Un jour dans le 13e

 Les obsèques de Blanqui 2

Les obsèques de Blanqui (suite)

Le Figaro — 6 janvier 1881

Au Père-Lachaise.

Gravure parue dans l' Univers Illustré

Depuis le matin, le cimetière est envahi. La police, en effet, a l'ordre de laisser entrer le public.

Toutefois des gardiens de la paix en tourent d'un cordon le rond-point Casimir Périer sur lequel doit être provisoirement enterré Blanqui. D'autres font la haie depuis cet endroit jusqu'à l'entrée du cimetière. Ils empêchent la foule d'approcher du caveau que nous avons décrit hier ; la presse seule est autorisée à traverser le cordon de police.

En conséquence, le public en est réduit à se masser ou à l'entrée du cimetière, ou sur les hauteurs qui dominent le rond-point Casimir Périer.

Il est une heure vingt, quand le cortège entre, en se bousculant épouvantablement, au Père-Lachaise. Plusieurs femmes sont renversées. À ce moment, les maçons ouvrent le caveau. Il contient quatorze places, dont sept sont déjà occupées. Pendant qu'on le met en état, quelques personnes, au lieu de suivre les avenues du Puits et Casimir Périer, prennent un chemin de traverse, se font reconnaître et arrivent jusqu'au caveau, entre autres Rochefort, escorté de deux amis et bientôt rejoint par la rédaction de l'Intransigeant, qui porte une couronne.

Gravure parue dans le Monde Illustré

Rochefort se place à gauche du caveau et s'appuie contre un monument. Évidemment, il a l'intention de rester là jusqu'à la fin de la cérémonie. Mais le cortège approche. Les gardiens de la paix laissent passer la voiture, la famille, la presse et veulent repousser l'invasion.

— Vive la République ! hurle la foule, pendant qu'on essaie de forcer le cordon de police.

Une bagarre assez bruyante a lieu. La police demande du renfort. On descend le corps du char ; la voiture s'éloigne du côté opposé à celui par lequel elle est venue. On croit que le caveau est plus loin. On force le cordon et on envahit le rondpoint en criant : Vive la République et Vive Rochefort !

Rochefort, qui craint d'être le héros d'une manifestation, se retire par les tombes. Deux mille hommes le suivent en hurlant son nom. Il n'a plus reparu.

La presse seule voit descendre le corps dans le caveau. On le place tout au fond, à droite, dans la case qui porte le n°1.

À ce moment, nous regardons le tableau. Il y a tant de monde qu'on n'aperçoit même plus les gardiens de la paix qui tout à l'heure semblaient être une armée. Les gavroches dominent. Quelques-uns, se bousculant, échangent des qualificatifs peu dignes de l'endroit. Les porteurs de bannières ont peine à approcher. La plupart restent à l'angle de l'avenue. Les hauteurs voisines sont couvertes de monde ; les tombes disparaissent ; des voyous grimpent aux arbres.

Devant le caveau, pleurent Mme Antoine et M. Blanqui fils. Un homme monte sur la margelle du caveau. C'est le général Eudes, membre de la Commune.

— Chapeau bas, citoyens, crie une voix.

Premier discours. Nous en aurons dix.

Le général Eudes, d'une voix méridionale qu'on doit entendre sur tout le rond-point, se dit chargé par la famille de célébrer les mérites de l'homme immense que le socialisme vient de perdre.

Blanqui, ajoute-t-il, était le génie même de la révolution. Victime terrestre des infamies, commises contre la République et le peuple, il nous reste ton exemple magnifique. Nous jurons de maintenir ta mémoire grande comme l'amour que tu avais pour le peuple.

Tous : Nous le jurons !

— Le citoyen Vaillant ! appelle l'ordonnateur.

— Il est arrêté, répond-on.

— Le citoyen Cournet ?

— Il est arrêté.

D'après les informations que nous avons prises à la sortie, c'est faux. La police, à dessein, n'a fait aucune arrestation.

Le citoyen Roche se présente au nom de la ville de Bordeaux, qui s'enorgueillit, dit-il, d'avoir donné à Blanqui 6801 suffrages.

« Jamais élection ne fut plus pure. Les républicains devaient la respecter. Des opportunistes ne le pouvaient pas... Ceux de là-haut qui dépensent en prodigalités scandaleuses les millions de la République allaient naturellement poursuivre de leur haine jalouse celui qui n'avait, avec la haine du luxe, que l'amour du peuple. »

À son tour, le citoyen Lepelletier, après avoir célébré Blanqui, va flétrir, sans le nommer, M. Gambetta.

Tous les orateurs semblent d'ailleurs s'être donné le mot à cet égard.

Blanqui, lui aussi, a connu le jeu des petits papiers. Haine à la calomnie ! Haine à ceux qui la répandent ! Vive la Révolution sociale !

— Oui, bravo ! Vive la Sociale ! Vive Lepelletier ! hurle la foule.

Paraît le citoyen Sussini, qui vient, au nom du socialisme révolutionnaire de Marseille, rendre hommage à l'homme le plus immortel du monde entier.

O père vénéré, notre cri sera maintenant : Delenda calumnia ! Tu ne seras plus là pour juger d'un mot les turpitudes de l'opportunisme. O martyr éternel, depuis quatre-vingt-dix ans de corruption, la France se meurt dans le bas Empire et ses interrègnes. Que ton nom nous serve de ralliement pour sauver la patrie. Vive le drapeau unicolore et sans tache !

Eh mais, le drapeau blanc aussi est unicolore.

Place à Louise Michel. À son approche, un brouhaha se fait. Évidemment elle est la great attraction de la cérémonie.

Blanqui, ta mort est une apothéose. Plus l'homme est enfoui, plus l'idée domine... Si on venait ici nous massacrer tous pour tes doctrines, tous nous serions heureux, et ceux qui ne sont pas ici s'empresseraient d'y accourir.

En êtes-vous si sûre que cela, mademoiselle ?

À côté de nos chers morts de 1871, au nom de Rigault, au nom de Ferré, je flétrirai sur cette tombe toutes les ignominies, quel que soit leur nom, empire ou opportunisme. Je te vengerai, Blanqui !

—Vive Louise Michel ! Vive la GRANDE RÉPUBLICAINE !

A ces cris, M. Blanqui fils se retire, son départ est même très remarqué.

Un citoyen se présente au nom des socialistes de Lille. Comme on cause fort haut autour de la tombe, il juge à propos, ce dont nous le remercions, de clore son discours qui avait pourtant commencé par un grand cri à effet :

Citoyens, Blanqui est mort. Vive la Révolution sociale !

Louise Michel reparaît. Nous allons apprendre pourquoi l'on causait tant tout à l'heure.

Citoyens, dit-elle, Paule Minck devait venir parler sur cette tombe. Je le sais ! Elle, avait reçu des dépêches de tous les départements de France qu'elle était chargée de représenter en ce lieu solennel. Il a fallu qu'on l'ait empêchée de parvenir jusqu'ici. Elle y est pourtant puisque j'y suis et que je me charge de son mandat, etc...

Au tour du citoyen Labosse, de la Villette, dont le discours écrit a le sort de tous les discours lus. On l'écoute à peine :

Blanqui, tu descends, immaculé, au tombeau... Peuples, il voulait vous sauver de la misère et de la faim... Jusqu'à la dernière heure, il a été victime des sbires et des bourreaux.

Enfin, nous voici arrivé au dernier discours.

Il est l'œuvre d'un jeune-homme qui débute ainsi :

« Le citoyen Cathon et moi, sommes délégués par la ville de Saint Etienne...» Le reste se perd dans le bruit. On commence à s'impatienter. On est pressé de voir de près le caveau. Puis il paraît que les couronnes pèsent lourd. Peu à peu, est arrivé derrière nous le porteur d'un bâton au haut duquel est fixée une couronne. Il joue des coudes. On proteste contre cette invasion.

— Je voudrais bien vous voir à ma place, dit-il avec un gros soupir.

Mais l'orateur prononce le mot d'opportunisme et soudain le silence se fait.

Il recommence une gamme déjà jouée, mais que les auditeurs semblent entendre toujours avec un nouveau plaisir. Voici sa dernière phrase :

Haine aux hommes de toutes les transactions et de toutes les réactions. Mépris à ceux qui fouillent dans les serviettes !

Acclamations, trépignements. On ferait bien plus de tapage si l'on n'attendait encore un autre orateur. Il ne s'en présente pas. C'est fini. C'est mal fini. Le rideau tombe trop tôt. Quand on est bien convaincu que la toile ne se relèvera pas, une bousculade inénarrable commence. Les uns voudraient se retirer. Les autres voudraient approcher. D'où deux courants opposés, furieux.

Le citoyen Lepelletier a la bonne idée de conseiller de faire une trouée en règle. Un autre montre comment il faut opérer. Aussitôt chacun prend dans ses bras celui qui le précède, et l'on s'avance en poussant. Comme c'est solennel !

Pendant un quart d'heure, c'est une mêlée qu'on ne saurait peindre. Il y a de ci, de là, des groupes de dix personnes dont aucune n'a pied. On dirait vraiment des flots humains. Aux descentes, cela devient terrible. On a beau frémir, on est poussé tout de même. Enfin, l'on respire. On se trouve, sans savoir comment, à la porte du cimetière.

Là, autre bagarre.

Un nouveau courant se produit. C'est Louise Michel, la grande républicaine, que l'on acclame, que l'on entraîne. Elle essaie, pour échapper à l'ouragan, de monter dans un fiacre qui stationne devant l'administration du cimetière. Le cocher se refuse énergiquement à la laisser monter. Il a été loué pour l'inspecteur du Père-Lachaise.

Mlle Louise Michel prend un autre chemin. Deux mille hommes la suivent, hurlant : « Vive Louise Michel ! Vive la Révolution sociale ! » avec calembour, car il paraît que c'est là le titre de son journal.

Alors, spectacle étrange, inouï, un des cinq officiers de paix de service au cimetière, un jeune homme au visage de créole s'avance et lui dit :

— Mademoiselle, permettez-moi de vous faire ouvrir un passage.

Naturellement il y parvient.

Il fait héler un fiacre.

— Ah ! monsieur l'officier de paix, s'écrie Louise Michel, vous êtes vraiment bien gentil. (Textuel.)

Si c'était tout ! mais non ! Les forcenés suivent la voiture, qu'ils obligent à aller au pas et qui arrive péniblement à la Bastille. Là ils contraignent le cocher à faire deux fois le tour de la colonne et l'entourent en vociférant la Marseillaise.

Croyez-vous que Rochefort ait eu raison de fuir pareille ovation ?

Pendant ce temps-là, ceux qui n'ont pas encore vu le caveau, se précipitent et se poussent aussi vers lui. Déjà, l'on a jeté sur la pierre, les nombreuses couronnes que traînait le char ou que portaient les députations.

Alors arrivent des citoyens qui pointent le drap rouge dont on voulait couvrir le cercueil à la maison mortuaire. Ils le jettent sur le tout. On les laisse faire. La police sait que l'administration du cimetière le fera enlever tout à l'heure.

II n'y a d'ailleurs qu’à féliciter M. Andrieux de la patience et de la politesse de ses agents, durant toute cette journée.

Et l'on défile toujours. Est-on fatigué de crier « Vive la République ! » ou « Vive la Révolution Sociale ? » Le fait est que l'on entend tout à Coup retentir le cri de « Vive Blanqui ! » souhait de longévité peut-être un peu tardif.

X X.

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