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LA GOUTTE DE SANG
par
Jules MARY
(1908)
DEUXIÈME PARTIE
La détresse d'une mère
XI
L’accordéon gémissait du côté de la rue Brillat-Savarin.
Une voix de stentor emplissait de sa sonorité la solitude de ces parages :
Mais l’entends le bruit de son cor qui résonne au loin dans la plaine.
Mirador passa sous le pont du chemin de fer de Ceinture, hésita un instant, afin de faire perdre sa piste au cas où il eût été suivi, à traverser la poterne Kellermann, revint brusquement, sur ses pas et se perdit dans les jardins et les bosquets qui longeaient un vaste terrain vague, dans lequel s’alignait, presque sans maison, la rue des Peupliers. Il passa auprès des deux artistes ambulants qui s’évertuaient à chanter le nez vers le ciel, semblant, implorer du Très-Haut la manne céleste destinée à leur nourriture quotidienne, mais hormis quelques galopins qui les suivaient, il n’y avait là personne. La provende devait être bien maigre.
Lorsque l’officier passa près d’eux, ils se turent. Le musicien rejeta son instrument de supplice dans son dos. Le chanteur rentra son dernier souffle dans sa gorge avec un mouvement de déglutition et tous deux, de loin, suivirent Mirador qui, pourtant, n’avait pas en l’air de les reconnaître.
Au fond du jardin, derrière le petit kiosque, pour l’instant abandonné, d’une marchande de gaufres qui s’installait là les jeudis et les dimanches de la belle saison, l’officier s’arrêta et attendit.
Il fut rejoint aussitôt par l’Amidon et Montre-Tout.
Un colloque rapide s’établit.
Mirador les mettait au courant du drame dont il avait failli être la victime.
— Il fallait nous appeler, mon capitaine... Un coup de sifflet et nous étions là !...
— C’était vous brûler pour la bande de Coribasse... Tandis que maintenant la partie est belle... Vous avez là deux hommes de la bande... par eux vous pouvez arriver à connaître le repaire du chef... Brûleur ira rendre compte, sûrement, de sa défaite et de la façon dont il a arrangé son copain... Filez-le... Par lui, on doit savoir quelque chose... Où est Boutort ?
— Chez le bistro... En ne vous voyant plus, on était inquiet.
— Bon. Rejoignez-le et bonne chance. Ah ! au fait ! dit-il en s’interrompant... Comme il y a un cadavre là-haut, vous allez être mêlés à une intervention de la police... Êtes-vous en règle avec vos papiers ?
— Rien à craindre...
Deux poignées de main chaleureuses. Ils se séparent.
Marchenoir et Chevillât n’entrent pas de suite chez le mastroquet. Ils laissent écouler un temps normal afin de ne pas être impliqués dans l’affaire à titre de renseignements et de témoins, si elle prend mauvaise tournure.
De loin ils surveillent la maison. Ils ne tardent pas, en effet, à voir sortir le marchand de vins... À son comptoir une femme l’a remplacé, surgie d’on ne sait où... Un quart d’heure après, il revient avec des gens du commissariat... Un quart d’heure encore, et, sur une civière, on emporte un corps jusqu’au poste, en attendant l’ambulance urbaine mandée par téléphone.
Alors Montre-Tout s’approcha.
Montre-Tout a l’âme sensible. Déjà ses yeux sont humides de larmes.
— Il y a un malheur ? interroge-t-il.
— Oui... dit le mastroquet, brusquement, un client qu’a eu la bonne idée de venir se suicider dans mon garni...
— Mort ?
— Non. Paraît qu’il en reviendra peut-être... On vient de l’interroger pour savoir les motifs de sa funeste résolution et il a déclaré qu’il avait voulu se périr par chagrin d’amour.
— Pauvre homme ! murmura l’accordéon.
Ils entrèrent, se mirent à une table.
Dans la petite salle, très étroite, deux hommes se trouvaient déjà :
Boutort et Brûleur !
Brûleur était encore sous le coup de ce drame auquel il ne comprenait rien, et, du reste, à demi assommé, il avait beaucoup de peine à mettre de l’ordre dans ses idées. Une compresse avait étanché le sang de sa blessure au crâne. Et, par-dessus, il avait enfoncé fortement sa casquette. On ne pouvait rien deviner. Le commissaire l’interrogea, interrogea Boutort. Mais ils venaient d’entrer, déclarèrent-ils, et ne pouvaient donner aucun renseignement. On les laissa tranquilles. Le blessé n’accusait personne, s’obstinait à raconter une histoire d’amour. La pensée d’un crime disparaissait.
— J’ai faim, déclara l’Amidon... On pourrait pas avoir une omelette et un peu de charcuterie ?... On a de l’os, patronne, ajouta-t-il en tirant de sa poche quelques pièces de menue monnaie et des sous qu’il étala dans sa large main.
— Tout de suite, tout de suite...
Ils se firent servir un litre de vin en attendant. Rien ne facilite les relations et ne fait faire connaissance comme d’avoir une histoire à raconter. Et l’histoire était toute trouvée. C’était celle du suicide du Boucher. La patronne ne tarissait pas, inventait des détails. L’Amidon était généreux. Il l’invita à prendre un verre et, cinq minutes après, Boutort était assis à leur table et trinquait.
Seul Brûleur, silencieux, sombre, ne bougeait pas de son coin.
— Il a des idées noires, fit la commère parce que je vais vous dire, le Boucher était son ami… ils s’aimaient tous les deux comme un castor en peau de luxe...
Elle leva le coude, vida son verre d’un trait et fit claquer sa langue.
— Allons, Brûleur, viens boire... ça distrait... Je régale d’une tournée pour répondre à l’honnêteté de ces braves artistes...
— Pas le cœur à la boisson, mère Lucas ! grommela le bandit.
La patronne était l’hôtelière de l’hôtel du Volga. Des ramifications mystérieuses l’attiraient ainsi aux deux extrémités de la grande ville.
— Puisqu’il n’a qu’un trou dans la peau, et que ça se bouchera facilement... viens boire.
L’homme se décida, se souleva péniblement, vint retomber à la table commune et s’y accouda, en promenant un regard terne sur ses compagnons de hasard.
Il n’eut aucun soupçon. Ils avaient bien l’air connue lui, de misérables associés de basse pègre, vagabonds errant dans les nuits de Paris, en veine de régaler, pour l’instant.
Les gueux, les gueux s'aiment entre eux.
Ce fut Montre-Tout qui fredonna. Des litres apparurent. On les vida et les renouvela.
Brûleur ne desserrait les dents que pour boire. La mère Lucas préparait l’omelette. Les hommes étaient seuls. Boutort, tout à coup, cria :
— Mère Lucas, une omelette pour trois... et de la charcuterie idem...
L’œil de Brûleur parut s’animer. Il releva le front. Sa voix enrouée gronda :
— Pour quatre, mère Lucas... faut qu’on, prenne des forces... tonnerre de sort !...
Les apaches échangèrent un regard rapide.
Ce regard voulait dire :
— Ça marche ! Ça marche !
Deux ou trois clients de hasard entrèrent et firent servir quelque chose, puis s’en allèrent. Le bruit d’un suicide chez le bistro s’était répandu aux environs et amusait les curieux. C’était tout. Bientôt la salle redevint vide. Lentement, Brûleur sortait de sa léthargie mentale, s’animait... S’animer est une expression exagérée pour désigner son attitude, car Brûleur ne s’animait jamais, et ne répondait guère aux questions que par des monosyllabes brusques, des oui ou des non... Faire parler cet homme, ils comprirent que c’était une besogne à laquelle il fallait renoncer... Brute n’allant pas au delà de la plus stricte, de la plus étroite matérialité animale... exécuteur de consignes, duquel on ne devait rien attendre, ni réflexion, ni hésitation, ni pitié.... On ne lui connaissait qu’une affection, — était-ce bien le mot ? — et c’était pour le Boucher !... Or la pensée lancinante, aiguë, qui torturait sa simplicité de primitif, c’est que lui, qui aimait le Boucher, venait de l’assassiner !... Comment cela s’était-il passé ? Il ne s’en rendait pas bien compte. Boucher, plus tard, s’il en revenait, lui expliquerait sûrement ce mystère...
Un autre regard des contre-apaches transmit leur pensée commune...
— Il ne parlera pas !...
Du reste, peu importait. Leur but n’était pas là. On va voir ce qu’ils voulaient. Leurs tentatives pour griser le bandit restaient vaines. Cet homme, ils s’en aperçurent, eût englouti toute une cave. Il buvait comme on respire. Boire faisait partie de sa vie. Alors, les trois compagnons — comme s’ils s’étaient donné le mot — eurent soudain la langue pâteuse, le vin tendre, la confidence facile...
Ah ! c'était, à les entendre, trois rudes lapins, et qui en avaient vu de toutes les couleurs. L’accordéon n’était là que pour la frime, et puis c’était un métier comme un autre et qui permet d’ouvrir bien des portes. Aux jours de dèche, ça rend service. En outre, ça empêche de lécher les murs de trop près, quand on a faim, ou de passer la langue sur une corde à puits pour se désaltérer, quand on a soif...

