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La vieillesse de Monsieur Lecoq
par
Fortuné du Boisgobey
PREMIÈRE PARTIE
M. Lecoq se dérobe
VI
— Vous le tenez.
— Comment ça ?
— Le fil, c'est le muet, parbleu !
— Mais puisque je vous dis qu'il ne veut pas ou qu'il ne peut pas parler ; puisque vous-même vous êtes d'avis que nous n'en tirerons rien.
— Pardon ! je crois qu'il ne vous dira rien, mais je crois aussi que, sans le vouloir, il vous apprendra bien des choses.
— Expliquez-vous, je vous en prie.
— Je m'explique. Ce muet n'est pas tombé de la lune dans les rues de Paris, n'est-ce pas ? Il vivait quelque part avant d'être arrêté. Chez l'assassin ou ailleurs, peu importe. Quand vous saurez où il vivait, vous saurez qui il est, et qui il fréquente. Il faut donc, avant tout constater l'identité du muet.
— Bon ! mais ce n'est pas commode. Nous ne pouvons pas l'exposer à la morgue. Il est aussi vivant que vous et moi.
— Et c’est bien heureux. S’il était mort, je vous conseillerais de renoncer à suivre l’affaire.
— Vous avez donc trouvé un truc ?
— Oui, et un bon. Je le crois même infaillible.
— Mon cher Lecoq, vous nous sauvez la vie et M. le préfet m’a chargé de vous dire que si vous vouliez nous aider…
— De mes avis, tant que vous voudrez, interrompit le bonhomme, pour couper court aux insinuations de l'agent supérieur. Deux questions avant de vous indiquer mon moyen. Vous m'avez dit que le muet n'avait pas assisté à l'ouverture de la malle. Êtes-vous sûr qu'il ne sait pas ce qu'elle contenait ?
— Je réponds que, s'il le sait, ce n'est pas depuis son arrestation qu'il l'a appris.
— Très-bien. Maintenant qu'a-t-on trouvé sur lui quand on l'a fouillé au Dépôt ?
— Sept sous, un eustache comme on en vend dans les foires de campagne et un gros morceau de charbon.
— De charbon ? répéta M. Lecoq. Cela pourra servir plus tard. En attendant, voici le moyen : il faut, sans perdre une heure ni une minute, mettre ce garçon-là dehors.
— Le mettre dehors ! s'écria le chef de la sûreté. Le relâcher !
— Mon Dieu, oui, dit tranquillement le bonhomme, qui souriait en tournant ses pouces.
— Voyons, père Lecoq, vous n’y pensez pas… ou bien vous voulez me faire poser. Comment ! vous me conseillez de, mettre en liberté un individu qui en aura au moins pour dix ans de travaux forcés, et encore en supposant qu'il ne soit pas condamné comme auteur principal.
— Je vous conseille de le mettre dehors, mais je vous conseille aussi de le filer.
— À la bonne heure ! Je commence à y être. Alors vous croyez qu'en le filant, nous saurons qui il est ?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr.
— Le truc a du bon, je ne dis pas le contraire, quoiqu'il ne soit pas neuf.
— Il y a quinze ans que je l'ai inventé; je m'en suis servi trois fois, el il m'a toujours réussi.
— À vous, oui, mais tout le monde n'est pas de votre force.
— Pour suivre un homme sans qu'il s'en aperçoive ? Allons donc ! Dans notre métier, c'est le pont aux ânes qu'une filature bien faite, et j'aime à croire, que vous avez encore des agents capables de travailler proprement.
— Sans doute… sans doute… seulement, si je pouvais opérer moi-même, ça vaudrait mieux. Mais il n'y a pas moyen, le muet me connaît.
— Si ce n'est que ça qui vous embarrasse !... Dans mon temps je n'aurais pas eu de peine à me déguiser si bien que le filé aurait pu me demander son chemin sans me reconnaitre.
— Vous, mon cher Lecoq, vous travaillez en amateur. Moi, ma position officielle me gêne. C'est pour ça que nous voudrions confier l'affaire à un homme comme vous.
— Ne parlons pas de cela et revenons à mon moyen. En thèse générale, il y a deux inconvénients à l'employer. D'abord, l'homme peut brûler la politesse aux fileurs et se sauver. Mais des agents qui se laisseraient berner de la sorte mériteraient d'être cassés aux gages et je suppose que les vôtres ne feront pas cette sottise-là. Ensuite, l'homme, s'il est très-malin, peut se douter qu'on le suit et s'amuser à vous dérouter. J'en ai filé un jadis qui nous a donné assez de fil à retordre, mais j'ai pourtant fini par le pincer. Si on s'aperçoit que le particulier joue au plus fin, on en est quitte pour lui remettre la main dessus et pour l'écrouer à nouveau. L'essai peut ne pas réussir, mais du moins il ne coûte rien. D'ailleurs, si les renseignements que vous m'avez fournis sont exacts, je garantirais que vous n'avez rien à craindre de pareil avec votre homme. Il est sourd-muet, c'est démontré. Donc, il n'a rien compris à tout ce qui s'est passé depuis que vous le tenez au poste. Il n'a pas vu ce qu'il y a dans la malle, et, par les raisons que, je vous ai exposées, je ne crois pas qu'il le sache. Cela étant, il ne s'étonnera pas qu'on lui donne la clé des champs, et il s'en ira sans défiance. Une fois dehors, il faudra bien qu'il aille, quelque part, et quand il aura conduit vos agents à la porte d'une maison quelconque, le reste ira tout seul. Je vous recommande seulement de leur remettre des fonds, pour qu'ils ne restent pas en route si ce gaillard-là monte en chemin de fer, comme ça pourrait bien arriver, car je soupçonne qu'il n'habite pas Paris.
— Il ne prendra pas le, chemin de fer, puisqu'il n'a pas d'argent.
— C'est vrai, j'oubliais qu'il n'a que sept sous dans sa poche. Mais il peut passer la barrière et gagner la campagne à pied. Il faut que vos hommes soient en mesure de ne pas le lâcher.
— Ça, c'est facile, seulement…
— J'ai dit, mon cher maître, reprit gaiement le vieillard. Ma consultation est finie, et je crois que je vous ai fait bonne mesure. Maintenant que je vous ai mis à la main le pain et le couteau, c'est à vous de vous en servir. Vous me permettrez donc d'aller rejoindre mon fils qui m'attend dans la salle à manger. Je ne le vois que le dimanche, et ce jour-là je lui appartiens.
L'agent supérieur s'était levé, mais il ne faisait pas mine de partir.
— Est-ce que vous avez autre chose à me dire ? demanda M. Lecoq avec une nuance d'impatience.
— Quelque chose de très important, répondit le consultant d'un air mystérieux.
— Voyons.
— Mon cher Lecoq, vos conseils valent leur pesant d'or ; je vous remercie cordialement, de ne pas les avoir épargnés, et je vous promets qu’ils seront suivis. Vous êtes toujours notre maitre à tous et il n'y a que vous pour débrouiller un écheveau judiciaire.
— Cher ami, vous me flattez trop. Je vais me mettre sur mes gardes.
— C'est inutile, car j'arrive au fait. Vous savez qu'en matière de police, la théorie n'est rien à côté de la pratique. Je viens vous demander, de la part de M. le préfet et de la part du juge d'instruction, de consentir à mener l'affaire vous-même. Si vous y consentez, on vous accordera tout ce que vous voudrez.
— Ah ! ah ! c'était donc là que vous vouliez en venir ? Eh bien ! mon cher, je suis très honoré de la confiance que ces messieurs me témoignent, mais je ne puis pas faire ce qu'ils désirent et vous allez comprendre pourquoi. Vous savez que j'ai un fils.
— Oui, certes, et je sais même que vous avez le droit d'être fier de lui.
— J'accepte le compliment, parce qu'il le mérite. C'est le plus loyal garçon et le plus brave cœur que je connaisse. Je l'ai élevé le mieux que j'ai pu, il s'est déjà fait une situation et il est à la veille de s'en faire une bien meilleure, car il va épouser une jeune fille charmante qu'il adore, qui l'adore et qui lui apporte en dot une grosse fortune. Il se marie le mois prochain. Jugez si je suis disposé à me lancer dans une affaire qui me prendrait tout mon temps.
Et puis, mon cher, Louis ignore absolument que j'ai longtemps travaille dans votre partie, et qu'une forte portion du bien que je lui laisserai a été gagnée, en faisant la chasse aux coquins. Je désire qu'il l'ignore toujours. S'il l'apprenait, je suis sûr qu'il ne rougirait pas de moi, car il m'aime et il sait ce que je vaux. Mais je tiens à lui épargner un chagrin. Vous ne m'en voudrez pas de cet aveu, car vous savez que dans le monde on a des préjugés contre notre profession. Or, comment voulez-vous que j'entreprenne une instruction, au moment où je ne pense qu'à établir mon fils ? Je ne fonctionnerais pas huit jours sans qu'il s'aperçût d'un changement dans mon existence. Ainsi n'en parlons plus. Vous avez tout ce qu'il faut pour faire la besogne aussi bien et mieux que moi.
— Non, mon cher Lecoq. Cette affaire-ci ne se présente pas comme les autres. Ce sera un casse-tête chinois où nos agents perdront leur latin. Les journaux s'en mêleront et nous mettront des bâtons dans les roues sous prétexte de nous aider. Il faudrait que l'instruction fût conduite secrètement, qu'on fit dire par la presse que nous avons à peu près perdu l'espoir de trouver le coupable, et qu'elle fut menée par un homme étranger en apparence à la police, un homme d’une habileté supérieure et dont personne ne se défiât. Or, il n'y en a qu'un, c'est l'opinion de tous mes chefs et la mienne.
— Vous me comblez, mais vous vous trompez. Il y a quelqu'un que vous pourriez employer et qui réunit toutes les conditions, ou peu s'en faut. C'est cet ancien détective qui est arrivé de Londres l'année dernière, et qui vous a déjà, si je ne me trompe, rendu d'importants services. Vous savez qui je veux dire… Il a deux noms qu'il a l'air d'avoir pris dans le dictionnaire de Bouillet… deux noms de bataille.
— Tolbiac de Tinchebray ! Le préfet y a pensé d'abord, mais...
— Il me semble que ce serait un excellent choix. D'après ce qu'on m'a dit, il est très intelligent, très-fin, très actif, n'a une fortune indépendante, et ce point n'est pas à dédaigner dans un emploi qui exige une probité scrupuleuse. Avantage encore plus précieux dans l'espèce, ses relations avec la préfecture ne sont connues que des chefs supérieurs. Il est reçu dans le monde et il y a même des succès. Pour une enquête officieuse, vous auriez beaucoup de peine à trouver mieux. Et, j'y pense, n'est-ce pas lui qui, l'été passé, vous a déniché l'assassin de la rue du Sabot, ce repris de justice qui courait les cocottes et qui jouait au baccarat ?
— Oui, il a très-habilement manœuvré dans cette affaire et ses fréquentations dans le demi-monde l'ont beaucoup aidé à trouver l’homme que nous cherchions depuis six mois. En revanche, pour le vol des diamants de cette duchesse espagnole, il a complètement échoué.
— On ne réussit pas toujours. Je suis persuadé qu'il fera mieux cette fois-ci. Avez-vous quelque objection contre ce choix ?
— Pas précisément. Cependant, il n'inspire pas chez nous une entière confiance. On n'a jamais trop su pourquoi il avait quitté l'Angleterre, et nous n'avons pas d'informations suffisantes sur ses commencements.
— Il est clair que sa noblesse ne remonte pas aux croisades, mais si on voulait n'employer dans la police que des fils de pairs de France, ce serait comme si on voulait faire la cuisine avec des gants gris-perle. Croyez-moi mon cher, Tolbiac est l'homme qu'il vous faut.
— Il faudra bien que nous le prenions puisque vous nous abandonnez, mon cher Lecoq. Je parlerai de lui à M. le préfet, et pour le décider je m'étayerai de votre opinion. Mais, je commencerai par suivre votre conseil en ouvrant la porte au muet.
— Le plus tôt sera le mieux.
— Je vais de ce pas au Dépôt. Dans un quart d'heure, le muet sera dehors, J'ai justement sous la main deux de nos meilleurs agents. Je viendrai vous dire le résultat.
— Quand vous voudrez, excepté le dimanche, dit, en souriant M. Lecoq. Louis doit s'impatienter. Nous partons dans une heure pour aller passer le reste de la journée chez sa fiancée.
L'agent comprit que l'audience était finie. Il serra la main du vétéran et courut au palais pour essayer du moyen indiqué par le plus ingénieux des policiers passés, présents et futurs.

