DANS L'ANTRE D'AÏCHA
Chez une cartomancienne on trouve un homme assassiné
Elle finit par faire des aveux
Le Petit-Journal — 26 avril 1921
Au 166 de la rue Nationale, dans le quartier de la Gare, s'ouvre la cité Jeanne-d'Arc. C'est une voie étroite, toute grouillante d'une population laborieuse où se glissent çà et là quelques éléments troubles. On dirait une sorte de Cour des miracles : quoi d'étonnant dès lors qu'elle serve de cadre à un crime quelque peu mystérieux où intervient une chiromancienne ?
Voici, dans la cité, un immeuble de l'Assistance publique à la façade duquel le vent fait grincer une lanterne. Là, au cinquième, au milieu d'un taudis inénarrable, dans un véritable intérieur de sibylle où les meubles boiteux s'entassent en une pièce exiguë, le parquet de la Seine a trouvé, hier matin, sur un lit, le cadavre d'un ouvrier plombier, nommé Lefèvre, âgé de 38 ans. L'homme gisait sur le côté droit. Il était couvert de sang coagulé. La boîte crânienne était, défoncée et laissait suinter la cervelle.
La police avait ete mise au courant de ce crime par l’amie même de Lefèvre, Mme Lucie Brunet, 52 ans, cartomancienne et voyante « extra-lucide » et qui habite la cité depuis 1911.
Le récit de la cartomancienne
Marthe Brunet
(portrait recréé par intelligence artificielle d'après
un cliché paru dans Le Petit-Journal)
C'est elle qui vint faire, à huit heures du matin, cet étrange récit au commissaire de police du quartier de la Gare :
— Depuis deux ans j'habite en compagnie de Lefebvre. Tous les jours, de deux heures de l'après-midi jusqu'à minuit, je travaille à la Grande-Roue, où je tire les cartes et prédis l'avenir. Hier soir, dimanche, comme à l'ordinaire, je rentrai à minuit. Lefebvre dormait. Peur ne pas l'éveiller, je me couchai dans l'obscurité auprès de lui. Ce matin en m'éveillant quelle ne fut pas ma frayeur en voyant que mon compagnon gisait mort près de moi. Je m'habillai en hâte et je suis venue vous informer. Voilà ! »
Aussitôt, M. Job, juge d'instruction, M. Philippon, substitut, M. Faralicq, commissaire à la police judiciaire, et le docteur Paul, médecin légiste, se transportèrent immédiatement à l'endroit du crime.
Quel mystérieux logis que celui de la voyante ! Dans un coin, une chouette darde ses yeux ronds immobiles, comme s'ils s'emplissaient de la vision d'horreur qui s'offre à eux. Deux chiens, trois chats, des oiseaux vivent encore dans cette-chambre où pèsent les fades relents de la mort. Le cadavre est rigide et la mort remonte à plusieurs heures.
Une voyante peu curieuse
Aussitôt, on fait ressortir à Mme Brunet les invraisemblances de son récit.
— Ainsi, vous vous êtes couchée auprès d'un cadavre sans vous en rendre compte ?
— Lefèvre s'enivirait ; alors il dormait comme une brute.
— Mais pour ne vous apercevoir de rien, vous êtes couchée sans lumière ?
— Si fait ! J'ai allumé une lampe pigeon. J'ai vu que Lefèvre avait la tête couverte d’un tapis ! »
Voilà décidément une voyante peu, curieuse. Cela ne l'intrigue pas de voir son compagnon immobile et la tête enfouie sous un tapis ! Ce ne serait pas pour faire, honneur à la perspicacité des pythonisses, mais M. Proudhon, le commissaire de police qui « cuisine » Lucie Brunet sourit, incrédule.
Mais je questionne des voisins. L'un d'eux me dit et répétera lui-même cette affirmation au magistrat :
— Vers huit heures et demie, dimanche soir, j'ai entendu une discussion et des cris chez la cartomancienne.
— Mais alors — demande-t-on à cette dernière — vous aviez quitté la Grande-Roue avant minuit ?
— C'est faux ! — répond la tireuse de .cartes qui ne semble nullement émue.
J'ai demandé à Lucie Brunet :
— Mais puisque vous êtes voyante extra-lucide, vous devez pouvoir désigner l'assassin ?
— Ah ! vous savez — répond-elle — les cartes n'en peuvent pas dire si long ! ».
L'alibi douteux
Il restait à établir si, selon ses déclarations, Mme Lucie Brunet est réellement restée à la Grande-Roue de deux heures à minuit. C'est ce qu'un inspecteur de la police judiciaire a établi.
Au parc de la Grande-Roue se trouvent une série d'attractions, des dancings, des jeux divers,et c'est au milieu des Parisiens fréquentant ce lieu d'amusement que Lucie Brunet exerçait ses facultés de divination, ou, tout au moins, celles qu'on voulait bien lui reconnaître.
La voyante avait loué là une petite boutique surmontée d'une pancarte aguichante : « Venez tous consulter la voyante Aïcha ! » Mais là, on me dit qu'Aïcha cherchait très souvent ses prévisions au fond de la bouteille. Ainsi la double vue des pochards n'était-elle pas pour notre « voyante » un vain mot. Où la défense de la sibylle se gâte, c'est quand des voisins affirment avoir vu Aïcha sortir de son antre de la Grande-Roue à six heures pour n'y revenir qu'à neuf. Alors ?
Les soupçons qui pesaient sur Aïcha furent fortifiés par plusieurs témoignages : de fréquentes et très violentes discussions avaient lieu dans le faux ménage, Paul Lefèvre allait quelquefois relancer sa maîtresse à la Grande-Roue et des coups étaient échangés dans la petite cabane qui lui était réservée dans un coin où elle exerçait son métier ; les amants en étaient venus, d'après certains voisins, à un point tel de dissentiment qu'il fallait que l'un ou l'autre disparût. Aussi M. Faralicq décida d'arrêter Lucie Brunet.
Habilement cuisinée par l'inspecteur principal Bethuel, par le brigadier-chef Chaigneau et par l'inspecteur Leroy., pendant qu'ils la conduisaient quai des Orfèvres, elle finit par entrer dans la voie des aveux.
— Eh bien ! oui, s'écria-t-elle en pleurant, c'est moi qui l'ai tué. Mais je ne pouvais plus continuer comme ça. Il se saoulait et me battait trop. »
Et Lucie Brunet raconta que dimanche, entre 6 heures et 8 heures du soir, elle avait quitté la Grande-Roue et était revenue à la maison. Elle y avait trouvé le plombier absolument ivre, ayant bu près de trois litres de vin ; elle eut alors avec lui une violente discussion ; puis à un moment il s'effondra sur son lit et s'endormit. L'idée lui vint alors de le tuer ; elle prit une barre de fer qui se trouvait dans un coin et l'en frappa à plusieurs reprises sur la tête et le corps.
La chouette, les chats et les chiens furent témoins du drame.
Lorsqu'elle eut ainsi accompli sa vengeance, la cartomancienne retourna à la Grande-Roue exercer son métier comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Enfin à minuit et quart, elle revint et se coucha aux côtés du cadavre.
À la Sûreté, Lucie Brunet renouvela ses aveux à M. Pineau, et la cartomancienne fut écrouée à Saint-Lazare.
La barre de fer qui avait servi à tuer le plombier a été retrouvée dans le lit.
Marthe Brunet comparut devant la Cour d'assises de la Seine le 25 novembre 1921 sous l'accusation de meurtre. Elle fut condamnée à 5 ans de réclusion criminelle. (NdE)
A propos de la Cité Jeanne d'Arc
La cité Jeanne d'Arc fut construite entre 1869 et 1874 par un nommé Nicolas-Louis Thuilleux, architecte et propriétaire de son état (49 rue Peyronnet à Neuilly) qui laissa son nom à un passage aujourd'hui disparu (et épisodiquement son nom à la cité), et fut démolie à partir de 1939 après une longue période d'évacuation. Entre temps, la cité fut un foyer de misère et de pauvreté autant qu'un lieu sordide et nauséabond à éviter. Avec la cité Doré, la cité Jeanne d'Arc est l'un des lieux du 13e sur lequel on trouve le plus d'écrits et de témoignages. On ne saurait donc ici proposer qu'une sélection.
Le nommé Thuilleux ne brillait pas particulièrement sur le plan de la philanthropie, ce n'était vraisemblablement pas son but (Cf. note en bas de page). Le conseil munipal de Paris constatait, en 1880, que ses "logements coûtent aussi cher qu'ailleurs".
Le Dr Olivier du Mesnil, dont il sera question plus loin, rapporte dans son ouvrage L'Hygiène à Paris (1890) que "la commission d'hygiène du XIIIe arrondissement s'est émue lorsqu'elle a vu s'élever cette immense bâtisse où se montre à la fois l'inexpérience du constructeur et son mépris absolu des règles de l'hygiène." Il ajoute que "la commission du XIIIe arrondissement ne s'est malheureusement préoccupée que de la question de sécurité ; il est dit en effet dans son procès-verbal du 28 mars 1870 que M. X. [Nicolas Thuilleux] fait construire rue Jeanne-d'Arc des habitations extrêmement vastes qui ont donné des craintes au point de vue de la solidité, mais qu'après examen la commission, tout en constatant l'extrême légèreté des constructions, déclare qu'elles ne paraissent pas présenter quant à présent de causes d'insalubrité."
Les taudis que constituait la cité Jeanne d'Arc dès l'origine, attirèrent donc rapidement l'attention de la ville de Paris après une épidémie de variole et une inspection sévère se traduisit dans un rapport établi par le Dr du Mesnil à destination de la commission des logements insalubres. La ville prescrivit ensuite des mesures d'assainissement que Thuilleux s'empressa de contester devant le conseil de préfecture de la Seine (le Tribunal administratif d'aujourd'hui, jugement du 28 juillet 1881), lequel donna largement raison à la Ville, puis devant le Conseil d'État (arrêt du 1er aout 1884), lequel rejeta le recours introduit au motif que "les diverses causes d'insalubrité signalées par la commission des logements insalubres dans les maisons appartenant au sieur Thuilleux et formant la cité Jeanne d'Arc sont inhérentes à ces immeubles et proviennent de leur installation vicieuse..."
Des améliorations finirent pas être réalisées mais ne sortirent pas la cité de sa fange. Thuilleux et ses successeurs profitèrent encore 30 ans de la manne que représentaient les loyers de la cité Jeanne d'Arc.
1911, la cité d'Arc est à vendre..

Finallement, c'est l'Assistannce Publique qui, en 1912, pour 800.000 qui, sous la conduite de M. Mesureur, acquiert la cité afin de réaliser une grande opération de création de logements à bon marché dans le secteur. Au moment de la cession, le ou les propriétaires de la cité tiraient un revenu net de 85.000 francs des 2500 locataires de la cité selon Le Matin du 2 novembre 1912.
Le projet de l'Assistance Publique ne se concrétisa pas notamment eu égard à refus des locataires de quitter les lieux et fut gelé par la guerre. La cité changea de mains en 1925 lorsque l'Assistance Publique renonça à ses activités dans le domaine de habitations à bon marché devenu celui des communes via leurs offices de gestion.
Devenue foyer d'agitation et enjeu politique, la démolition de la cité Jeanne d'Arc est une fois de plus décidée à la fin de l'année 1933 dans le cadre de la lutte contre les îlots insalubres. La mise en œuvre de cette décision prit du temps surtout après les évènements du 1er mai 1934 et l'organisation de la résistance aux expulsions par le PCF.
Les premiers temps
- Le Bazar Jeanne-Darc (1874)
- Paris Lugubre : la Cité Jeanne-d’Arc et la cité Doré (1879)
- La Cité Jeanne-d’Arc vue par le conseil Municipal de Paris (1880)
- Conseil de préfecture de la Seine - 28 juillet 1881
- La Cité Jeanne-d’Arc (La Presse, 11 aout 1881)
- La cité Jeanne-d’Arc - Extrait de Paris horrible et Paris original (1882)
La période "Assistance Publique"
- Neuf cents chiffonniers déménagent (Le Matin, 2 novembre 1912)
- La cité Jeanne d’Arc vu par le Gaulois (Le Gaulois, 17 novembre 1912)
- Un Meeting des Locataires de la Cité Jeanne-d’Arc (1912)
- Trois ilots à détruire d'urgence (1923)
Dix ans de blocage
- Une injustice à réparer - Lucien Descaves, L’Intransigeant — 29 juin 1924
- La Ville de Paris va-t-elle enfin s'occuper de la cité Jeanne-d'Arc ? (1931)
- L'assainissement de la cité Jeanne-d'Arc (Le Temps, 17 janvier 1934)
- On va démolir la cité Jeanne-d’Arc (La Liberté, 21 janvier 1934)
Sur les évènements du 1er mai 1934
- Le « Fort Chabrol » de la cité Jeanne d’Arc (Excelsior, 2 mai 1934)
- La cité Jeanne d’Arc transformée en fort Chabrol, récit du Petit-Parisien
- Treize émeutiers de la Cité Jeanne-d’Arc ont été arrêtés hier matin, récit du Figaro
- La tentative d'émeute cette nuit rue Nationale, récit du Journal
- Les assiégés de la cité Jeanne-d'Arc se sont rendus ce matin, récit de Paris-Soir
La fin de la Cité Jeanne d'Arc
- Ventres vides, poings levés ! (L’Humanité — 3 juin 1934)
- André Marty aux côtés des locataires de la cité Jeanne-d'Arc contre l’entrepreneur Gervy (L’Humanité — 9 mai 1935)
- La cité Jeanne-d'Arc a été nettoyée de ses indésirables (Paris-Soir, 24 septembre 1935)
- Cité Jeanne-d'Arc - Les agents protègent les ouvriers démolisseurs des taudis (1935)
- Sous la protection de la police, des ouvriers ont entrepris la démolition de la trop fameuse cité Jeanne-d'Arc (Le Matin - 1935)
- Une rafle dans la cité Jeanne-d’Arc, repère de la misère et du crime (1937)
- Les ilots de la misère par Jacques Audiberti (1937)
Faits divers
- Surprenante découverte (1877)
- Un Drame du Terme (1902)
- Une cartomancienne assassine son ami (1921)
- La police devra-t-elle assiéger dans la cité Jeanne-d'Arc Henri Odoux qui blessa sa voisine ? (1935)
- L'ivrogne qui avait blessé sa voisine est arrêté. (Le Journal - 1935)
Autres textes de Lucien Descaves
La cité Jeanne d'Arc dans la littérature
- La Cité Jeanne-d'arc - Extrait de Paysages et coins de rues par Jean Richepin (1900)
- La Cité Jeanne d'Arc dans "Les mémoires de Rossignol" (1894)
- Extraits de "Un gosse" (1927) d'Auguste Brepson:
Nicolas-Louis Thuilleux peut être remarqué dès 1855 pour des opérations immobilières intéressant le 13ème arrondissement (Cf. Le Droit, 24 févr. 1855, p. 4/4). En 1856, on relève qu'il est définitivement condamné pour une faute à l'origine d'une accident sur l'un de ses chantiers dont il est également propriétaire (La Presse, 21 nov. 1856, p. 3/4). En 1859, nouvelle condamnation pour des faits identiques sur le même chantier (Le Droit, 23 déc. 1859, p. 1/4). En 1875, le tribunal de commerce de la Seine retient sa responsabilité alors qu'il tente d'échapper au paiement des salaires dus à ses ouvriers (Le Droit, 15 août 1875, p. 2/4). En 1876, il est accroché pour des problèmes d'insalubrité dans l'un de ses immeubles rue de Vintimille (Le Droit, 18 mars 1876, p. 2/4). On reverra Thuilleux devant la cour d'appel de Paris pour avoir échappé au paiement de condamnation dont il a fait l'objet (La Loi, 21 févr. 1883, p. 2/4).

La passerelle métallique d'une portée de 100 mètres reliant la place de Rungis à la rue Cacheux et au boulevard Kellermann en enjambant la gare dite "de Rungis" avait été inaugurée le 23 juin 1907 en présence de MM. Armand Bernard, secrétaire général de la préfecture de la Seine, et Henri Rousselle, conseiller municipal du quartier de la Maison-Blanche, qui prirent la parole.