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LA PETITE MIETTE
par
Eugène BONHOURE
(1889)
DEUXIÈME PARTIE
Le supplice d'une mère
XIX
Où M. Jules ayant une idée, fait une rencontre
(suite)
— C'est de là qu'c'est tombé, grogna la voix de rogomme de la portière.
Hé ! je vois bien répondit le maçon d'une voix aigrelette. Mais comment diable ça s'est-il fait ?
Il grimpa sur la fenêtre, respecta le toit, se coucha à plat-ventre pour examiner le chéneau arraché.
— Dites-donc la mère, reprit-il en goguenardant, êtes-vous bien sûre qu'il ne vous est pas tombé dessus avec le morceau de chéneau, quelque joli chat de gouttière, un chat à deux pattes hein ?
— Vous vous fichez de moi, que je pense, exclama la portière, je l'aurais vu peut-être, espèce de serin blanc.
— C'est que, pour sûr, c'est un quelqu'un qui s’est promené sur le toit et qui s'est dégringolé. C'est clair. Et nous allons voir d’où il venait, si nous ne savons pas où il est allé.
Cette conversation rassura quelque peu Valdonnier. L'enfant n'était donc pas tombée. Mais où était-elle passée ?
La Lanterne 17 novembre 1889 - (17-novembre-1889) | RetroNews - Le site de presse de la BnF
— Ah! bon, je vois ce que c'est, s'écriait au même moment le maçon, votre cambrioleur s'a sauvé par là. Je vois du sang et du plâtras sur ce balcon, là-dessous. Il a dû s'entamer un peu le cuir, mais il a filé tout de même Et c'est de là qu'il venait. Il a dû rincer la cambuse... même qu'il a cassé la porte.
— Entrez donc dans l'appartement, fit la concierge… savoir s'il n'a pas tué les gens, que je les ai pas vus depuis à c'matin.
— Minute ! répliqua le maçon. Allez chercher le commissaire si ça vous convient. Mais moi, je n'entre pas. S’il manquait quelque chose, on dirait que c'est moi… Seulement, vous devez savoir qui logeait là-dedans, ajouta-t-il en montrant le balcon.
— Tiens ! c'est eux, sans doute qui ont dû faire le coup.
— Eux ! qui ?
— Deux pas grand chose, que le plus grand avait loué le cabinet. Ils y avaient un lit et jamais personne n'y couchait. Et tantôt l'un, tantôt l'autre, ils y passaient la journée, à ne rien faire. C'est pas naturel, ça, n'est-ce pas ? Alors, que c'est eux, manquablement, qu'a fait le coup.
M. Jules, caché soigneusement derrière les rideaux, écoutait, avec le plus vif intérêt ce dialogue instructif. Les deux « pas grand'chose » lui parurent suspects autant et plus qu'à la concierge. Il ne clouta pas un instant de l'intervention de Furet.
— Ce gaillard-là nous espionnait, évidemment. Il se sera trouvé là au bon moment et aura enlevé la petite. C'est pour ça probablement que Sarah aura cassé la porte. Oui… c'est clair… c'est chez lui qu'il faut aller la chercher. Et j'y trouverai peut-être aussi Sarah par-dessus le marché.
Et M. Jules, sans bruit, s'esquiva, prit le chemin du clos Jenner.
En route, il monologuait intérieurement d'une façon assez suivie.
— Décidément, ce garçon devient gênant. J'avais cru que Tourignon m'en débarrasserait ; mais c'est un flanchard que cette espèce de recéleur et son Boudigasse n’est qu'un mauvais garçon… beaucoup de langue et pas de main… Peste soit du hasard qui s'amuse à faire de mon imbécile de cousin l'ami de ce polisson ! Il y a là un danger.
Il faudrait faire vite, aboutir rondement. L'air de Paris ne me vaut rien positivement. Et puis, ça ne marche vraiment pas, mon affaire. Ça traîne… Le divorce, c'est trop long. Je n'ai pas le temps d'attendre un an, dix-huit mois. Faudrait voir à trouver autre chose... quelque chose de plus prompt.
Voyons… Supposons qu'ils se raccommodent, Oui, pour éviter un scandale. ils paieront peut-être. Mais combien ? Heu ! heu !... ça ne serait pas suffisant. Vingt… trente mille peut-être. Et encore, qui sait ? Puis, il ne faudrait pas non plus qu'ils se réconciliassent trop. Ça pourrait avoir des inconvénients.
D'ailleurs, ça ne me plairait pas beaucoup d'avoir affaire à ce bonhomme. Il m'a l'air assez mauvais coucheur ; taudis qu'elle… c'est une brebis du bon Dieu... faite pour être tondue. Ah ! si j'avais affaire à la femme seule !...
Seule… oui... il faudrait qu'elle fût seule. Alors, oui, ça marcherait ! Très gênante, cette vieille pratique de mère !... Pas commode, ce gros bourru de mari !... Tandis que… si elle était seule !... oui… parfaitement… il faudrait qu'elle fût seule. Ah ! si elle était veuve ! comme ça serait simplifié !
Tout en monologuant de la sorte Valdonnier était arrivé au coin du boulevard de l'Hôpital et de la rue Duméril.
Au moment de traverser le boulevard il hésita un instant, se demandant s'il allait prendre la rue Jenner ou la rue Esquirol. La rue Jenner le conduisait par le plus court à la porte de l'enclos.
Mais la rue Esquirol lui permettait d'arriver sans être vu du côté de l'enclos, de façon à pouvoir regarder un peu par dessus le mur ce qui s'y passait. Il prit la rue Esquirol.
À peine avait-il fait quelques pas dans la rue qu'il vit à l'autre bout un homme sortir, en courant, de la cité Doré. Cet homme portait sur le bras un pardessus mal plié, dont les manches traînaient à terre. Il enfila, toujours courant, la rue Esquirol. Presque au même instant, un autre homme, en blouse noire et coiffé d'un mouchoir, déboucha du même côté et prit la même direction. Le premier paraissait gros et ne courait guère vite.
En entendant la course précipitée du second, il se retourna tout en continuant de détaler. Mais l'autre, en quelques secondes l'eut rejoint et lui mit la main sur l'épaule.
Valdonnier ne voyait point distinctement le visage de ces deux hommes.
La rue Esquirol est longue ; ils étaient à plus de cent cinquante mètres de lui.
Le temps était sombre et le jour déclinait déjà. Cependant, Valdonnier, à défaut du visage, crut reconnaître les tournures.
Les deux hommes s'arrêtèrent un instant, parurent échanger quelques paroles assez vives, à en juger par leur pantomime. Le premier, assez gauchement, enfilait les manches de son pardessus. Tous deux regardaient par dessus l'épaule dans la direction de la cité Doré.
— C'est Trognon et Boudigasse, positivement, se disait Valdonnier. Ils viennent probablement de faire le coup. Diable ! Tâchons de voir et de savoir sans être vu.
Valdonnier se rasa contre le mur, puis, trouvant une clôture entr'ouverte, autour d'une maison en construction, il s'y faufila prestement.
C'était bien en effet Tourignon et Boudigasse. Dans leur fuite simultanée, ils avaient débouché à vingt pas l'un de l'autre, presque au coin de la cité Doré. Trognon épouvanté fuyait tout droit sans autre idée que de fuir.
Boudigasse, plus expert aux retraites savantes, lui prêchait le sang-froid et la prudence, l'obligeait à marcher tout doucement, au pas de promenade.
— Qué diable, vous courez comme ça, patron ? C'est le bon moyen pour vous faire crocher. Celui qui court, c'est comme s'il disait à la rousse : « Attrapez-moi ». Lou feu dé Dieu mé cure si vous ne vous faites pas peincer au premier sergot qu'il vous avisera. Courez donc pas, que je vous dis, bagasse !
Trognon, soufflant comme un phoque, les yeux égarés, la figure ensanglantée et labourée d'égratignures profondes, avait l'air ahuri, effaré, furieux, épouvanté. Le premier mot qu'il put prononcer fut une injure et une plainte.
— Sacré maladroit ! Je vous l'avais bien dit que vous me fourreriez dans quelque mauvaise affaire !
— C’est pas ma faute, patron ! C'est l'hasard qui nous a jetés dans les jambes cet animal de Furet. Et puis, aussi c'est votre faute, à vous, coquin de bonsoir ! Faut-il être pas fort pour savoir pas empêcher une fille de crier ! Et qu'elle vous a bien arrangé encore, nom d'un tonnerre ! Qu'on dirait qu'on vous a peigné la figure avec une poignée de ronces. C'est même pas prudent de se montrer dans la rue avec une figure comme ça.

