Dans la presse...

 Des Maisons qu’il faut détruire - Passage Moret -1911

Des Maisons qu’il faut détruire

Ce sont celles de l'Impasse Moret - Treizième arrondissement.

La France — 14 juin 1911

Impasse Moret. Avez-vous parcouru ce triste coin du vieux Paris ? Avez-vous erré un après-midi d’été sur les bords de la Bièvre aux eaux noires et fétides ? Je suis sûr que non. Je suis même certain que vous ne vous doutez pas qu'il existe dans la Ville-Lumière un quartier aussi misérable, aussi insalubre. Il y a là, entre la rue des Cordelières et la rue des Gobelins, près de la rue de Croulebarbe, un ramassis de bicoques aux toits chancelants, aux murs lézardés ou pourris. La Bièvre s’étale au milieu, empuantie par les déchets des tanneries dont elle est bordée. Quand se décidera-t-on à faire disparaître à jamais ce foyer d’infection ? Quand donc aurons-nous la joie de voir crouler les maisons de l’impasse Moret sous la pioche des démolisseurs ?

Le passage Moret en 1925 par Eugène Atget

Une vue de l’impasse Moret

Elle est formée de trois ruelles tortueuses. La première s’ouvre sur la rue des Cordelières, une rue silencieuse où l’on trouve des poules picorant entre les pavés, une rue dont les maisons ressemblent à des casernes, une vieille rue d’aspect tout provincial. A droite, une tannerie depuis longtemps abandonnée. A gauche, une usine où grouille une population d’ouvriers.

Je fais quelques pas et je me heurte à un petit pont jeté sur un bras de la Bièvre. Je me penche... Je me recule aussitôt, presque suffoqué. Ça sent mauvais là-dessous, une affreuse odeur de pourriture... Et à droite et à gauche, du haut en bas de ces maisons sordides, des êtres humains naissent, vivent, s’étiolent...

Pont de bois sur la Bièvre dans le passage Moret - Eugène Gossin, Photographe (1910)
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

J’interroge le concierge de l’impasse, car l’impasse Moret a son concierge. Ce brave homme est chargé d’allumer à la nuit tombante une lampe à huile qui est placée dans une lanterne accrochée au mur de droite. Une lampe à huile ! Où sommes-nous ? A Paris ou dans quelque village de la Corrèze ou des Basses-Alpes ? En quel siècle vivons-nous ?... Le concierge pourtant a l’air heureux de son sort. « Il paraît, me dit-il, qu’on va couvrir la Bièvre, sur la proposition de M. Deslandre s, notre conseiller municipal. Mon neveu, qui est artiste peintre, prétend que c’est dommage... J'ai un fils à la tannerie. Il « turbine » dur tout le long de la journée, mais il gagne largement sa vie : quatorze sous de l'heure. Si l’on donne une indemnité à son patron, est-ce qu’il touchera quelque chose, lui ? »

Je lui réponds que je n'en sais rien, mais que j’espère que son fils ne sera pas oublié dans la répartition des indemnités d’expropriation. Puis je dis, au hasard :

— On parle de démolir l’impasse Moret.

Son visage devient grave.

— Et pourquoi, monsieur ? Je lui explique que la démolition de ces maisons insalubres s’impose pour des raisons d'hygiène publique. Mais il n’a pas l’air convaincu ; il hoche la tête en soupirant :

— Je suis né dans l’impasse, Monsieur... J’aurais bien voulu y mourir.

Un village de chiffonniers

Il est situé dans la seconde ruelle, celle du milieu. Des masures à deux étages. Sur le pavé, des sacs pleins de papiers sales et de chiffons souillés. Une horde d’enfants, vêtus de loques, chétifs pour la plupart. Le contraire serait étonnant.

J’aperçois, accroupi sur le seuil d’une masure qui semble près de tomber en ruines, un chiffonnier à longue barbe blanche. C’est une des célébrités du quartier. On l’appelle le père « Vingt-Gosses » parce qu’il a eu de trois mariages différents, douze fils et huit filles. Il ne sait plus ce que ses enfants sont devenus. Ils ont fui, l’un après l’autre, l’impasse Moret pour aller tenter la fortune.

Un marchand de vins établi dans la ruelle me conte une touchante anecdote sur le père « Vingt-Gosses ». Les voisins de palier du vieux chiffonnier, un ménage de marchands de bric-à-brac, sont morts l’an dernier, emportés par la fièvre typhoïde à quelques jours d’intervalle. Ils laissaient un fils, un bambin de trois ans. On allait expédier ce petit malheureux aux Enfants-Assistés... Il fut recueilli par le père « Vingt-Gosses ».

Ce marchand de vins loge à la nuit pour cinq sous les sans-asile. Si vous voyiez le dortoir commun, les paillasses alignées contre les murs humides ! Et dans l’impasse, les loyers sont chers ?

Les maisons de la troisième ruelle sont assez logeables, bien que leurs façades soient noires, leurs escaliers étroits et tortueux. Je note au passage une immense baraque en planches, toute délabrée. Je demande au bouquiniste qui occupe une des chambres du rez-de-chaussée :

— Combien payez-vous de loyer ?

— Deux cents francs ! Mais pour deux cents francs par an, dans certains quartiers de Paris, au quartier Latin par exemple, on peut louer une chambre propre dans une maison d’honnête apparence, une chambre qui ne soit pas pleine de vermine et infestée de punaises comme toutes les chambres de l’impasse Moret.

Que faire ?

Démolir cette enclave insalubre, de fond en comble. La mortalité est grande dans l’impasse. Il ne se passe pas de semaine sans qu’il y ait un mort, sans compter les malades qui s’en vont mourir à l’hôpital. Au vingtième siècle, des citoyens français ont le droit de s’éclairer autrement qu’avec une lampe à huile, d’exiger de l’eau potable et de se loger ailleurs qu’en des bâtisses qu'un souffle de vent fait chanceler.

M. L.

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