Villejuif - Camille Pelletan

Villejuif

Le Rappel — 28 octobre 1870

On s'attend tous les jours à quelque chose du côté de Choisy. Les Prussiens sont là, fermant la Seine, barricadant la route, de la France. Derrière eux, nos frères s'arment, le pays, debout, vient à nous. Qui nous sépare ? Choisy, ses retranchements, ses murs crénelés, ses routes creusées et garnies de batteries. C'est le champ de bataille de demain, de ce soir peut-être. Allons le voir.

Nous sortons par la porte de Bicêtre. À droite et à gauche, la campagne.

Avant le siège, les maisons commençaient là. Maintenant, il y a, des deux côtés de la route, des plâtras, des gravats et des pierres, au milieu desquels scintillent des tessons de bouteille.

Puis les files de maisons fermées de la banlieue, cet aspect lugubre que l'on retrouve à toutes les entrées de Paris : portes bâillonnées, fenêtres closes. Parfois, un mobile ou un lignard, devant la maison, indique qu'elle est habitée... par la troupe.

Puis, la grande façade de Bicêtre, qui s'étale au bout d'une avenue de grands arbres.

Et enfin le pavé montant au haut duquel il y a Villejuif.

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Nous nous retournons. La vue est admirable.

Sortie de Paris au sud du 13eLa commune du Kremlin-Bicêtre n'existe pas encore. Elle sera créée quelques années plus tard en la détachant de Gentilly.

Devant nous, Paris, arrangé comme pour un décor. Le profil de la montagne Sainte-Geneviève, avec le dôme du Panthéon et le Val-de Grâce, se découpe, dans une grosse ombre bleue, sur le fond de maisons serrées, baignées d'une brume lumineuse.

Au premier plan, des arbres jaunis, accrochés aux talus de la route, et dont les bouts de branches encadrent admirablement la grande ville et l'horizon.

À notre gauche, les talus réguliers et les bâtiments du fort de Bicêtre émergent des champs. Au moment où nous passons, une détonation se fait entendre et un nuage de fumée se forme et s'arrondit sur un des côtés.

Devant le fort, sur la hauteur, un squelette de maison, un grand mur à pignon déchiqueté et percé ; flanqué de deux autres murs en ruines, témoigne du récent combat de Villejuif et laisse voir, par tous ses trous, les collines perdues dans la vapeur.

Nous nous engageons dans Villejuif. Les barricades se dressent devant nous. On ne passe pas, il faut s'arrêter : nous prenons, à gauche, un petit chemin fermé, d'un côté, par un mur, par une haie de l'autre, et nous débouchons en dedans d'un talus de terre, bordant une route. Sur la route, il y a des tentes dressées, des feux qui flambent, des mobiles, des soldats. Les faisceaux s'alignent, gardés par les sentinelles. C'est le retranchement qui se relie au Moulin-Saquet.

Les ouvrages de défense au sud de la Capitale

La redoute de Moulin-Saquet est ainsi nommée, parce qu'il n'y a là aucune espèce de moulin. Elle est posée sur un plateau qui domine Ivry, la Seine, Chevilly, etc. Devant nous, le plateau s'étend, couvert de champs garnis de lignes de peupliers d'un jaune pâle qui s'évanouissent dans le brouillard. À gauche, les pentes tombent brusquement : la plaine, immense, s'étend sous nos yeux. Il y a çà et là de gros villages, Ivry, Vitry, qui masse ses maisons et ses arbres autour de son clocher. Au fond, une ligne d'arbres indique la Seine.

Je ne vous décris pas la redoute. Imaginez des fossés derrière des fossés, des palissades aiguës, des refuges après les talus, des canons qui guettent ; dans un coin, il y a une maison, où l'on a établi l'état-major. Au milieu, il y a un vaste terrain plat où l'on fait la soupe et où l'on joue au bouchon : les deux occupations du soldat en campagne. Les parapets sont garnis d'hommes qui regardent. Tous les yeux suivent une reconnaissance que font les nôtres du côté de Choisy. Des lorgnettes sont braquées.

Les scènes de guerre, vues de loin, produisent toujours le même effet : un infiniment petit, un déplacement vague de points noirs dans les champs. Sans la fumée et le bruit, je crois qu'il faudrait être averti pour s'apercevoir d'une bataille qui se livrerait sous vos yeux.

J'entends dire près de moi : « Voici la cavalerie, ici, en avant de Vitry. Les voyez-vous le long de ce mur ? ils se cachent. Ah ! en voici un qui revient seul. — Tenez, ils sont dans ce pré, maintenant. — Ils passent derrière les arbres»… J'écarquille les yeux, et ne vois rien. C'est comme les îles fameuses devant lesquelles on passe, en pleine mer. Le capitaine vous avertit que vous allez les découvrir à l'horizon. Tous les passagers sont sur le pont, les yeux fixés sur le point indiqué. Des gascons prétendent apercevoir quelque chose.

Vous, vous ne voyez rien. Des gens obligeants vous montrent le point exact. Vous voyez de moins en moins, mais, pour ne plus déranger personne, et pour ne pas vous distinguer, vous finissez par déclarer que vous apercevez fort bien : tout en pestant à part vous, car cela tombe toujours sur le seul point de l'horizon où vous n'aperceviez pas un peu de brume dont vous puissiez faire une île, avec de la bonne volonté.

Fort heureux quand on ne vous passe pas une longue-vue : car je n'ai jamais aperçu au bout de ces instruments qu'une tache de brouillards blancs.

C'est ainsi qu'il y a un an, je vis l'île de Crète, si célèbre par ses souvenirs mythologiques, et que, cette année, je suivis une reconnaissance d'infanterie et de cavalerie, d-e la redoute du Moulin-Saquet.

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Pendant ce temps-là, la canonnade va son train.

Cela part de tous les côtés ! Tout, autour de nous, est secoué par ces détonations.

L'air tremble ; il semble que tout branle et va s'écrouler. On se demande quel formidable marteleur frappe ces grands coups de marteau, sourds et drus et, de toutes parts, défonce l'horizon. — Avec cela, de temps à autre, un obus passe sur notre tête. Il vient de derrière nous et va devant. L'effet est bizarre : comme si le ciel était en soie et qu'on entendît le cri prolongé de l'étoffe qui se déchire, ou comme si une gigantesque chauve-souris passait sur vous, d'un vol sifflant, à vous frôler de son aile. Involontairement, chaque fois que cela se reproduit, un de mes compagnons baisse la tête ! — Bah ! l'obus va à son adresse ; dans les arbres, en pays prussien.

À quelques pas de nous, on charge et on tire un joli petit canon de campagne en cuivre. Un artilleur, avec le refouloir, enfonce la poudre et le projectile ; il fait cracher au canon ce qui lui restait de fumée dans la gueule. Puis, on place la pièce. Le pointeur s'incline, vers la mire et pointe. Un artilleur introduit la capsule et tire la corde à laquelle elle est attachée.

Boum !... Le canon a reculé de trois pas ; en même temps, la pièce tressaute et bondit sur son affût. La fumée se dégage, s'élargit et se dissipe, et l'on se montre l'un à l'autre la place où le coup a porté.

Au moment où le coup vient de partir, une petite voiture de paysan passe tranquillement sur la route, devant le canon.

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Le Moulin-Saquet défend la gauche de Villejuif, du côté de la Seine et d'Ivry. Les Hautes-Bruyères protègent la droite, du côté de Bagneux. Pour y arriver, on repasse devant l'entrée de Villejuif, et on traverse le plateau devant le fort de Bicêtre.

Moulin Saquet occupé par les prussiens
Source : Musée Nicéphore Niépce, Ville de Chalon-sur-Saône

Sur la route, les murs sont crénelés, les maisons ont des meurtrières, les toits portent des trous d'obus. Tout rappelle le combat d'hier, et prépare le combat de demain.

Au coin de la route qui vient de Paris, quelques croix entourent les sépultures des braves qui sont tombés au premier combat de Villejuif.

Sur le plateau, le chemin est garni de curieux qui regardent. Les obus passent au-dessus d'eux. On y vient en voiture. Des fiacres stationnent auprès. Cette badauderie sous les canons a quelque chose d'amusant. On regarde viser les Prussiens comme on regarde, aux parapets des ponts, passer les Mouches ou pêcher à la ligne.

Nous arrivons près de la redoute. Le chemin quitte la grande route et s'avance dans la plaine nue, du côté des Prussiens.

À l'embranchement, il y a une croix de bois noir. Je m'approche et je lis :

Ci-gît
Ici rep-
ose
Courgenet (93e de ligne)

C'est un Breton mort au dernier combat. Je vois, partout autour de moi, des braves qui ne laisseront pas les Prussiens reprendre son tombeau.

La redoute des Hautes-Bruyères est plus grande que celle du Moulin-Saquet. Elle s'entoure d'une ligne de fossés sérieux, qu'il faudrait bien des cadavres pour combler. Elle a des abris que les bombes et les obus ne pénétreront pas ; et, chaque fois qu'il en est besoin, elle donne la parole aux canons de la marine, qui savent s'en servir.

Quelle voix ils ont ! On en est assourdi, étourdi ; et quand le fort de Bicêtre et la redoute font des duos, je vous promets qu'on les entend de loin.

De la redoute, la vue est admirable. Devant, une vallée, comblée de feuillages.

L'aqueduc d'Arcueil multiplie au milieu ses arches blanches, dont les arbres viennent caresser les arceaux de leur cime. De l'autre côté, un village se serre sur la hauteur autour de son clocher : c'est Bagneux. Au-dessus, à l'horizon, une hauteur bleue, fondue dans les nuages, lève la tête et surveille : c'est Châtillon. Ils sont là ; de là, ils dominent Paris et nos forts ; et, de temps à autre, ils envoient leurs obus jusqu'ici.

Car ils ont envoyé quelques obus hier aux Hautes-Bruyères. On s'est écarté ; on a laissé les obus éclater tout à leur aise ; ils n'ont fait aucun mal. Du reste, il vient peu de projectiles chez nous. Nous tirons ; on ne répond pas.

Cela indique chez nos ennemis une singulière pénurie de munitions. Ils n'ont pas beaucoup de pain, mais je crois qu'ils ont encore moins de poudre et de plomb. Il est aussi difficile de leur arracher un coup de canon, qu'un pourboire à Harpagon.

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Nous trouvons là un jeune officier qui était à l'affaire de Bagneux. On avait commencé par canonner fortement le village.

Les Prussiens s'étaient retirés dans les endroits à l'abri : c'est de là qu'ils défendaient le village.

Un mobile, passant à côté de notre officier, reçoit un coup de fusil qui sortait d'un soupirail et j'effleure à peine. Sans se troubler, le mobile saisit un cadavre, bouche le soupirail et descend avec des camarades dans la cave. On empoigne les Prussiens et on les ramène.

Maintenant, le jour où nous voudrons, nous rentrerons dans Bagneux.

Le soir vient, un soir pâle et triste d'automne. La fumée des canons se colore de nuances violettes tout à fait charmantes à voir. — Dans une heure, on fermera les portes. Les curieux qui ne veulent pas bivouaquer en plein champ, cette nuit, n'ont plus qu'à rentrer. C'est ce que nous faisons.

CAMILLE PELLETAN


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