Lendemain de catastrophe
Le Matin — 24 mai 1908

La journée d'hier s'est écoulée sans qu'on ait eu à enregistrer de nouveaux morts, et le funèbre bilan de la catastrophe du boulevard de la Gare se limitera sans doute aux deux décès que nous avons signalés hier, à l'hôpital Cochin, celui de Mlle Laure Thiriet et celui de Mlle Jeanne Michel. M. Simard, commissaire de police, a prescrit le transfert des deux corps à la Morgue, où ils seront autopsiés. Les obsèques des deux malheureuses jeunes filles seront célébrées aux frais de la Société de la raffinerie Say.
L'état des blessés en traitement à Cochin et à la Pitié n'inspire jusqu'à présent aucune sérieuse inquiétude, sauf cependant en ce qui concerne Mme Cécile Chouillet, qui a été très grièvement brûlée. La plupart des autres ouvriers et ouvrières contusionnés ou blessés ont pu venir se faire soigner à l'infirmerie spéciale de la raffinerie.
Les badauds et les curieux ont, de nouveau, stationné une bonne partie de la journée devant la porte d'entrée de l'usine, quoique rien d'anormal ne se soit produit, et que les différents services aient fonctionné comme à l'ordinaire. Du reste, à part quelques carreaux brisés, rien n'indique, à l'extérieur des bâtiments, qu'une catastrophe se soit produite la veille, et aucune machine n'a souffert de la violence de l'explosion, qui a été plutôt « fusante que déflagrante ». N'étaient une ou deux portes arrachées de leurs gonds, quelques barres de fer tordues, il n'y paraîtrait rien, les dégâts matériels étant de peu d'importance.
On enquête sans grand résultat.
MM. Peytel, président du conseil d'administration Pélissier, Letord et Tinardon, administrateurs, ont de nouveau minutieusement visité l'endroit où l'on suppose que s'est produite l'explosion, et ont essayé en déterminer les causes. De son côté, M. Simard, commissaire de police, s'est rendu dans les hôpitaux, où il a longuement interrogé, les blessés. Enfin, M. Lecornu, ingénieur des mines, venait enquêter sur place, accompagné d'un de ses collègues, spécialiste en matière d'explosifs. L'après-midi, M. André, juge d'instruction, est venu également à la raffinerie, où il a jeté les bases de son enquête.
Il résulte des différentes constatations que si l'on est à peu près d'accord pour déterminer le lieu même où se produisit l'explosion initiale, c'est-à-dire dans la bluterie, au deuxième étage, au cassoir 41, là précisément où travaillaient Jeanne Michel et Laure Thiriet, on en est toujours réduit aux hypothèses sur les causes mêmes de l'accident. Cependant l'examen de la dynamo, des fils électriques reliant les machines, a fait écarter toute idée de court-circuit ou d'étincelle ayant enflammé la poudre de sucre.
La raffinerie Say
Lorsqu'on regarde des plans de Paris de la première moitié du XIXè siècle, on constate qu'un "cimetière du sud-est" est souvent dessiné à droite de la barrière de Fontainebleau en sortant de Paris. Ce cimetière, qui ne verra jamais le jour, devait être le pendant de celui, créé celui-là, qui deviendra le cimetière du Montparnasse. Dès lors, le coin nord-ouest du futur quartier de Gare, changera de destin, restant pour quelques années encore la partie la plus excentrée d'Ivry mais vivant de sa proximité immédiate de Paris.
La nouvelle raffinerie de la Jamaïque
En 1828, une raffinerie de sucre dite la "nouvelle raffinerie de la Jamaïque" sise "boulevard de l'hôpital extérieur" sur la commune d'Ivry, est à vendre sur licitation. On ignore quand cette raffinerie a été créée mais on sait qu'en 1826, un inventaire de succession en témoigne, elle était dans le patrimoine d'un nommé Jean-Amable de Juré (1773-1826), né à Nantes, colon réfugié de Saint-Domingue et qu'elle était exploitée par un nommé J.-J. Prévost qui possédait une autre raffinerie de sucre à Paris et qui se désintéressa, en 1830, de celle d'Ivry.
Cette vente sur licitation fut de toute évidence infructueuse, mais il est sûr qu'après de retrait de J.-J Prévost, la raffinerie devint en 1831 la propriété de Louis Say qui exploitait déjà une raffinerie à Nantes. Louis Say décèdera en 1840. La raffinerie sera exploitée ensuite par Constant Say, puis Henri Say qui s'associera avec Ernest Cronier.
En 1905, ce dernier tentera une opération de manipulation du cours des sucres qui échouera. Ce sera le "Krach des sucres". Il y laissera sa fortune et la vie puisqu'il se suicidera devant le désastre.
La raffinerie Say vue en 1890
Les articles publiés lors du "Krach des sucres"
- Histoire de la raffinerie Say (La Gazette de France - 2 septembre 1905)
- Histoire de la raffinerie Say (La Gironde - 5 septembre 1905) - plus complet que le précédent
- A la raffinerie Say (L'Illustration - 9 septembre 1905)
L'accident de 1908
Voir aussi
La raffinerie Say se dota en 1869 d'un puits artésien construit en moins de 2 ans sans aucun problème tandis que le puits artésien de la butte-aux-Cailles, lancé 5 ans plus tôt s'enfonçait dans les difficultés. Un second puits fut creusé en 1936.









