
Fortuné du Boisgobey
PREMIÈRE PARTIE
M. Lecoq se dérobe
IX
— Est-ce que cette maison n'est pas habitée ? demanda le chef de la sûreté à la charbonnière.
— La locataire a dû déménager cette nuit, répondit l'enfant du Cantal, car depuis ce matin la bonne n'a pas montré le bout de son nez.
— Il y a une femme de chambre, c'est bon à savoir, pensa l'agent supérieur.
Si je vous demande ça, reprit-il, c'est que je vois là un pauvre garçon qui se fatigue à sonner. Il serait charitable de l'avertir qu'il n'y a personne.
— Bah ! il le verra bien. Et puis, je ne suis pas sûre que la dame soit partie. C'est la bonne qui a dit comme ça, hier, à mon homme qu'elle allait dans le pays des Engliches avec sa bourgeoise et qu'elles devaient partir à minuit. Il y avait belle lurette que j'étais couchée, à minuit… ça fait que…
— Vous ne connaissez pas l’individu qui sonne ?
— Je ne l'ai jamais tant vu, dit la charbonnière, un peu étonnée de toutes ces questions.
— Peut-être qu'il se trompe de porte. Je vais le lui demander.
Et, laissant l'Auvergnate assez ébahie, le chef de la sûreté alla droit au muet, qui ne l'avait pas encore aperçu, tant il était occupé à tirer la sonnette, et lui frappa sur l'épaule. Le gars se retourna et parut surpris de voir la ligure de l'homme qui l'avait tenu si longtemps sur la sellette, mais il ne parut pas du tout effrayé.
— Voilà une preuve plus décisive que toutes les autres, se dit l'agent. Lecoq avait raison. Cet homme-là ne sait rien de l'assassinat. Mais il nous a menés au nid ; c'est tout ce qu'il nous faut. Il s'agit maintenant de procéder avec prudence et méthode.
Son plan était déjà fait. Il prit le muet par le bras, le conduisit au fiacre, l'y lit monter, appela d'un signe le numéro 33 et lui dit de prendre place dans la voiture pour veiller sur l'homme, qu'il comptait bien ne plus lâcher. Puis, passant au numéro 29, qui s'était rapproché tout doucement en voyant la tournure que prenaient les choses, il lui donna l'ordre de se mettre en faction devant la grille.
— Je veux entrer seul, conclut-il. Si les portes sont fermées, tu vas aller chercher un serrurier, mais je parierais qu'elles sont ouvertes. Reste ici et ne viens que si je te siffle. Et vous, ajouta-t-il en s'adressant à la marchande de cotrets, pas un mot de tout ça à vos pratiques. Je suis commissaire de police et je viens chez votre voisine pour une descente de justice. Ainsi, soyez sage. Je vous laisse un agent pour vous surveiller et je reviendrai tout à l'heure causer avec vous.
En même temps, il déboutonnait son pardessus pour montrer sa ceinture tricolore. À la vue de cet insigne redouté, la femme disparut dans les profondeurs de sa boutique.
— L'œil à tout ! dit l'agent supérieur à son subordonné Piédouche, qui répondit par un geste significatif.
Et, revenant à la grille, le chef se mit à examiner attentivement la maison et les abords. C'était un simple pavillon à un seul étage, à trois fenêtres de façade, séparé de la rue par une cour assez large. Les jalousies n'étaient pas fermées et le seul indice qui pût faire croire que le logis était abandonné, c'est qu'on ne voyait pas sortir de fumée des deux cheminées de brique rouge qui s'élevaient au-dessus du toit.
L'attention du chercheur se reporta bientôt sur le tapis de neige qui couvrait le sol de la cour. La neige fraîche, c'est le livre que les policiers habiles s'efforcent tout d'abord de déchiffrer, car ils y trouvent des indications précieuses. Les coupables y impriment eux-mêmes leur condamnation, quand ils n'ont pas soin d'effacer la trace de leurs pas. Or, de la grille au pavillon, ils avaient laissé des empreintes que le froid avait merveilleusement conservées.
On y voyait quatre pistes bien distinctes, deux profondément marquées par un large pied, les deux autres moins lourdement tracées par un pied plus fin et plus élégamment chaussé, un pied d'homme pourtant.
Ces pistes étaient disposées deux par deux, c'est-à-dire que les grands pas côtoyaient toujours les petits. La première obliquait à droite, l'autre à gauche, mais toutes deux aboutissaient au perron, et, circonstance assez singulière, toutes deux allaient de la rue à la maison. On était entré deux fois, on n'était pas sorti.
— C'est incompréhensible, murmura le chef de la sûreté, car les deux pistes sont formées chacune par les deux mêmes pas. On ne peut pas revenir quand on n'est pas parti. Il faut que la maison ait une autre issue. C'est à vérifier. Dans tous les cas, les grosses empreintes ont été évidemment laissées par le muet, qui a des pieds comme des bateaux, et qui porte des souliers ferrés. Je vois les marques des clous. L'autre pas est celui de l'assassin. Il a des bottines minces à hauts talons. Il faudra faire mouler les formes avec du plâtre. Voyons maintenant si nous aurons besoin d'un serrurier, ajouta-t-il en posant la main sur le bouton de cuivre de la serrure.
Le pêne joua et la porte s'ouvrit.
— Ils étaient pressés, ils n'ont pas pris le temps de la refermer, pensa l'agent ; ou plutôt ils n'avaient pas la clé. L'assassin entrait chez cette femme comme chez lui ; personne n'est venu lui ouvrir, puisqu’on ne voit pas trace des pas de la servante. Le muet l'accompagnait. Ils ont dû trouver ouverte la porte de la grille. Reste à savoir si celle de la maison l'est aussi.
Alors il traversa la cour en faisant un long circuit, pour ne pas effacer les pistes, et, en arrivant au perron, il s'aperçut qu'un des battants de cette porte n'était que poussé contre l’autre.
Il entra et il se trouva dans un large vestibule au fond duquel commençait l'escalier du premier étage. Ce corridor était encombré de malles et de sacs de voyage. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les dimensions, et entre autres une caisse longue absolument pareille à celle que le muet portait sur son dos quand les sergents de ville lui avaient mis la main au collet.
— S'il me restait encore des doutes, voilà qui les lèverait, dit tout bas le chef de la sûreté. Décidément, nous y sommes, et je crois que je pourrai me passer de M. Tolbiac de Tinchebray. Nous ouvrirons tous ces colis tantôt, et ce sera bien le diable si nous n'y trouvons pas de quoi compléter le travail. Passons à la visite de l'appartement.
Il y avait deux portes de chaque côté du vestibule. Il ouvrit la première à sa droite et il se trouva dans un salon meublé d'une façon bizarre. À côté de fauteuils Louis XVI garnis de tapisserie de Beauvais, on y voyait des sièges d'acajou dont une modiste n'aurait pas voulu. Les rideaux étaient de soie, mais usés jusqu'à la trame. Sur la cheminée, une affreuse pendule de bronze doré trônait entre deux vases du Japon d'un assez grand prix. Un lustre de mauvais goût pendait du plafond, et quatre torchères d'un très bon style se faisaient vis-à-vis sur des panneaux ornés de belles glaces de Venise. Tout cela semblait avoir été acheté d’occasion et à la hâte.
Il y avait eu du feu dans l'âtre. On y avait même brûlé des papiers, dont la cendre formait un gros tas noir.
— À vérifier aussi, ces cendres-là murmura l'agent, en soulevant une portière qui séparait le salon d'un boudoir sans fenêtres, car la maison ne prenait le jour que par la façade.
Cette seconde pièce était donc assez sombre, et le chef de la sûreté n'y remarqua qu'une horloge à piédestal, une horloge assez haute et assez large pour qu'on homme put s'y cacher, et une table de jeu sur laquelle étaient étalées des cartes rangées sur plusieurs files. Une chaise était renversée sur le tapis, tout près de la table.
— Tiens, dit le chercheur, la dame faisait une patience,.. une réussite… elle pensait sans doute à son amoureux, quand elle a reçu le coup… c'est ici qu'elle a été frappée. Il faudra que je compte ces cartes pour voir s'il y manque une dame de pique.
Rien, sauf la chaise renversée, n'était dérangé dans le boudoir. L'horloge marchait.
Le chef de la sûreté revint dans le salon, traversa le vestibule et ouvrit une autre porte. C'était celle de la salle à manger. La table était servie. Deux couverts, placés en face l'un de l'autre, indiquaient que deux convives s'y étaient assis. Un pâté de foie gras entamé et une caisse de raisin de Fontainebleau attestaient que ces convives ne regardaient pas à la dépense.
Mais le repas devait avoir été brusquement interrompu, car tout était en désordre sur la table et autour de la table. Une chaise brisée gisait à terre. Deux carafes renversées avaient inondé la nappe de vin et d'eau. Des débris de bouteilles et d'assiettes jonchaient le parquet.
— Oh ! oh ! murmura l'agent, je me trompais. Ce n'est pas dans le boudoir que le coup a été fait… c'est ici… Et pourtant, l'état du corps prouve qu'il n'y a pas eu de lutte entre la victime et l'assassin... et ici je trouve les traces d'une bataille acharnée… c'est étrange... Et voilà sur le plancher des taches qui m'ont tout l'air d'être des taches de sang. Voyons la nappe... elle n'est souillée que de vin… La femme a donc dû être frappée debout. Mais comment la blessure a-telle pu saigner autant ?... La lame du poignard n'est guère plus large qu'une alêne de cordonnier et l'épanchement a dû se faire en dedans. Ici, une longue traînée… ça devient de plus en plus extraordinaire. Où va-t-elle, cette traînée ?... ah ! vers une pièce qui fait pendant au boudoir et qui doit être l'office... la femme se serait donc sauvée là... nous allons le savoir.
Et le chef de la sûreté poussa la porte en communication qu'il trouva entrebâillée.
— Comment ! encore un ! s'écria-t-il en reculant de surprise.
Il venait de voir, étendu sur le dos, et les bras en croix, un cadavre sanglant.

Le 7 avril 1897, M. Félix Faure, Président de la République accompagné de M. Barthou, ministre de l’intérieur; du général Tournier, de M. Le Gall et du commandant Meaux Saint-Marc, visitait l’hôpital de la Salpêtrière. Avant de se retirer, M. Félix Faure avait remercié les médecins des soins qu’ils donnent aux malades et avait laissé mille francs pour améliorer l’ordinaire des malades.