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La vieillesse de Monsieur Lecoq
Fortuné du Boisgobey
PREMIÈRE PARTIE
M. Lecoq se dérobe
X
Ce cadavre, c'était celui d'un homme d'une cinquantaine d'années, grand, fort et vêtu avec recherche.
Une grande chaîne d'or pendait de la poche de son gilet blanc que souillait une large tache de sang. Sa cravate de soie noire était comme tordue. Un des revers de sa redingote était déchiré.
On avait jeté dans un coin le pardessus et le chapeau.
Le visage, sans barbe ni moustaches, encadré de larges favoris gris, était défiguré par une affreuse blessure qui avait brisé le front et enfoncé un œil.
— L'affaire se complique, dit entre ses dents l'agent supérieur. Cet homme a été tué d'un coup de canne plombée et à la suite d'une lutte. On a dû le prendre d'abord à la cravate et au collet... La bataille a commencé à table... Il est tombé… On a traîné le corps ici… et on l'y a laissé, sans prendre le temps de le cacher autrement... L'assassin comptait revenir le chercher après s'être débarrassé du corps de la femme. Il l'aurait sans doute emballé et expédié sur le dos du muet.
Puis, après avoir réfléchi, il reprit :
— Ce qui m’étonne, c'est qu'il n'ait pas opéré sur celui-là par le même procédé… Il a tué la femme par surprise et d'un seul coup, tandis qu'avec l'homme il a dû se battre comme un crocheteur. Je sais bien qu'on ne poignarde pas si facilement un gaillard vigoureux comme celui-ci… Qu'est-ce que ça peut être que ce citoyen-là ? Il a tout l'air d'un riche négociant. Figure de protecteur : celui de la dame probablement. Nous n'aurons pas de peine à constater l'identité. Il doit avoir une maison de commerce, une famille. Il doit manquer quelque part. Sans compter qu'on trouvera certainement des papiers et des cartes de visite dans ses poches. Avec une tournure comme celle-là, on a toujours un portefeuille sur soi.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne l'a pas tué pour le voler, car il a sa montre et sa chaîne. Et je suis très-porté à croire que l'argent n'est pour rien non plus dans le meurtre de la femme.
Donc, nous allons avoir à travailler en dehors du monde de la pègre. Inutile de chercher parmi les repris de justice. Ceci est une affaire de choix, une allaire qui rentre tout à fait dans la spécialité du père Lecoq. Quel dommage qu'il ne veuille pas s'en mêler ! Il n'a pas baissé du tout, le vieux Lascar. Il m'a donné tantôt deux bons conseils ; sans lui, nous en serions encore à chercher au hasard.
Maintenant, poursuivit l’agent la question est de savoir ce que nous allons faire.
Et, rentrant dans la salle à manger, il s'approcha machinalement de la fenêtre qui donnait sur la cour.
Le jour baissait, la rue était silencieuse et déserte. Le fiacre où Pigache gardait le sourd-muet stationnait toujours devant la grille et Piédouche se promenait à pas de loup sur le trottoir.
— Personne ne se doute de rien dans le quartier, se dit le chef de la sûreté. Il n'y a que la charbonnière qui sache quelque chose ; mais on peut la bloquer dans sa boutique jusqu'à demain, pour l'empêcher de parler. C'est une situation qui se présente rarement au début d'une affaire et dont j'ai bien envie de tirer parti.
Oui, reprit-il en se promenant à grands pas à travers la salle à manger, la chose est à tenter, et, si je me décide à tendre une souricière, il faut la tendre tout de suite. Personne ne viendra plus s'y prendre après que la justice aura opéré ici, attendu que les journaux vont faire un bruit du diable… je vois ça d'ici… l’Affaire de la rue de l'Arbalète… et l'assassin doit les lire… les journaux… mais tant qu'ils n'auront pas parlé, il peut croire que nous n'avons pas découvert la maison. Il sait que son muet est arrêté, mais il est sûr qu'il ne dira rien, puisqu'il s'est arrangé pour qu'il ne pût ni écrire, ni parler par signes. Il a dû l'élever tout exprès pour se procurer un coopérateur discret… et il faudra que je l'envoie à l'institution de la rue Saint-Jacques, ce muet-là… Quand il sera instruit, il nous apprendra bien des choses, mais il faut le temps de l'instruire… et si, en attendant, nous pincions son maître, ça simplifierait les choses. Eh bien ! mais pourquoi ne reviendrait-il pas faire un tour ici cette nuit, ce charrieur de cadavres ? Il était pressé d'emporter la femme et il n'a pas pris le temps de remettre les choses en ordre… l'homme qui est dans l'office doit le préoccuper, Surtout s'il lui a laissé ses papiers. D’ailleurs, si les choses restent en état jusqu'à demain matin, l'instruction n'y perdra rien… Il est même inutile que je visite maintenant le premier étage. Allons ! conclut-il, décidément je vais essayer de la souricière. Le moyen n'est pas neuf, mais il est toujours bon, et, pour être sûr que la besogne sera bien faite, je vais la faire moi-même.
Sur cette résolution, l'agent passa dans le vestibule, sortit de la maison, traversa la cour, toujours en ayant soin de ne pas mêler ses pas à ceux qui étaient imprimés dans la neige, et, passant la grille, il alla droit à Piédouche, qui lui dit :
— Le charbonnier vient de rentrer. Sa femme a dû lui conter de quoi il retournait, car ils ont barricadé en dedans la porte de leur boutique, et je crois qu'ils se sont couchés sans souper. J'ai regardé par le trou de la serrure. Leur chandelle est éteinte.
— Bon ! c'est ce qu'il faut. Maintenant, il s'agit de travailler vite et bien. Tu vas dire au 33 de filer au dépôt avec le fiacre, d'écrouer le muet, et de revenir avec deux autres numéros, des solides autant que possible.
— Compris. Et moi ?
— Toi, tu vas prendre le quart devant la grille, et quand nos hommes arriveront, tu les placeras à ton idée. Pas trop près, surtout. Ils ne serviront que comme renfort. C'est toi qui viendras quand j'appellerai.
— Alors, c'est une souricière ?
— Oui. Tu connais le système. Laisser la souris entrer dans le trou et attendre, pour sauter dessus, qu'elle soit bien prise.
— Oh ! soyez tranquille. Je ne bougerai qu'au coup de sifflet. Les camarades garderont les deux bouts de la rue. Seulement, les souris sortent tard ; nous en avons pour toute la nuit, et il n'est que cinq heures.
— Tu enverras un des numéros chercher du pain et du fromage. Il y a un boulanger et un épicier dans la rue des Feuillantines.
— Et vous, patron ?
— Moi, je dînerai demain matin. À la besogne, mon garçon. Si le truc réussit, l'affaire te fera honneur. Ainsi, c'est dit, je vais prendre ma faction, ne lâche pas la tienne. Ah ! à propos, la souris sera peut-être une femme.
— Une femme ?
— Oui, il y a la servante qui a disparu. Elle peut revenir chercher les malles de sa maîtresse. Pourtant, je n'y compte pas. Je crois plutôt que c'est le bourgeois du muet qui montrera son nez par ici. Que ce soit lui ou un autre, tu travailleras de la même façon. Mais surtout attention aux traces de pas dans la neige !
— C'est entendu, patron.
Les agents de la sûreté comprennent à demi-mot, et le chef ne jugea pas nécessaire de développer davantage les instructions très concises qu'il venait de donner au numéro 29. Il rentra prestement dans la maison et il ne songea plus qu'à y faire choix d'une place propice à l'embuscade.
La nuit était venue tout à fait et l'agent voulait avoir de la lumière pour pouvoir dévisager l'assassin, s'il se présentait. Seulement, il ne fallait pas que cette lumière pût être aperçue du dehors. Dès lors, le poste à prendre était indiqué. L'agent supérieur entra dans le boudoir en ayant soin de laisser ouvertes la porte de ce boudoir et celle du salon, qui donnaient toutes deux sur le corridor, afin d'entendre le bruit des pas de l'assassin aussitôt qu'il entrerait dans ce corridor. Il entrouvrit aussi la fenêtre du salon pour que le son du sifflet arrivât aux oreilles de Piédouche.
Il y avait sur la table à jeu deux bougies dans des flambeaux d'argent, deux bougies presque intactes. On avait dû les éteindre aussitôt après le crime. L'agent en alluma une, et posa le flambeau par terre, dans un coin. Après quoi, il chercha un endroit d'où il pût voir sans être vu et il ne trouva d'abord rien qui le satisfit. Puis, il songea à l’horloge. Elle était de taille à le contenir. La boite était percée d'un trou en losange par lequel on pouvait respirer, et la clé était sur le battant. Il ouvrit, prit ses dimensions et reconnut qu'il pouvait se cacher là sans autre inconvénient que celui d'arrêter le mouvement du balancier.
Dès lors, son siège était fait. Il s'assit sur un fauteuil, tout près de la porte du corridor, et il attendit.
— Au premier bruit que j'entendrai, se disait-il, je me logerai dans la pendule. L'homme ne se doutera pas que je me suis fourré là. S'il entre dans le boudoir, je verrai ce qu'il fera et je sifflerai le 29. S'il va d'abord dans la salle à manger, je sortirai tout doucement et j'irai siffler sur le perron. Il ne s'agit plus que d'avoir de la patience.
— Il en fallait beaucoup pour passer quelques heures dans ce coupe-gorge, à quelques pas d'un cadavre, et de plus il fallait du courage pour affronter un tête-à-tête, si court qu'il fut, avec un assassin qui, très-probablement, ne regardait pas à un meurtre de plus ou de moins. Mais la patience et le courage sont les deux vertus fondamentales de la profession.
Le chef de la sûreté prit position dans un siège capitonné où la victime avait dû s'asseoir souvent, et occupa ses loisirs forcés à repasser dans son esprit les circonstances de cette bizarre affaire et à examiner les contradictions qu'elle présentait. Il n'arriva à rien de satisfaisant et il se dit plus d'une fois qu'il faudrait bien en venir à utiliser les talents de Tolbiac, le successeur assez indirect de M. Lecoq.
Les heures s'écoulèrent, marquées par l'horloge qui les sonnait avec un bruit retentissant.
Elle venait de frapper les douze coups de minuit, et le veilleur allait se lever pour allumer l'autre bougie, car la première achevait de se consumer et ne fournissait plus qu'une lueur vacillante, lorsqu'il entendit un faible bruit. La porte du perron tournait doucement sur ses gonds.
L'agent se leva et se précipita dans sa cachette.
On marchait avec précaution dans le corridor. Le pas de celui qui marchait se rapprochait peu à peu du boudoir.
Bientôt une voix contenue prononça ces mots :
— Marie, êtes-vous là ?

