Les jardins des Gobelins et l’hôtel de Scipion Sardini

La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages — 22 octobre 1921

Parisiens qui n'êtes pas sensibles aux joies du cinématographe, voulez-vous que je vous recommande, pour un de ces après-midi du dimanche de l'arrière-saison, une belle promenade ? Les lecteurs de province eux-mêmes trouveront peut-être quelque agrément à nous suivre.

Prenez un moyen de locomotion qui vous conduise du côté de l'avenue des Gobelins : tramway ou autobus, ils ne manquent pas. À leur défaut, le métropolitain vous conduira place d'Italie.

Elle n'est pas si laide que vous pourriez le redouter, cette place d'Italie. Les maisons ne sont pas belles, mais en cette saison la brume en adoucit les contours, d'autant que ses dimensions sont amples et assez nobles. Couronnant une éminence, elle est le rond-point d'un réseau d’avenues rayonnantes, au centre duquel règne un bassin sombre, qui reflète la couleur du ciel entre des losanges gris et verts de plantes grasses encerclés par un double anneau de catalpas. Il est rare qu'un coin de notre Paris ne possède pas quelque grâce, parfois un peu secrète, mais saisissable à l'œil exercé.

De cette place de l'Étoile des quartiers populaires, descendez l'avenue des Gobelins. Preniez à gauche la rue Croulebarbe : vous arriverez, à l'angle de la ruelle des Gobelins, qui revient sur la droite contourner la manufacture, dans le quartier de Paris le plus curieux et aussi plus ignoré.

Il a été décrit abondamment par Huysmans dans livre intitulé la Bièvre et Saint-Séverin, ce qu'il présente d'étrange convenant à cet écrivain qui ne cherchait en toutes choses que des motifs pittoresques. Il trouvait ici « de délicieuses hideurs blasonnées par l'art », la tentante antithèse d'une grandeur à l'abandon, belle occasion de fabriquer du faux Rembrandt, et cette affreuse cuisine de lyrisme romantique et d'ordure naturaliste bouilli dans la chaudière aux diableries. Rien n'est plus creux que ces phrases tendues et tordues comme des chiffons au vent.

Le goût qui portait Huysmans vers ce quartier ne participe à aucun degré du haut sentiment de la grandeur passée ni de la pitié pour la misère présente, il est inspiré uniquement par le désir de décrire des laideurs et des oppositions.

Mais le premier, monsieur, c'est le beau. — C'est le laid.

Combien apparaît plus gracieux et plus juste cet amour que Montaigne déclarait porter à Paris « jusque dans ses verrues et ses taches ». La jolie formule revient spontanément, et on lui sourit. Elle est digne du pittoresque, de qualité sobre et élevée, de ce morceau de ville morte rencontré sans transition entre des quartiers fourmillant de vie, et qui fait penser par antiphrase à une oasis au milieu du désert.

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Le long de la ruelle des Gobelins, sur la droite en venant de la rue Croulebarbe, court le mur de la manufacture qui domine une chapelle. Deux inscriptions rappellent que sur l'emplacement actuel de la célèbre institution s'élevait, dès le milieu du quinzième siècle, la teinturerie primitive des frères Gobelins. Lorsqu'ils furent devenus riches, propriétaires de la belle maison des Folies-Gobelins, anormalement anoblis au seizième siècle par la monarchie, ils prirent pour successeurs les Flamands Delaplanche (ou van der Plancke) et Coomans, puis, en 1686, le Hollandais Gluck, qui épousa la sœur du teinturier François Julienne, nom fameux non seulement dans l'industrie mais aussi dans les arts : Jean Julienne, neveu de Gluck et de François, épousa Mlle de Crécy, fut anobli par Louis XV, reçut le cordon de Saint-Michel et devint l'un des amateurs de peinture les plus éclairés de son temps. Voilà une belle histoire à proposer aux nouveaux riches. Cette dynastie de manufacturiers n'avait point brûlé les étapes, et elle trouvait au bon moment un gouvernement raisonnable pour consacrer son élévation.

À côté de la teinturerie, Colbert fondait la Manufacture des meubles de la couronne qui, ses destinées confiées à Lebrun en 1667, allait devenir l'illustre tapisserie où brillèrent les Blin de Fontenay, les Monoyer, les van der Meulen, les Anguier, les Francart. Nous n'avons pas à invoquer ici son histoire, ni les grandes figures qui y passèrent depuis Lebrun, qui y mourut en 1690 : Mignard, les deux de Cotte, Jans, Gérard Audran, Parrocel, Chevreul, Guiffrey. Rappelons seulement les deux seules Interventions notables des institutions politiques dans l’histoire de la manufacture : en 1826, la Restauration y attacha l'illustre fabrique de tapis de la Savonnerie. Et en 1871, la Commune incendia deux bâtiments tout chargés de trésors.

Remontons plus haut dans le passé. Le nom d'une rue voisine, la rue de la Reine-Blanche, conserve le souvenir de l’hôtel habité par Blanche de Castille et sa fille Marguerite de Provence. On hésite sur l'étymologie du nom. Est-ce la mémoire de la sainte reine qui y survit, ou celle de la petite-fille, la princesse Blanche, qui prit le voile au couvent des Cordeliers, de l'autre côté de la Bièvre, ou celle d'une reine qui vint y porter, selon la coutume, le deuil en blanc ? On ne sait. Mais c'est là qu'en 1393 eut lieu le bal des Ardents, donné à la cour pendant une des phases de lucidité de Charles VI et au cours duquel le feu tombé d'un lustre se communiqua aux étoupes dont le roi et quelques seigneurs s'étaient vêtus pour se déguiser en sauvages. Sur son emplacement, la rue des Gobelins, au bout de la ruelle du même nom, conserve, au numéro 17, les vestiges d'un hôtel gravé par Martial sous le nom de « maison de saint Louis ». Qualification inacceptable, la construction ne datant que du seizième siècle. Transformé en brasserie, c'est là que La Reynie, Legendre, Poinsot et Alexandre, « commandant du bataillon des Gobelins » préparèrent l'insurrection du 20 juin. Au numéro 3 l'ancien hôtel des marquis de Mascarini subsista jusqu’à ces dernières années dans un majestueux abandon.

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Il y a quelques années encore, la Bièvre coulait à ciel ouvert sur l'un des côtés de la ruelle des Gobelins. Elle est maintenant couverte et invisible.

Captive, assujettie à de vils travaux, elle est privée de la clarté des cieux depuis Bourg-la-Reine, où elle n'est encore qu'un maigre ruisseau. Quand les poètes ont parlé d'elle, ils n'ont pas chanté ses bords fleuris, ils l'on moquée. Dans son épigramme au Tibre, Saint-Amand prend comme terme de comparaison sa faiblesse et sa petitesse quand il provoque ainsi le fleuve romain :

Vous qui, comblé de trois moulins,
N'oseriez défier en guerre
La rivière des Gobelins.

Bien plutôt qu'au noble fleuve injustement raillé, c'est au ruisseau de Suburre que fait penser la petite Bièvre. En venant à la ville, elle a perdu jusqu'à son nom : on l'appelle, comme Rabelais, le ruisseau qui passe à Saint-Victor ou plus communément la rivière des Gobelins comme fait Saint-Amand, comme fera Courier qui dit dans une de ses lettres d'Italie :

Je vois tous les jours le Galèse qui n'a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins, et qui mérite bien moins l'épithète de noir que lui donne Virgile :

Qua niger humectat flaventia, cutta Galesus.

Entrée dans Paris près de la poterne des Peupliers, elle alimente au passage la fontaine à Mulard, décrit un coude à l'ouest vers la Glacière, forme ensuite une île étroite et longue au milieu de laquelle sont les jardins de la manufacture, passe devant Saint-Médard, sous la halle aux cuirs et l'annexe du Jardin des Plantes, et se jette dans Seine à la place Valhubert. Les derniers qui l'ont vue prit qu'elle fût couverte l'appellent un égout, Huysmans dit une eau de vaisselle. Pauvre petite naïade !

Claire et vive avant sa captivité, l'impur contact d'une grande ville la souille comme une petite bonne qui est venue de la campagne avec des yeux pleins de ciel, et ici a mal tourné.

Sur ses rives s'élevait tout un quartier industriel : tanneries et peausseries d'où la vie s'est lentement retirée. Il ne reste plus que les vastes corps morts des usines abandonnées : rien n'est plus saisissant que ces immenses bâtiments sans vitres, sans vie, déserts. On n'y rencontre pas ces traces de la destruction par la violence qui donnent la forte impression d'un désastre à réparer ; on voit que ces industries, ces maisons sont mortes parce que vie s'en est retirée, d'une manière lente, naturelle, imparable.

Je ne suis jamais venu là après le coucher du soleil, et je ne me soucierais pas de m'y aventurer les mains dans les poches : je ne crois pas que ce soit un lieu de promenade bien indiqué. J'imagine qu'à la nuit ces lieux s'animent d’une vie mystérieuse et que le peuple des rôdeurs vient éveiller sans bruit, à pas feutrés comme un vol de hiboux.

Quelques-uns de ces hauts bâtiments ont la majesté d’une ruine. Une façade en briques très élevée, sa toiture effondrée, percée à jour par ses fenêtres béantes, se profilant au-dessus des arbres des jardins de la manufacture a vaguement l'air, dans la brume, d'un aqueduc romain.

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C'est à l'angle de la rue Croulebarbe et de la ruelle des Gobelins que ces jardins s'offrent à la vue en contre-bas séparés de la rue Croulebarbe par un talus que couronne une palissade en planches. Du côté de l'entrée, un mur pierre percé d'une porte ; elle s'ouvre au loquet, descend quelques marches : on se trouve entre une double rangée de jardins, dans une allée dont on ne voit pas le bout, ouvrant ainsi les voies à l'imagination.

Tout la sollicite fortement, ce grand silence au milieu de Paris, la fraîche profondeur et le charme des jardins, cette vaste étendue de végétation que dominent sur la droite des silhouettes monumentales à demi ruiné entrevues à travers les branches. Jardins véritables, non pas étriqués et artificiels comme ceux des banlieues, mais étendus et mystérieux sous d'antiques arbres noirs. Le sol de Paris est naturellement propice aux arbres ; abandonnez un coin de terre à la nature, il vient une jungle ; le Champ-de-Mars et la Cour des Comptes en ont témoigné. Dans ce fond de vallée, les arbrisseaux et les fleurs poussent drus et serrés sous les branches qui dessine un lacis profond. L'eau, qui sourd de la rivière voisine entretient dans ce bas-fond une humidité favorable, tombe goutte à goutte dans une tonne, somnole dans le bassin ou s'élève en jet au gré de la fantaisie de l'occupant.

L'ensemble est partagé en jardinets réguliers par des haies vives, mais chacun d'eux a été aménagé selon goût des heureux contremaîtres de la manufacture appelés à jouir de ce beau lieu. L'un a planté un parterre de fleurs où dominent, à cette époque de l'année, les tardives parures de la terre, chrysanthèmes, dahlias et soucis. Un autre a laissé pousser à l'abandon les grandes feuilles lancéolées des terres humides. Une odeur mouillée se mêle au parfum amer et fort des bordures de buis.

Au fond, à l'endroit où la pente se relève, une maison basse gardée par un chien. Je ne sais pas de coin de ville mieux paré des grâces de la nature que cette oasis de fraîcheur inattendue.

Mais voici une autre surprise et un charme nouveau : les contremaîtres des Gobelins ont, comme le roi de France, des antiques dans leur jardin ; assise au bord d'un bassin, une blanche divinité, Diane ou Minerve, dans un jardinet, le Tireur d'épine, sous des branches noires, un des esclaves de Michel-Ange qui fait penser brusquement aux Jardins Boboli : ce sont les modèles de l'atelier de dessins des Gobelins qui sont venus terminer leurs jours sous l'injure de l'air. Comme leur grâce s'accorde bien avec la liberté de la nature ! Ce ne sont que des plâtres verdis par la mousse, mais ils suffisent pour attester la grandeur des souvenirs historiques qui associent au charme d'un jardin d'Ile-de-France la douce majesté de l'histoire.

C'est là, sur la pente qui remonte vers la rue Croulebarbe, qu'en 1827 Honoré Ulbach assassina Aimée Millot. Ces noms ne vous disent rien ? Ainsi passe la gloire, et dans cent ans, on ne se souviendra plus de Landru. Cette cause fut, avec l'affaire Fualdès, un des deux crimes célèbres sous la Restauration. Aimée Millot, « la Bergère d’Ivry », fut assaillie par Ulbach, à qui elle résista vertueusement : — Elle me résistait, je l'ai assassinée.

Ainsi, en ce temps, comme l'a dit un chroniqueur, il y avait encore des bergères dans Paris, et elles étaient vertueuses.

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Avant que la Bièvre ne fût couverte, elle enserrait les jardins dans une île de forme allongée, l'île des Singes, sur l'un de ses bords, Jean de Croulebarbe, le vieux parrain de la rue voisine, avait un fief et un moulin au temps de Philippe Auguste. Sur l'autre bord, Jean Julienne fit construire un adorable petit pavillon qui subsiste à l'abandon au numéro 7 du passage Moret. L'emplacement appartient à l'usinier voisin, M. Chollet, qui reçoit au mieux les visiteurs. Quand il ne resterait dans Paris en ruine que cet unique témoin d'un art disparu, cette folie à demi écroulée suffisait à attester, sous la poussière et l'herbe grâce, la jeunesse et la force éternelles du plus beau des styles français.

Ce Jean Julienne, qui marque le point d'apogée de la famille, a laissé dans le quartier plus d'un autre noble souvenir ; la Révolution a détruit l'église Saint-Hippolyte sa paroisse, qu'il s'était plu à embellir ; mais traversez l'avenue des Gobelins et descendez, en face de la manufacture, la rue Lebrun. Au numéro 20, sur le côté gauche d'une cour étroite qui s'allonge en jardin, subsiste un vestige d'une beauté émouvante, un salon en rotonde dont la façade a conservé ses fers forgés et ses mascarons c'est tout ce qui reste de l'hôtel de Jean Julienne.

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Descendons encore un peu, par la rue Oudry, qui s'appela autrefois la rue Creuse, puis la rue des Cornes, parce qu'on y entassait les cornes des bœufs dont les peaux avaient été utilisées dans la peausserie. De l'autre côté du boulevard Saint-Marcel, à l'angle des rues Scipion et du Fer-à-Moulin, s'élève une des gloires du quartier, l'hôtel élevé au seizième siècle sur les bords de la Bièvre par le financier lucquois Scipion Sardini.

C'était un de ces rapaces Italiens venus en France à la suite de Catherine de Médicis et qui réalisèrent à la faveur de nos troubles civiques des fortunes scandaleuses. À vrai dire, celui-ci n'était pas un simple aventurier. Il appartenait aux premières familles de Lucques, où son père avait été gonfalonier. Sa mère était une Antominelli alliée au célèbre condottière lucquois Castruccio Castracagni. On suppose même qu'il vint en France en ambassadeur de sa ville. Le certain est que la monarchie l'employa sans jamais lui conférer de titre officiel. On croit qu'il fut chargé d'une ambassade à Londres, mais confidentiellement. La monarchie en usait ainsi à l’égard de étrangers : elle les utilisait, mais ne les reconnaissait pas.

Son rôle politique et sa fortune trop, rapide lui valurent des inimitiés. Le peuple de Paris n'a jamais beaucoup aimé les nouveaux riches. Il entretenait une petite troupe de sergents chargés d'éloigner de ses fenêtres les manifestants trop hardis. Et comme, en dépit des sergents, il ne se sentait pas en sûreté, il avait fait construire un souterrain qui aboutissait vraisemblablement à quelque carrière de la Butte-aux-Cailles. De nos jours, M. Loucheur n'a plus besoin de prendre tant de précautions.

Celles de Sardini n'étaient pas vaines : sous la Ligue, on lui vola ses enfants ; le souterrain, des enfants volés, quel beau sujet de cinéma. Je suppose qu'on les lui rendit moyennant finances. Ils étaient cinq : trois filles, dont l'une épousa un Salviati de Talcy, oncle ou cousin de la Cassandre de Ronsard, et deux fils : Alexandre qui mourut sans postérité mâle, et Paul qui finit chevalier de Malte. Il avait eu une fille, avec laquelle s'éteignit en France le nom de Sardini. La branche italienne a subsisté à Lucques jusqu'en 1906.

Scipion mourut en 1608. L'hôtel, construit en 1565, fut vendu, puis, en 1636, légué par le nouveau propriétaire à l'Hôpital général qui y établit sa manutention. Elle y est encore. Le bâtiment sert aujourd'hui de boulangerie aux hôpitaux parisiens.

Il reste de l'édifice primitif la façade à main droite quand on pénètre dans la cour, et la chapelle d'angle. La grande façade du fond de la cour ne date que du dix-septième siècle. La partie du seizième siècle conserve de beaux médaillons en terre cuite dont l'un représente Scipion l'Africain, allégorie qui s'imposait, encore que le nouveau Scipion ne fît guère revivre les vertus de l'ancien, à commencer par la continence : quand ce nouveau riche s'était vu en possession de la fortune, il avait fait quelque chose de bien digne d'un parvenu ; il avait épousé une jeune fille noble, mais tachée.

Ysabeau de La Tour, demoiselle de Limeuil, était la troisième et plus jeune fille de La Tour d'Orlièges, et très probablement apparentée à Catherine de Médicis, de qui la mère était La Tour de Boulogne. Les La Tour d'Orlièges prétendaient descendre des comtes d'Auvergne et leur branche aînée fut la souche de la maison de Turenne. Les Limeuil étaient la branche cadette.

Il semble bien qu'à ses débuts dans le monde, la jeune Ysabeau se mit en tête de jouer un rôle politique, ambition qui expliquerait sa liaison avec Condé. Brantôme qui va nous renseigner généreusement sur cette histoire, puisqu'elle est scandaleuse, raconte qu' « au commencement qu'elle vint à la cour », elle fit sur l'entourage royal un « pasquin très plaisant » mais qui obtint un assez fâcheux résultat, car Catherine « la repassa par le fouët à bon escient, avec deux de ses compagnes qui estoient de conserte ». Voilà un bon début, Et elle ne devait pas s'en tenir là.

Pendant le voyage de la cour, en juin ou juillet 1564, elle accoucha à Lyon d'un enfant, une fille selon Brantôme, un fils selon d'autres, dont le père était Monsieur le prince de Condé.

Ce petit homme tant joly
Qui toujours chante et toujours rit.

L'audacieuse personne n'en conçut point de honte. Elle ne dissimula point ses couches.

Qu'y scaurois-je faire? disait-elle. Il ne m'en faut point blasmer, ni ma faute, ni la pointe de ma chair, mais ma trop lente prévoyance, car si je fusse été bien fine et avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui y ont fait autant que moi, voire pire, mais qui très bien ont sceu remédier à leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant en cette peine.

Le scandale brisa net sa carrière politique ; cependant, une si belle crânerie trouva sa récompense : quatre mois plus tard, elle épousait le richissime signor Scipion Sardini, échangeant ainsi, comme il arrivé trop souvent, un honneur endommagé contre la fortune. Cependant il faut croire que la justice immanente n'est pas un vain mot, car elle ne fut point heureuse avec son financier. Elle lui reprochait de s'être abaissée jusqu'à lui, étant de si haute famille, et lui répondait : « Et moi, j'ai fait plus pour vous que vous pour moi, car je me suis déshonoré pour vous remettre votre honneur. »

Ce n'est pas tout, et la suite de ses relations avec son ex-amant n'est pas moins piquante que le reste. Juste un an après le mariage avec Sardini, Condé convola à son tour, en novembre 1565. Et à cette occasion, il envoya réclamer à Ysabeau « les carcans, bagues, pierreries et autres belles hardes » qu'il lui avait données. Ysabeau en eut

très grand crève-cœur, mais pourtant elle avoit le cœur si grand et si haut qu'elle lui renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où était un beau miroër avec la peinture dudit prince ; mais avant, pour le mieux décorer, elle prît une plume et de l'ancre et lui ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front.

« Elle-même me l'a dit, ajoute Brantôme, et elle étoit très libre en paroles. » On s'en serait aperçu sans lui.

Brantôme ne laissa pas de tomber amoureux d'une si plaisante dame, et il semble que ses feux furent couronnés. Il composa pour elle vingt-quatre sonnets et d'autres pièces, pur démarquage des sonnets d'amour de Ronsard, principalement des Amours de Cassandre :

Quand je vous vois, Limeuil, avecques vos beaux yeux
Doucement regarder le mal qui me tourmente,
Mon cœur est si ravy, mon âme si contente
Que je mets en oubli mon tourment amoureux…

Ce n'est pas tout encore : Ronsard aussi fut amoureux d'Ysabeau et c'est pour elle qu'il composa, vers 1565, la pièce exquise :

Quand ce beau printemps je vois,
J'aperçois
Rajeunir la terre et l'onde…

1565, c'est l'année où Sardini, nouveau marié, faisait bâtir son hôtel en l'honneur d'Ysabeau. Ronsard habitait non loin, de l'autre côté de la Bièvre, sur la pente opposée de la montagne Sainte-Geneviève, dans la rue des Morfondus, aujourd'hui la rue Rollin. Chantant tour à tour les beautés de sa dame, il nous apprend ainsi, en dépit du vague et du convenu propres au genre, qu'Ysabeau avait le teint vermeil, la voix et l'haleine douces, la taille belle et les cheveux blonds, Il se plaint de l'indifférence dont il aurait été payé :

Les fleurs, de mon amitié
Ont pitié,
Et seule tu n'en as cure.

Il donne à Ysabeau de bien mauvais conseils, mais exprimés en bien beaux vers :

Et nous, sous l'ombre d'honneur
Le bonheur
Trahissons pour une crainte.
Les oiseaux sont plus heureux,
Amoureux
Qui font l'amour sans contrainte.

Toutefois ne perdons pas
Nos ébats
Pour ces lois tant rigoureuses.
Mais si tu m'en crois, vivons
Et suivons
Les combes amoureuses.

Mon ami Henri Longnon, l'homme du monde qui, depuis que Brantôme est mort, a le mieux connu les secrets de ces ombres immortelles ou légères, me dit qu' il est à penser qu'une demi-douzaine de sonnets, composés à la même époque et classés dans le deuxième livre des Amours, celui de Marie, ont aussi pour objet Ysabeau. Il ne semble pas qu'elle ait répondu à cet amour.

Si vous ne le savez pas, cher ami, personne ne pourra plus jamais le savoir.

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Il ne restera plus qu'à rentrer dans Paris par cette singulière petite ruelle des Reculettes qui relie la rue Croulebarbe à l'avenue de la Sœur-Rosalie et qui offrira sur la voie du retour le pittoresque de son ruisseau central, de ses cordes à réverbères et de la boutique d'épicerie qui a l'air de sortir du tableau d'un Hollandais et de n'avoir pas bougé depuis le dix-septième siècle.

Ainsi, après trois siècles écoulés, le souvenir de Mlle de Limeuil nous charme encore parce que c'est pour elle que l'on fit ce bel hôtel et que Ronsard fit des vers. Cela conduit certes à pardonner bien des choses à cette coupable personne. Singulière et passionnée Ysabeau, de qui la sœur désira mourir en entendant une dernière fois la Bataille de Marignan de notre Jeannequin, sans doute fûtes-vous dans votre vie terrestre bien légère et peu digne d'être proposée en exemple. Mais parce que vous avez inspiré les poètes, nous ne pouvons nous défendre à l'égard de votre ombre d'une tendresse indulgente. Il ne nous appartient pas de vous juger : « Que celui qui n'a pas péché... » Là où vous avez passé, nous ne voulons qu'évoquer avec amitié, comme faisait le grave Ronsard, votre corps périssable dont la poésie mêle immortellement le souvenir à la douceur d'un beau lieu.

Lucien Dubech

Pour l'auteur, il ne fait pas de doute que le bal des ardents eut lieu au faubourg Saint-Marceau et non à l'hôtel Saint-Pol dans le Marais. La question est toujours controversée aujourd'hui même s'il semble que le réel lieu du drame soit l'hotel Saint-Pol. (NdE)



Les promenades

La Maison-Blanche

Topographiquement, un vaste trapèze, compris entre la place d’Italie, l’avenue de Choisy, le parc Montsouris et les fortifications.

La Cocarde (1894)

De la Salpêtrière à la Maison-Blanche

Une promenade au départ du pont d'Austerlitz jusqu'au boulevard Blanqui à travers le faubourg Saint-Marceau

La France (1908)

Les promenades
de Georges Cain

Le long de la Bièvre : la ruelle des Gobelins, le passage Moret, le Champ de l'alouette (1905)

Le Figaro (1905).

Autour de la Bièvre : Le logis de la Reine Blanche — L’ile aux singes

Le Figaro (1907).

Un coin du vieux Paris victime de la guerre

Les annales politiques et littéraires (1917)

Les jardins des Gobelins
et l’hôtel de Scipion Sardini

Une promenade au départ de la ruelle des Gobelins

La Revue hebdomadaire (1921)

Le roman de la Bièvre
par Élie Richard

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VII

Chapitre IX

1922

Les quartiers
qui changent de visage

Une promenade à l’ancienne Butte-aux-Cailles

L'Intransigeant (1923)

Paysages parisiens
par L. Paillard

Sur la Butte-aux-Cailles

Le Petit-Journal (1925)

En villégiature à Paris

La Butte-aux-Cailles prend le frais

Le Siècle (1926)

Découvertes de Paris

Paysages tentaculaires

L'ère nouvelle (1926)

Les gosses en marge
par R. Archambault

1 - Dans l'ombre de la Cité Jeanne-d'Arc.

2 - Une leçon d'école… charbonnière.

3 - Ici on est nourri gratis.

4 - La naissance d’un clown.

5 - Petites fugues sur un thème banal

6 - Ceux de la Glacière, rois des chapardeurs.

7 - Les bonnes opinions sont celles qui font vivre.

8 - Et quand ils seront grands.

Paris-Soir (1929)

Promenade à travers Paris

Là où jadis coulait la Bièvre

Le Matin (1929)

La Tournée
par Élie Richard

V - Autour de la Butte-aux-Cailles :

VI - Le Faubourg Souffrant :

XII - Envers de la gloire

Paris-Soir (1930)

Retour à la terre

Ce matin, au bord de la Bièvre, dans les jardins des Reculettes

L'Intransigeant (1930)

Les vestiges
pittoresques du passé

de la Butte-aux-Cailles aux Gobelins

Le Journal (1931)

Claude Blanchard

La Glacière et les Gobelins

Le Petit Parisien (1931)

Paris 1933

Le Treizième arrondissement

Le Journal (1933)

Jacques Audiberti

Les ilots de la misère

Le Petit Parisien (1937)

Ailleurs sur Paris-Treizieme