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LA PETITE MIETTE
par
Eugène BONHOURE
(1889)
PREMIÈRE PARTIE
Histoire de trois enfants
III
Enfant du pavé
(suite)
— Mieux que ça, mon garçon, professeur de collège. Seulement comme l'Université, que tu ne connais pas, ce dont je te félicite, me nourrissait de coquilles de noix et me traitait presque comme ton patron t'a traité, je me suis fait saltimbanque. J'ai appliqué la science à l'escamotage. Ce n'est peut-être pas un « art libéral » mais il me nourrit avec beaucoup plus de libéralité. Viens avec moi, tu verras du pays, tu mangeras à ta faim, et je t'apprendrai ce que tu n'apprendrais pas à l'école : les moyens de gagner ta vie.
Furet hésitait beaucoup. Non pas que la chose lui déplût, au contraire. Mais il lui semblait que ce serait mal de ne pas retourner chez son maître.
Furet avait encore le respect de l'autorité.
Quand il rentra dans le magasin, le patron regardait dans une vitrine l'image de son nez, lequel, fortement marbré de rouge et de bleu, représentait au naturel une petite aubergine avariée. Les « peaux de chèvre clouées » avaient fait ecchymose comme disent les médecins.
En apercevant Furet le patron s'écria :
— Oh ! te voilà canaille !
Puis sautant, sur son tire-pied, il bondit vers l'enfant en allongeant le bras gauche et levant le bras droit.
Furet bondit également, mais vers la porte et prit ses jambes à son cou.
Puis quand il fut hors de portée :
— Au plaisir de ne pas vous revoir, lui cria-t-il. Et soignez votre trompette !
C'est ainsi que Furet fut conduit à faire ses débuts dans la vie d'artiste.
Il y réussit du reste admirablement.
Souple et fluet, il apprit très vite à se désosser. Intelligent et toujours curieux de s'instruire, il fut pour son nouveau maître un élève exceptionnel.
Au bout de six mois, il lui servait de petit compère dans les trucs les plus difficiles.
Le vieux professeur qui, par moments avait la nostalgie de renseignement, était heureux d'avoir un disciple à former. Furet, à treize ans, était une façon de petit savant, et le pitre .de la troupe l'avait baptisé « Sorbonne ». Il apprit la boxe et le chausson, le saut périlleux et la théorie de la pile électrique. Vêtu en petit page, il apportait sur la scène les accessoires essentiels et, comme il devenait très joli museau, il avait beaucoup de succès auprès du public féminin.
C'était trop beau ; cela ne pouvait durer. Un soir, le vieux professeur fut pris de fièvre chaude et mourut. Son fonds fut acheté par un physicien, dépourvu d'amabilité mais abondamment fourni de famille et dont le premier acte de propriétaire fut de faire endosser à l'un de ses enfants le costume de Furet à qui son congé fut signifié.
Furet se trouvait donc une fois encore sur le pavé. Mais cette aventure, quoique fâcheuse, n'était point aussi cruelle que la précédente. Furet avait quatorze ans, cinquante francs en poche, un peu d'expérience acquise et beaucoup de confiance en lui-même.
Congédié à Corbeil, il gagna Paris tout de suite avec l'idée bien arrêtée de demeurer son maître et de s'établir à son compte.
En débarquant de la gare d'Orléans, il prit d'instinct le chemin de la rue Mouffetard, voulant peut-être revoir un quartier où il avait passé deux de ses plus heureuses années. Comme il tournait le coin de la rue Buffon, une averse glacée se prit à tomber. Deux ou trois jeunes gens qui marchaient devant lui se mirent à courir en disant :
— Allons nous chauffer au cours, pendant ce temps l'averse passera.
Furet leur emboîta le pas, et tout courant, leur demanda :
— Est-ce que je ne pourrais pas me chauffer aussi ?
— Tant que tu voudras, mon garçon. Le cours est public ; entre qui veut.
Furet trouva qu'il faisait vraiment bon dans cette salle. Puis, la leçon, bien qu'il n'en comprit que des bribes, l'intéressa vivement. Il s'agissait des « nerfs olfactifs » si délicats chez certains animaux. Furet apprit avec surprise qu'en employant telles et telles odeurs, on peut attirer à volonté chiens, chats, pigeons, etc. Il resta jusqu'au bout de la leçon, et quand il retrouva le froid humide de la rue, l'idée lui vint que dans un cas de besoin, c'était là un refuge possible et qu'on y apprenait tout de même « des choses qui pouvaient servir ».
Ce hasard décida de son sort. Il résolut de se fixer à portée de ces cours dont il avait lu la liste fort longue sur les murs de l'amphithéâtre. Non pas pour les suivre, mais parce que l'idée lui venait qu'on pouvait y faire ses affaires en vendant, à la porte, des journaux, des brochures, des crayons, etc.
C'est ainsi que Furet fut conduit à se mettre dans le commerce et dans l'enseignement supérieur en même temps.
Comme tous les commerçants, il eut des hauts et des bas. Il connut la vache enragée et les jours sans pain.
Mais jamais il ne désespéra. Tour à tour marchand de journaux, commissionnaire, petit clerc d'huissier à quinze francs par mois, il vécut tant bien que mal. Aux jours de chance, il s'était créé un domicile, cité Doré, dans une vieille cahutte en planches qu'un chiffonnier lui avait louée au mois. Les étudiants avaient fini par le connaître et cela lui faisait une clientèle. Quand les fonds manquaient pour acheter de la marchandise, il allait en exploration, courait les bois et la banlieue, ramassait ceci ou cela, le vendait.
Il s'intitulait lui-même « marchand de tout ce qu'on peut avoir gratis et vendre comptant ». Les cours du Muséum et d'autres encore, qu'il fréquentait volontiers, lui avaient révélé des tas de petits métiers où, tant bien que mal, on finissait par gagner sa vie.
Il ramassait des plantes pour les herboristes, des insectes d'eau pour les marchands d'aquariums, des fleurs des champs pour les bouquetières, des hannetons pour les écoliers, des œufs de fourmi pour les volières du Jardin des plantes, que sais-je encore ?
Puis un jour de détresse, le hasard lui mit dans la main vingt francs de récompense pour un chien trouvé. Ce fut une branche d'industrie qu'il exploita désormais, en y mettant du sien. La leçon du premier cours qu'il avait entendu lui revint en mémoire et plus d'une fois il « trouva » fructueusement des amours de petits chiens qu'il avait un peu bien aidé à se perdre.
Ce fut un chien, un petit havanais magnifique, c'est-à-dire hideux, qui lui fit passer l'eau et l'introduisit dans le monde dramatique. Furet l'avait récolté sur la place du Châtelet, pas bien loin du théâtre. Le havanais appartenait à une étoile de féerie qui menait à la baguette non-seulement l'enchanteur de la pièce, mais le directeur de la maison.
La bonne fée avait un cœur d'or.
Elle adorait son chien et ne haïssait pas les jolis museaux. La frimousse de Furet lui plut et son bavardage l'amusa. Furet se présentait d'ailleurs avec tant d'aisance qu'elle devina en lui l'habitude des planches. Elle lui fit conter son histoire, s'attendrit, éclata de rire, et, finalement, lui proposa de le faire engager au théâtre dans la figuration, l'assurant qu'il ferait son chemin.
Furet marchait dans ses seize ans à ce moment, et quoique petit et fluet pour son âge, il était de bonne mine. On ne pouvait pas dire qu'il fût beau ; ses traits manquaient un peu de régularité. Mais il y avait ce diable d'œil qui remplissait toute la figure, cet œil dont on ne voyait pas s'il était noir à force d'être bleu ou bleu à force d'être noir. Et puis des mains fines, des pieds menus, un sourire plein de malice, des dents blanches et de l'esprit comme un gamin de Paris, voire un gamin perfectionné. Pour sûr, cet enfant trouvé devait avoir de la race et sa naissance devait cacher quelque mystère distingué.
Le théâtre compléta Furet, le fit Parisien fieffé.


