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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
IX
Dénouement
(suite)
La possession de la personne du marquis parut tellement importante au faux brocanteur que, malgré l’échec partiel de la mission confiée à Sans-Malice et à son acolyte, il leur paya les dix mille francs restant dus sur la première affaire.
— Ah ! fus me ruinez, fit-il avec un soupir.
— Vous n’avez que ce refrain à la bouche, père Polydor ; faudra varier l’antienne.
Le baron — nous pouvons lui restituer son titre, — le baron congédia ses complices et se prit à réfléchir, tandis que la concierge, qui était en même temps sa femme de ménage, installait le malade dans un lit.
— Je tiens le marquis d’Évry en en ma puissance, pensa de Gurgloff; donc, si la chance venait à nous trahir, il y aurait, de ce côté, un atout superbe dans notre jeu. En effet, personne ne soupçonnera la présence du marquis dans ces lieux ; au besoin, je le ferai passer pour fou. Par conséquent je puis l’y conserver tant que je le désirerai. Or, le jour où Mlle d’Évry refuserait de s’unir à Lucien de Moreuil et nous frustrerait ainsi de sa fortune, j’aurais l’honneur de lui dire :
— Mademoiselle, votre main, et je vous rends le marquis ; si non, la mort pour lui !
Évidemment Aimée n’hésitera pas à servir de rançon à son père !
En conséquence de ce raisonnement, monsieur Polydor décida qu’il prodiguerait au marquis tous les soins nécessités par son état.
Il recommanda donc le malade à la concierge, et, sous prétexte d’affaires urgentes, se retira, non sans laisser de l’argent à la veuve Lenoir.
Le baron revint boulevard Haussmann et s’endormit aussi profondément que s’il avait eu la conscience nette.
Autant en faisait, de son côté, Lucien de Moreuil, prenant ainsi des forces pour le combat du lendemain.
À sept heures du matin, — on était encore en hiver, — toutes les parties, exactes au rendez-vous, se rencontrèrent dans une allée retirée du Bois de Boulogne ; à cette heure matinale, le Bois était désert, cette circonstance favorisait la promptitude des dispositions et accélérait la solution définitive.
On tira au sort, et, naturellement, grâce à la pièce de cinq francs sophistiquée, les armes apportées par le baron furent celles que le sort désigna.
Les adversaires se placèrent à trente pas : Lucien de Moreuil était calme ; Gontran de Maurevailles paraissait impassible ! Au signal donné, une double détonations fit entendre : le vicomte resta debout ; le lieutenant tomba comme une masse : il avait été frappé en pleine poitrine !
Le médecin, amené sur les lieux par les témoins, opéra un premier pansement et fit ensuite transporter le blessé dans sa voiture, laquelle le ramena, au petit pas, à l’hôtel de Maurevailles.
— Est-il mort ? s’enquit Lucien de Moreuil avec intérêt.
— Il n ’en vaut guère mieux ! répondit le médecin en hochant la tête ; il y a peu d’espoir de le sauver.
— Je le regrette ; c’était un noble cœur ! dit le vicomte avec une émotion feinte.
Les hommes se saluèrent et chacun tira de son côté.
Le docteur avait dit vrai. La maladie fut longue ; et, pendant ce temps-là, Aimée apprit à détester chaque jour davantage celui qui avait failli mourir pour elle.
Ce n’est pas tout, par une ironie de l’intelligence et du cœur humains, Mlle d’Évry accueillait avec une faveur de plus en plus marquée les hommages de Lucien de Moreuil !
Bientôt il fut décidé qu’il deviendrait son mari, et qu’en attendant la constatation du décès de l’infortuné marquis d’Évry (décès dont sa fille ne doutait plus) ou la déclaration judiciaire de son absence, on signerait toujours le contrat.
Le régime de la communauté fut adopté d'un accord réciproque.
Donc, si Dieu ne venait pas en aide à l’innocence, le baron de Gurgloff et le vicomte Lucien de Moreuil allaient consommer leur odieuse infamie !
Tandis que ces événements s’accomplissaient, Lame-d’Acier se creusait la tête pour deviner quel était le personnage qui pouvait avoir intérêt à faire disparaître le marquis d’Évry
Gontran l’avait lancé à sa recherche, et il accomplissait consciencieusement sa tâche.
L’auxiliaire du lieutenant avait bien deviné, et avait pu même, à l’aide de mille précautions, s’assurer que le malade enlevé au père Grognard avait été rapporté dans les carrières de la Masure du Corbeau-Rouge,
C'était à celle circonstance que Gontran avait fait allusion dans sa lettre à Mlle d’Évry et Lame-d’Acier lui en eût fait part, si la jeune fille eût été moins prompte à le renvoyer.
Cependant, depuis quelques jours, aux allées et venues de Sans-Malice, Lame-d’Acier comprit que le noyé avait quitté la Masure du Corbeau-Rouge. S’il avait eu à veiller sur quelqu’un, Sans-Malice n’aurait point dépensé tout son temps à la Bibine de la rue de Bièvre, qu’il ne désertait plus.
L’or que prodiguait le bandit était encore une preuve que quelqu’un de riche l’avait payé.
Mais, quand il essayait de deviner qui était ce « quelqu’un », Lame-d’Acier se perdait dans les conjectures les plus diverses et les plus invraisemblables.
De guerre lasse, il résolut de s’adresser à M. Polydor, qui savait bien des choses ignorées de tous et qui, en outre, était homme de bons conseils, conseils qu’il ne ménageait et ne refusait jamais à ses clients, ainsi que Lame-d’Acier en avait acquis personnellement la preuve en mainte circonstance.
Un jour donc, il prit à part le père Grognard, qui criait comme une âme en peine depuis la disparition du son « noyé » et éprouvait une douleur au moins égale à celle de Calypso après le départ d'Ulysse.
— Dis, vieux, fit Lame d’Acier, veux-tu que nous allions consulter M. Polydor ?
— Ah ! ma foi, tu as une fière idée. En avant... arche !
Or, ce jour-là, M. Polydor n’avait garde de se trouver rue du Fer-à-Moulin, attendu que, sous le nom de baron de Gurgloff, il signait au contrat de Mlle Aimée d’Évry et de M. le vicomte Lucien de Moreuil.
Pour la circonstance, Aimée avait voulu réintégrer le domicile paternel où s'étaient écoulés les années heureuses de son enfance,
L’hôtel d’Évry était donc, le soir de ce jour mémorable, éclatant de lumières. Les valets, vêtus d’une livrée neuve éblouissante d’or et de galons, allaient et venaient affairés ; les équipages se succédaient rapidement et venaient augmenter la longue file des voitures ; tout le voisinage était mis en rumeur par cet évènement.

La Société des logements économiques pour familles nombreuses inaugurait, en novembre 1911, cet immeuble situé 14-16, boulevard Kellermann, face à la porte de Bicêtre qui comportait, selon le Gil Blas, cent sept logements occupés par 824 personnes dont 585 enfants.
La passerelle métallique d'une portée de 100 mètres reliant la place de Rungis à la rue Cacheux et au boulevard Kellermann en enjambant la gare dite "de Rungis" avait été inaugurée le 23 juin 1907 en présence de MM. Armand Bernard, secrétaire général de la préfecture de la Seine, et Henri Rousselle, conseiller municipal du quartier de la Maison-Blanche, qui prirent la parole.