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LA FILLE
DU FUSILLÉ
par
Paul SAMY
(1924)
PREMIÈRE PARTIE
I
L’étrange vacation
La grande salle des ventes publiques de la rue Drouot était, dans cet après-midi de juin, remplie d’une foule de riches amateurs
Ils y étaient attirés par les annonces que les journaux avaient publiées, et qui donnaient, avec de somptueux détails, la nomenclature d’une série de meubles artistiques de grande valeur.
Le catalogue n’en précisait la provenance immédiate que sous de vagues indications, et les successions de MM. B... et G..., laissaient aux curieux un vaste champ de recherches, ces initiales répondant à celles de nombreux collectionneurs.
Le mystère même de ces origines n’eût pas suffi cependant à susciter l’attrait de cette vente si les objets, rares et précieux qu’on allait livrer à la lutte des enchères, n’avaient pas été authentiques par les experts les plus renommés de la capitale et dont les noms soulignaient chaque numéro.
Il y avait là des pièces dont de savants antiquaires avaient noté les sources premières, les époques, ainsi que les artistes célèbres qui les avaient estampillées.
Deux journées d’exposition avaient permis aux visiteurs d’admirer des décorations sur toile attribuées à Watteau et à J. Pillement; des fauteuils en bois sculpté signés G. Jacob ; des ameublements de salon Louis XVI recouverts de tapisserie d’Aubusson ; des mobiliers estampillés de Séné, des tables-liseuses estampillées de Migeon, des bureaux Louis XV estampillés de Dubois, des tapisseries, des verdures et surtout un ravissant bureau Bonheur-du-jour, en marquèterie de bois de couleur, panneaux d’ancienne laque avec appliques en ivoire, estampillé Roger Vanderuze-Lacroix, époque Louis XV. Au total cent numéros que Me Fair-Doreuil, assisté de l’expert Baulne, était chargé de mettre en vente.
Cette vente fut longue et les enchères se disputèrent avec animation.
Quelques enchérisseurs se déplaçaient parfois pour revoir de près, le long de la galerie n°6, les meubles difficilement transportables. D’autres objets plus légers : chaises, fauteuils, bergères, coffrets, portés par les garçons de salle, étaient placés sur une table élevée qui permettait au public de les admirer.
Quatre-vingt-cinq lots avaient été adjugés, et Me Fair-Doreuil appela le numéro quatre-vingt-six du catalogue.
Toutes les têtes se baissèrent sur les brochures et se relevèrent pour voir le Bonheur-du-jour que le commissaire-priseur avait fait signe à l’expert de mettre en évidence.
C’était la pièce la plus curieuse de ces collections, et on ne doutait pas qu’elle atteignit un prix élevé.
Il y eut un instant de silence. Me FairDoreuil parcourut des yeux la salle, comme pour deviner l’assaut des enchères dans les regards tendus.
Mais l’expert revenant, accompagné des garçons les mains vides, se pencha à son oreille et lui glissa :
— Le meuble a disparu.
— Comment disparu ? ne put s’empêcher de crier le commissaire-priseur. C’est le numéro 86, voyons !
Un des garçons lui tendit la carte qui portait ce numéro.
— Eh bien ? demanda Me Fair-Doreuil.
— Elle était accrochée à un fauteuil voisin, mais le meuble n’y est pas et sa place est libre, répondit l’expert.
— Il y était encore hier soir. II ne s’est pas envolé !
— Certainement !... Je l’ai vu...
— Nous aussi, dirent plusieurs voix. Et un remue-ménage se fit dans la salle. On s’exclamait, on s’interpelait.
Le commissaire-priseur, descendu de son estrade, courut à la galerie, à l’endroit où il avait lui-même fait placer le Bonheur-du-jour, entre une commode Louis XVI, n°85, et un bureau à cylindre, n°87.
Il leva les bras dans un geste d’étonnement et de stupéfaction. C’était bien vrai. Le petit meuble n’était plus là.
Et, revenant vers le public qui restait dans une attente curieuse, non sans anxiété, il prononça d’une voix qui tremblait :
— Messieurs, je ne puis continuer la vacation avant que ce mystère soit éclairci. Il nous reste encore quatorze numéros. Ce sera pour une autre séance. Celle-ci est levée.
Ce furent un brouhaha de conversations et un bruit de chaises renversées dans l’assistance qui se retirait, commentant à haute voix l’incident.
— C’est le coup de la galerie Georges Petit s'exclama près de Me Fair-Doreuil le journaliste Brondel, en refermant le carnet sur lequel il notait les enchères pour la rubrique qu’il tenait dans l’Etoile ».
— Que voulez-vous dire, Brondel ? demanda l’expert Baulme.
— Comment, vous ne savez pas ? Vous ignorez la plainte que M. de Poldi a déposée au Parquet ?
— M. de Poldi, l’acquéreur du bureau-secrétaire de la succession de Bothmann ?
— Parfaitement, fit le journaliste, bureau qu’il a payé, entre parenthèses, cinquante mille francs. Eh bien ! hier, dans la soirée, on lui expédiait le petit meuble à son domicile du Cours-la-Reine... Et ce matin il avait disparu.
— Oh ! s’écrièrent à la fois l’expert et le commissaire-priseur.
— Oui, dit Brondel. Et une enquête est ouverte, selon la formule. Mais ces Bonheurs-du-jour jouent décidément de malheur. Tiens ! un mot pour ma chronique, fit-il en riant et en enjambant les banquettes vers la sortie.
La salle vidée, les portes en furent fermées et Me Fair-Doreuil se précipita au téléphone de son bureau pour aviser la Sûreté du vol surprenant qu’on venait de constater.
Du quai des Orfèvres on répondit par une exclamation à la communication du commissaire-priseur, exclamation qui s’expliquait sans doute par le rapprochement que faisait le directeur des recherches avec la disparition du meuble à peu près semblable de M. de Poldi.
Peu d’instants après une automobile déposait devant l’immeuble de la rue Drouot l’inspecteur principal Pratti, de la police judiciaire.
C’était un petit homme trapu, tout en muscles, au teint basané, aux yeux noirs, ardents, au parler bref.
II interrogea le commissaire-priseur, les garçons de salle, qui confirmèrent que le meuble était encore à sa place dans la soirée de la veille.
— Et dans la matinée ? demanda-t-il.
Personne ne put l’affirmer. On avait passé et repassé devant les lots alignés, et un peu pressés les uns contre les autres, sans s’apercevoir d’un vide que le déplacement d’un fauteuil comblait presque entièrement,
Des soupçons ? On n’en avait pas. Il ne parut pas non plus à l’inspecteur que le coup eût pu s’accomplir durant la nuit, car les portes ne laissaient voir aucune trace d’effraction, et le concierge, dont la loge donnait directement sur la principale entrée, déclarait n’avoir entendu aucun bruit.
Des traces de pas, il y en avait trop pour qu’on pût y chercher la moindre piste, et l’hypothèse la plus vraisemblable, à laquelle s’arrêta l’inspecteur, fut que le vol avait dû être commis dans la matinée, au cours des allées et venues des déchargeurs de meubles à travers les différentes salles de rétablissement.
Un manque de surveillance de quelques instants avait suffi pour faciliter l’opération à des individus qui n’appartenaient peut-être pas au service ordinaire des déménagements.
Des camions se succédaient devant la grande porte des galeries, des hommes en blouse montaient et descendaient chargés d’objets, se croisaient dans les escaliers. Une housse jetée sur le meuble, une automobile recevant le vol et le voleur et disparaissent, quoi de plus simple ?
La justice n’était-elle pas saisie de l’affaire plus inexplicable de ce gentleman qui dévalisait les hôtels particuliers en plein jour, sous les regards indifférents des concierges devant lesquels on passait, sans la moindre gêne, des tableaux, des bronzes, des ballots de fourrures ?
Non, l’étonnant n’était pas dans l’audace du vol, mais dans la similitude des meubles disparus à l’occasion de deux ventes publiques.
C’était sur ce point que se fixait l’attention de l’inspecteur Pratti.
La valeur, la rareté et le caractère même des objets dérobés en faisaient de dangereuses acquisitions, d’un placement fort difficile en France.
Quant à leur exode à l’étranger, une dépêche-circulaire, que la Sûreté allait lancer aux postes douaniers des ports et des frontières, suffirait à empêcher la fuite de cette marchandise encombrante qui ne se dissimulait pas comme un collier de perles.

