LES AMIS DU PEUPLE
par
Jean VIGNAUD
(1904)
XVI
(suite et fin)
Montel et le brigadier les suivirent. Le terrain dominait la vallée de la Bièvre, et l'on voyait la rivière, captée plusieurs fois durant son parcours, s'évader comme une prisonnière, haleter un moment, et venir mourir, stagnante, boueuse et sacrifiée d'acides l'intérieur des tanneries. Anciennes demeures seigneuriales, celles-ci élevaient au-dessus de la pourriture des eaux leurs fenêtres en arcs et leurs portes aux panneaux sculptés. Des peaux de moutons, des toisons de chèvres, des monceaux de laine sale s'étalaient sur les resserres qui, avec leurs murs à jours, ressemblaient à de menaçantes bastides. Plus loin surgissaient les masures qui bordaient la rue Barrault. Sur les hauteurs se découpaient, ainsi que de monstrueux massifs, les hameaux d'Arcueil et de Gentilly.
À quelques mètres de la boulangerie presque dans le prolongement de l’un de ses murs, une estrade avait été dressée. On l'eût prise aisément avec sa décoration de feuillage pour l'emplacement improvisé d'un orchestre de village. Le poète Meyrat venait d'en gravir les marches, et, debout, les poings posés sur un table, sa silhouette dominait la foule. Il saluait les ouvriers qui le reconnaissaient au passage, et les hommes, fiers d'être distingués par lui, répondaient à la hâte, en réparant le désordre de leur tenue. Parfois, il courbait sa taille en avant pour s'entretenir avec l'un d'eux et brusquement surgissaient hors de l'estrade, ses épaules trapues, son cou puissant et sa figure osseuse, ornée d'une longue barbe noire. On eût dit, à ce moment, que sa tête roulait dans le feuillage, emmêlait ses poils aux branches, piquait ses yeux enfantins parmi les grappes de fleurs. Il attendait la fin du défilé, La cour de la boulangerie se vidait lentement. La plupart des derniers arrivants n'avaient point assisté à la cuisson. Derrière Montel et le brigadier apparurent le pasteur Dumény et M. Barral. M. Dumény, vêtu d'une redingote aux basques flottantes, coiffé d'un chapeau de paille roussi par le soleil et déformé par la pluie, frappait le sol de ses souliers ferrés. Il donnait à l'historien des nouvelles de ses enfants et de ses raisins.
M. Barral retenait son ami par la manche, craignant de se perdre. Un feutre tombait sur ses sourcils et cachait la moitié de sa figure, tandis que, remontée sous son menton, sa cravate blanche balafrait une de ses joues. Guéroult, une églantine à la boutonnière le suivait. Puis ce fut Thiébaud, à la face baignée de sueur et de dignité. D'une main, il désignait aux camarades les tanneries de la vallée, de l'autre, il touchait sa jambe de bois.
— C'est là que je l'ai perdue, s'écria-t-il avec colère.
Enfin, le dernier assistant franchit la porte. Il fixa un point dans l’espace, se précipita vers lui comme sur un ennemi, puis se perdit, affairé, dans la foule. C'était Rodigues.
Des ouvriers commandèrent qu'on fermât la porte, afin que nul ne troublât Meyrat qu'ils voulaient écouter en plein air aussi bien que dans une chambre close. Les causeries et les rires volaient ainsi que des grains menus de farine. Rodrigues menait de tomber en arrêt devant Montel.
— J'ai de graves nouvelles à vous apprendre. dit-il, d'une voix haletante. La Fraternité a fermé ses portes et Durieu est parti. Avez-vous vu Chatenay ? II faut que je le prévienne.
Sans attendre la réponse. Rodrigues reprit sa course.
— Cherche toujours, murmura Laval d'un ton ironique.
Jaques, tout pale, se rapprocha du boulanger, mais, dès sa première phrase, ses voisins lui imposèrent silence, intrigués qu'ils étaient par les mouvements de Meyrat. Depuis un moment, le poète penchait en avant, regardait sous la table, à droite, à gauche, derrière lui, se tournait vers la boulangerie, interrogeait la vallée.
— Je ne le vois pas ! s'écria-t-il.
Qui ne voyait-il pas ? Les ouvriers suivaient ses gestes, se reculaient dans la direction de la cour, dévisageaient leurs compagnons, se haussaient comme pour inspecter les tanneries.
— Il a peur de nos acclamations !
Les ouvriers clignaient les yeux en souriant-, car ils n’osaient pouffer tout haut, par crainte d'être dupes. Existait-il par le monde, un homme capable de redouter le spectacle du leur joie.
— Le docteur Chatenay est un capon ! reprit Meyrat.
D'abord les assistants demeurèrent stupéfaits ; seule, une femme enceinte, les mains croisées sur son gros ventre, protesta.
— Il est gentil, répondit-elle.
Et Jacques reconnut Mme Lefort.
— Je dis que c’est un capon ! répéta Meyrat avec force.
— Oui ! oui ! c'est- un capon ! acquiesça-t-on de toutes parts.
Meyrat savait bien ce qu’il fallait dire. Puisqu'il traitait Chatenay de capon, c'est qu'en toute équité le docteur ne méritait pas d'autre nom.
— Pour punir, continua Meyrat, il ne mangera pas de notre soupe.
Il s'arrêta, puis d'une traite ajouta, au milieu des applaudissements :
— De notre soupe que nous ferons avec son pain.
Comme fis avaient eu raison d’escompter les bons tours de Meyrat ! À vrai dire, ils ne s’attendaient pas à celui-là, qui surpassait en malice tous les autres. Ils voyaient le docteur arriver à l’improviste, chez eux, poser un pain sur la table et fuir sans partager leur repas. Ils n'avaient jamais rien entendu d'aussi drôle !
— Le docteur Chatenay ne sait pas ce qu'il perd, reprit le poète. Il n'y aura pas besoin de légumes pour rendre notre soupe excellente, et dans le bouillon nous ne mettrons pas plus de viande que par le passé. Vous possédez maintenant la recette. Il suffira de tremper notre pain, oui notre pain, et la bonne soupe fumeuse nous donnera de nouvelles forces, chaque jour.
Les ouvriers croyaient encore respirer dans l'air brûlant la chaude odeur de la cuisson, et, les regards éblouis, ils songeaient à cette soupe miraculeuse qui devait apaiser leurs fatigues et ranimer leur courage, pour toute la vie. Ils acclamèrent Meyrat, qui les ramena gaiement vers Chatenay.
— Êtes-vous disposés à lui pardonner ? demandait-il.
-- Oui, non ! cria-t-on de toutes parts.
— Il est très gentil, répéta Mme. Lefort.
Le poète se boucha les oreilles, puis sa voix reprit sur un ton ironique plein de condescendance :
— Soyons aussi généreux que lui ; montrons à Chatenay que nous apprécions ses efforts.
Si le docteur s'était montré, ils se seraient rués à sa rencontre, en chantant ; les ouvriers se taisaient, résignés, redoutant un piège, car Meyrat devait avoir une idée.
— À mon avis, déclara le poète, la matière la plus efficace est d'acheter beaucoup de pain et d'en manger encore plus. Ne s’agit-il pas de donner l'exemple ?
Les assistants haussèrent en riant les épaules. Bien sûr qu’ils mangeraient et achèteraient beaucoup de pain ! À quoi répondait cet encouragement ? À ce moment, Meyrat releva la tête et deux flammes s’allumèrent au fond de ses yeux.
— Dans les temps reculés, annonça-t-il, lorsqu'un chef voulait rassembler son armée, il faisait allumer un immense brasier au sommet d'un mont. Chaque capitaine placé sous ses ordres suivait son exemple ; l'alerte se transmettait de colline en colline ; et bientôt les camps réveillés se groupaient en vue d’une action commune. Croyez-moi, mes amis, il suffit de dresser un four en haut de cette butte, pour que sur les coteaux de la France, d'abord, et de l'univers, ensuite, s'élèvent des milliers de fours semblables. Alors ce jour-là sur la terre, où tous les hommes mangeront du pain, l'on ne comptera plus un pauvre !
Un vaste silence accueillit ces dernières paroles. Les usines s'assoupirent tout à coup, les lourds camions qui montaient le ravin s'arrêtèrent. Nul bruit ne troubla plus l'immensité paisible de la vallée. Les ouvriers touchaient leurs lèvres, se caressaient la poitrine de leurs mains tremblantes comme s'ils cherchaient à retrouver la saveur exquise du premier pain. Une émotion grave, solennelle, pénétra l'assistance, Rodrigues s'arrêta pour assujettir son binocle ; M. Barral s'échappa du passé qui coulait à ses pieds avec la Bièvre ; le pasteur Dumény enfouit dans sa redingote une grosse pomme jaune et rouge ; Guéroult éleva les bras et Mme d'Olonne, les rejoignant, agita au-dessus de sa tête son petit mouchoir brodé. Dans un autre groupe, Thiébaud demeura les yeux fixés sur les tanneries ; Marie pencha vers Bazynski son front de fiancée couronné de cerises, plus loin, Françoise, chancelante se retint à Mme Varet.
— Ah ! s'il était là ! murmura Laval, d'une voix défaillante.
Les regrets du brigadier firent tressaillir Jacques. En une minute se déroulèrent les dix mois qu'ils avaient vécus à la « Fraternité » ; devant ses yeux se dressèrent Durieu et ses compagnons, Puis Montel revit le patronage, la petite Claire couchée sur la gravier et Chéneau ; mais le visage du plombier apparut, comme au matin de sa mort, souriant et les yeux taris de larmes.
Maintenant le soleil descendait vers la vallée pressé de franchir la ville, d'inonder les campagnes aux riches moissons. En haut du ravin, la boulangerie continuait de luire toute blanche.
FIN

