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La vieillesse de Monsieur Lecoq
Fortuné du Boisgobey
PREMIÈRE PARTIE
M. Lecoq se dérobe
VIII
— Parbleu ! dit entre ses dents le chef de la sûreté, il arrive à propos, le père Lecoq. C’est lui qui a chargé mon fusil. Le fusil vient de rater, parce que sa poudre était mauvaise. Il faut qu'il me fournisse de meilleurs munitions ou qu'il avoue que son invention n'a pas le sens commun.
Et voyant que M. Lecoq allait passer sans faire mine de le connaître :
— C'est son fils sans doute, ce grand brun qui lui donne le bras. Le bonhomme ne sera pas content que je l'aborde devant son garçon, mais ma foi ! tant pis. Je veux savoir comment il va se tirer de là… Et puis, je vais y mettre des formes.
Et se plaçant de façon à barrer le passage au vieillard, l'agent supérieur s'avança, le chapeau à la main, et dit poliment :
— Excusez-moi, mon cher monsieur de Gentilly ; je voudrais vous dire un mot en particulier. Je ne vous retiendrai pas longtemps.
— Attends-moi une minute, mon cher Louis, dit M. Lecoq en dégageant son bras pour gagner un des hémicycles de pierre qui s'ouvrent de place en place sur le parapet du pont.
Et, quand il y fut arrivé :
— Nous auriez pu, reprit-il, m’épargner cette conférence sur la voie publique. Je vous avais dit tantôt que je tenais essentiellement à laisser mon fils en dehors des affaires de la maison.
— Pardonnez-moi, mon cher Lecoq, le cas est si urgent que…
— S'il est si urgent que ça, parlez, mais soyez bref. Nous allons de ce pas prendre le bateau de Saint-Cloud, et pour peu que vous m'arrêtiez ici, nous le manquerons.
— Voici la chose en deux mots. Je viens de faire relâcher l'homme, comme vous me l'aviez conseillé. Il est resté vingt minutes assis sur le quai, et il est rentré de lui-même au Dépôt.
— Oh ! oh ! dit le policier en retraite, en dressant l'oreille comme, un ancien cheval d'escadron qui entend la trompette. C'est rudement bien joué. Vous avez affaire à un gaillard plus fort que je le pensais… à moins que...
M. Lecoq interrompit brusquement son discours et sa figure prit une expression particulière ; elle s'arma en guerre, pour ainsi dire. Le chercheur émérite réfléchissait.
— Nous faisons fausse, route, dit-il tout à coup. Ce muet est fort parce qu'il est de bonne foi. Il est rentré au Dépôt tout simplement parce qu'il ne connaît pas Paris et qu'il ne sait où aller.
— Alors votre truc ne vaut rien et nous voilà plus que jamais dans l'embarras.
— Il y a peut-être un moyen d'en sortir.
— Dites.
— Comment l'homme est-il venu du poste des Gobelins au Dépôt ?
— En voilure cellulaire, parbleu !
— Bon ! alors il n'a rien vu en chemin. Faites-le reconduire dans cette même voilure au poste en question ; prévenez le brigadier de le mettre dehors au bout d'un quart d'heure, et de l'envoyer entre deux sergents de ville à l'endroit où il a été arrêté. Là, ils le quitteront et ils s'en iront sans regarder derrière eux. Vos deux numéros… qui est-ce ?
— Pigache et Piédouche.
— Excellents tous les deux. Ils prendront les devants et, en se promenant, ils verront ce que fera le muet. J'ai dans l'idée qu'avec le point de repère que vous allez lui fournir, il reconnaîtra sa route.
- Hum ! je crois qu'il se déliera.
— S'il est coupable, assurément oui, et dans ce cas, vous ne tirerez jamais rien de lui. Si, au contraire, comme je le pense, il n'a été qu'un instrument inconscient, je suis sûr qu'il vous mènera quelque part.
— C'est bien douteux, et je préférerais….
— Pardon ! dit M. Lecoq eu faisant demi-tour pour rejoindre son fils, mais si je causais avec vous une minute de plus, je manquerais le bateau, et on nous attend sur le quai de Boulogne. Serviteur, cher monsieur.
Et il s'éloigna d'un pas alerte.
— Décidément, il a beaucoup baissé, dit l'agent, abandonné à ses propres ressources. Son moyen ne vaut pas le diable. Il est vrai qu'on ne risque rien d'essayer et que je n'en aperçois pas d'autre. Si le muet ne s'y laisse pas prendre, nous n'avons plus que la reconnaissance à la Morgue… une chance sur laquelle on ne peut guère compter. Ma foi ! je vais tenter le coup ; s'il manque, je ferai appeler Tolbiac et je lui remettrai l'affaire. Il est un peu sujet à caution, mais nous le tiendrons au doigt et à l'œil.
Sa décision une, fois prise, le chef de la sûreté ne perdit pas de temps pour agir. Le 29 et le 33 furent expédiés rue du Champ-de-l'Alouette. Le muet, emballé dans la carriole cellulaire, vulgairement appelée panier à salade, prit le, chemin du poste des Gobelins.
L'agent supérieur monta en fiacre et se fit arrêter au carrefour formé par le boulevard Arago et la rue de l'Ourcine, tout près de l'hôpital. Il tenait à surveiller de loin l'opération, et il avait calculé que c'était la meilleure place pour observer, de l'intérieur de la voiture, les péripéties de la poursuite. L'homme à la malle avait été arrêté venant du côté de l'Ourcine. S'il se décidait à regagner son point de départ, c'était par là qu'il devait passer.
Une heure, après, chacun était à son poste.
Le muet n'avait fait aucune difficulté pour prendre place dans la boite roulante qui allait le déposer au corps de garde où elle l'avait pris le matin.
Là, le brigadier, après avoir prononcé un petit discours destiné à entretenir les illusions du prisonnier, au cas où il l'aurait entendu, s'était empressé de le confier à deux de ses subordonnés en leur disant :
— Débarrassez-moi de ce vagabond-là et menez-le assez loin pour qu'il ne revienne pas nous embêter.
L'homme n'eut pas du tout l'air de comprendre cette phrase, rédigée de façon à lui inspirer de la confiance ; mais il suivit docilement les deux gardiens de Paris, qui prirent la rue Croulebarbe, remontèrent la rue Corvisart et le lâchèrent au premier carrefour en lui criant :
— Bon voyage et lâchez de ne plus vous faire pincer.
Piédouche, toujours en voyou, flânait dans la rue des Cordelières. Pigache fumait sa pipe sous l'auvent de la tannerie qui fait le coin de la rue du Champ de l'Alouette.
Il gelait à pierre fendre, et le froid avait durci la neige tombée pendant la nuit. Aucun passant ne se montrait, et toute la vie de ce pauvre quartier s'était concentrée dans les cabarets qui foisonnent sur les boulevards extérieurs. Les agents avaient donc beau jeu pour observer les mouvements du gibier qu'ils guettaient, et ils s'étaient arrangés de façon à ce qu'il ne pût pas les remarquer.
Le muet commença par suivre des yeux les sergents de ville qui s'éloignaient, puis il s'adossa à la-clôture d'un jardin et se mit à regarder autour de lui. Ceux qui le surveillaient purent craindre un instant qu'il ne prit racine là, comme sur le quai des Orfèvres, car il ne bougeait point.
Mais au bout de deux ou trois minutes qu'il employa sans doute à se reconnaître, il se dirigea vers la maison d'angle de la rue Corvisart et de la rue Pascal, examina de près les pierres du mur, fit un geste de surprise ou de satisfaction, et se mit à remonter sans hésiter vers le boulevard Arago.
Le 29 et le 33 le laissèrent filer et prirent tout doucement le même chemin.
— Ah ! le gredin, dit tout bas le 29 en passant devant la maison d'angle, il a fait une marque sur la muraille. C'est donc pour ça qu'il avait un morceau de charbon dans sa poche. Maintenant, il va retrouver son chemin comme le Petit-Poucet et nous mener tout droit où nous avons affaire. C'est le patron qui va être content.
Le patron était, en effet, fort content, car à travers la glace levée de son fiacre, il voyait le muet s'avancer du pas décidé d'un homme qui sait parfaitement où il va.
Les agents suivaient de loin, et sans se côtoyer. Ils s'arrêtèrent quand le filé s'arrêta tout près de l'hôpital de l'Ourcine et à dix pas du fiacre.
Il paraissait embarrassé ; il allait d'un angle à l'autre du carrefour ; on eut dit qu'il craignait de passer outre.
Enfin, il se décida à traverser le boulevard et à enfiler la rue de l'Ourcine, qui s'ouvre juste en face de la rue Corvisart dont elle n'est que le prolongement. Il la suivit sans hésiter jusqu'au boulevard du Port-Royal. Là, il fit encore un temps d'arrêt. Évidemment, les larges voies le déroutaient.
Le fiacre roulait au pas sur la piste des agents.
Le muet, après avoir encore inspecté les murailles, continua tout droit, puis tourna à gauche par une ruelle dénommée officiellement : rue des Lyonnais.
Il la suivit jusqu'à la rue Berthollet, qui longe les jardins du Val-de-Grâce, puis il prit à droite une voie étroite et tortueuse qui s'appelle la rue de l'Arbalète et qui va se jeter dans la rue Mouffetard, après avoir coupé en biais la nouvelle rue des Feuillantines.
Tout cet itinéraire fut parcouru rapidement, et l'assurance que montrait le muet prouvait bien qu'il marchait maintenant sur un terrain à lui connu.
Les agents ne se sentaient pas d'aise, et leur joie fut complète quand ils le virent s'arrêter devant une grille, presque au coin de la rue Lhomond, examiner un instant la maison que protégeait cette grille, et sonner d'un air délibéré.
La manœuvre était réglée d'avance. Pigache fit encore quelques pas et se campa sur le trottoir opposé. Piédouche fila plus loin et s'embusqua au tournant de la rue Lhomond. De quelque côté que s'en allât l'homme filé, s'il s'en allait, la retraite lui était coupée.
En même temps, le chef de l'expédition descendait de voiture et s'acheminait à petits pas vers la grille.
Le muet sonnait toujours, et personne ne venait lui ouvrir.
L'agent supérieur avisa une charbonnière qui montrait son museau noir à la porte de sa boutique, et en s'approchant, il l'entendit qui disait :
— Tu as beau sonner, mon garçon. La boite est vide.

