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LA FILLE
DU FUSILLÉ
par
Paul SAMY
(1924)
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre II
Disparue
(suite)
— Bref, conclut l’inspecteur, vous ne soupçonnez personne, vous n’avez aucun indice ?...
Aucun, dit Mme dé Vrigné, après une seconde d’hésitation... Aucun, répéta-t-elle Vous en savez, monsieur, autant que moi.
— Pendant, insista M. Pratti, vous avez dû faire des hypothèses, imaginer un mobile à cette disparition ?
— Des hypothèses ? dit-elle. Un attentat, un crime, un accident. Que sais-je ?
— Permettez-moi, madame, de revenir fit l’inspecteur en se retirant, au cas où j’aurais besoin d’autres indications.
— Quand vous voudrez, répondit Mme de Vrigné.
III
Les tourments d’Irène
C’était à Passy, à l’ancien domicile de la famille de Vrigné, que Georges Dorfeuil avait fait sa connaissance.
II habitait le même immeuble avec sa mère, restée veuve depuis plusieurs années.
Mme Dorfeuil et Mme de Vrigné, voisines d’étage, se lièrent d’amitié, et l’ingénieur devint bientôt l’intime de Philippe et d’Irène, dont il était l’aîné d’une dizaine d’années.
La situation qu’il occupait, jointe à une fortune personnelle, lui avait permis de venir discrètement en aide à ses nouveaux amis dont il devina la gêne, et ce fut grâce à lui qu’ils purent trouver à se loger dans la petite maison de la rue de la Vistule, les ressources de Mme de Vrigné ne lui permettant pas de conserver son appartement de Passy.
Ce fut encore lui qui dirigea les premières tentatives de Philippe de Vrigné lorsque, sorti de l’École des Beaux-Arts et son service militaire terminé, le jeune homme avait ouvert un cabinet d’architecte.
Ainsi qu’Irène l’avait dit à son frère, elle devait également à Dorfeuil la place qu’elle occupait comme secrétaire sténographe à la direction de l’usine électrique d’Ivry.
Que l’ingénieur éprouvât plus que de l’amitié pour la jeune fille, Philippe de Vrigné n’en doutait pas, et il lui arrivait de taquiner gentiment sa sœur sur ce sujet. Mais, hormis les preuves de respectueux attachement qu’il témoignait à Irène, rien dans les paroles ou dans l’attitude de Georges Dorfeuil ne laissait deviner un sentiment plus profond.
Une bonne camaraderie, pleine de franchise et de confiance mutuelles, les unissait, et leur plus vif regret, partagé par Mme de Vrigné et son fils, était que l’éloignement de leurs domiciles ne permit plus aux deux familles de passer ensemble leurs soirées, comme elles le faisaient à Passy.
Cependant Georges ne manquait pas, chaque fois qu’il le pouvait, d’aller leur tenir compagnie pendant quelques heures, le dimanche, accompagné de sa mère, qui avait voué une tendre affection à la jeune fille, dont le charme et la beauté mettaient leur rayonnement dans le modeste logis.
Peut-être nourrissait-elle l’espoir d’une union possible entre son fils et la fille de son amie, et il n’était pas improbable que les deux mères se fussent confié un souhait si facilement réalisable.
Une occasion pouvait favoriser leur désir ; elles l’attendaient avec d’autant plus de certitude que les manifestations d’une commune sympathie entre les deux jeunes gens s’étaler laient sous leurs yeux dans la plus naturelle simplicité.
Or, en cette matinée de juin qui mettait sa lumière trop ardente dans le bureau de l’usine où se tenait Irène, l’ingénieur entra, comme il le faisait chaque jour, pour prendre connaissance du courrier qui le concernait.
Ce bureau qui voisinait avec celui de Dordeuil, communiquait également avec la salle où quelques jeunes dactylographes travaillaient sous la direction d'Irène. Elle en était aimée, autant par sa distinction et sa compétence, que par sa grâce et ses manières affables, et aucune ne la jalousait pour le poste de confiance qu’elle occupait avec une grande ponctualité et une rare intelligence.
— Mademoiselle, dit Georges, en allant abaisser les stores du bureau, vous vous abîmez les yeux dans cette violente lumière.
— Je vous remercie, monsieur Dorfeuil, fit-elle, mais je ne suis pas ennemie de la grande, clarté, Il en faut partout dans la vie.
Elle avait dit ces mots sur un ton qui frappa le jeune homme, peu accoutumé de a part d’Irène aux formules sentencieuses, car d’ordinaire, elle s’exprimait avec plus de gaité.
Il la vit triste et, aussitôt, silencieuse et reprise par son travail.
Dorfeuil, tout en l’observant, parcourut le courrier qui s’empilait sur un des coins de la table, prenant connaissance des notes qu’y avait ajoutées la direction. Il allait se retirer quand, se ravisant, il se pencha vers elle.
— Qu’y a-t-il ? interrogea le jeune homme en baissant la voix. Je vous devine préoccupée. Chez vous quelqu’un serait-il malade ?
— Ah ! dit-elle, une vilaine histoire qui nous arrive. Je ne peux pas vous en entretenir ici. Voulez-vous à onze heures et demie, quand nous sortirons ?
— Mais encore, fit-il. Vous m'inquiétez. Philippe ?... Mme de Vrigné ?...
— Non, chuchota-t-elle. Notre petite domestique, Berthe, vous la connaissiez bien ? Disparue depuis hier soir dans des conditions mystérieuses qui nous affolent. Nous avons passé une nuit horrible... À tout à l’heure, n'est-ce pas ? Je voulais, d’ailleurs, vous en parler et solliciter vos conseils.
— Vous savez, dit-il, ému par la tristesse de la jeune fille, que je suis tout entier à votre disposition.
— Merci, fit-elle. Je le sais. Votre bonté est inépuisable, ajouta-t-elle dans un sourire très doux. Vous m'excuserez d'en abuser.
Il sourit à son tour dans un geste de négation.
— Eh bien, à tout à l’heure. Je vous accompagnerai chez vous et, en route, vous me raconterez, dit Georges en se retirant.
Elle inclina la tête et se remit à sa besogne, mais l’esprit distrait, un peu torturé même par la pensée qui lui revenait de l’attitude de sa mère et de ses réticences, dont elle avait gardé toute la nuit l'obsédante impression.
À la sortie de l’usine, ils se rejoignirent rue de Paris.
— J’aurais pu prendre l’auto, dit Georges, mais, occupé à sa conduite, nous n’aurions pas été libres de nous entretenir. Cela ne vous fatiguera pas de faire le chemin à pied ?
— Vous oubliez, fit Irène, que je suis bonne marcheuse. Seulement, c’est vous que cette promenade retardera.
— Pas du tout. Le Métro de la Porte d’Italie me mettra en quelques minutes à Passy. D’ailleurs, ma mère est habituée à ne point m’attendre. Rassurez-vous et causons. Vous disiez donc que Berthe avait disparu. Quand ? Comment ?
Et la jeune fille lui raconta tout ce qu’elle savait : la longue absence de la femme de chambre, leurs recherches dans la nuit, les démarches de Philippe chez le commissaire, démarches inutiles, car on ne trouvait aucune indication dans les procès-verbal d’un accident ou d’un attentat.
— Bien entendu, demanda Dorfeuil, elle n'avait aucun motif de vous quitter ?
— Aucun, répondit-elle. Berthe ne fréquentait personne dans le quartier... Et puis, ajouta-t-elle, répétant ce que son frère avait dit au commissaire, si elle avait voulu s’en aller l’heure eût été mal choisie, et elle eût, du moins, emporté ses effets, tandis qu’elle est sortie sans chapeau, en tablier, pour faire une commission imprévue que lui donnait la cuisinière.
— Donc, fit Georges, vous ne savez rien, vous ne supposez rien ? Et qu’en pense Mme de Vrigné ?
— Ma mère ?... Ce qu’elle en pense ?... Elle resta un moment silencieuse, puis la voix un peu hésitante, elle dit :
— J’ai, monsieur Georges, la plus grande confiance en vous. Vous êtes notre seul ami et vos conseils nous ont toujours été précieux. C’est ce qui m’autorise à vous parler en toute franchise, quoique avec quelque regret, car il s’agit précisément de maman.
— Comment de votre mère ? À propos de la disparition de Berthe ?
— Oui. Il m’a semblé deviner dans ses réticences, quand je l’interrogeai, qu’elle savait quelque chose. Me suis-je trompée ? J’y ai songé toute la nuit. Oh ! ma supposition se base sur fort peu de chose. Mais, moi qui connais la nature si franche de maman, j’ai été étonnée de la réponse qu'elle me fit quand je surpris sa trop vive émotion.
— C’était si naturel ! remarqua Dorfeuil
— Oui, peut-être, dit Irène, mais ce qui m’étonna, c’est que, pour l'expliquer, elle établit un rapprochement entre cette disparition et les vols des meubles des salles de vente. Vous avez entendu parler de ces vols ?
— Comme tout le monde, par les journaux, fit Dorfeuil.
— Alors, comme je lui disais : « cela n’a aucun rapport », mère, me répondit :« Je le voudrais ». J’insistai, elle savait donc quelque chose ? « Je ne sais rien, fit-elle, ne m’interroge pas ». Vous devez comprendre, monsieur Georges, quelle impression me laissèrent ces hésitations, ces réponses presque embarrassées. Que cachent-elles ?

