Pour les Petits Ménages, Maisons et jardins

Le Gaulois — 16 juin 1911

La princesse de Polignac, née Singer, n'est pas seulement une mélomane et une artiste douée d'un goût exquis, favorisant les arts dans son bel hôtel de l'avenue Henri-Martin, c'est aussi une femme de grand cœur qui s'intéresse au sort des travailleurs; des petits ménages d'ouvriers à qui un loyer à bas prix est si nécessaire, avec un peu de confortable, de l'air, de l'hygiène et quelque chose de plus, un sourire de la nature, une fleur sur la fenêtre ou un petit jardin.

La princesse de Polignac a comblé tous ces vœux avec le concours de M. Vaudoyer, le grand architecte, qui a mis son expérience et son savoir au service de cette généreuse entreprise.

C'est aujourd'hui qu'on inaugure la « fondation Singer-Polignac » devant un nombreux et élégant public d'invités. Le comte d'Haussonville, de l'Académie française, si compétent dans les questions ouvrières, prononcera le discours d'inauguration qui dira les bienfaits de cette belle et si utile tentative de bienfaisance sans apparence de charité.

À vrai dire, ce n'est pas « tout près d'ici ». C'est à l'autre bout de Paris, à la Glacière, tout près des « fortifs » dans un quartier essentiellement populaire, où l'on vient d'achever une nouvelle église, une nouvelle paroisse, Sainte-Anne, qui succède à la chapelle Bréa. Rue de la Colonie, entre les baraques en planches d'une population inconnue et une usine ; on y arrive par la place d'Italie et la rue Bobillot.

C'est là que s'élève l'immeuble vaste et très artistique dans sa simplicité, de briques blanches avec variantes de couleur et portail de pierre avec grande porte cochère, fer et vitres.

*
*             *

Il y a longtemps qu'on se préoccupe des logements ouvriers. Napoléon III s'était déjà avisé de faire élever des cités ouvrières avec maisons à bon marché. La république a tardé plus de trente ans à y songer, l'initiative privée a fait de nombreux et intéressants essais; mais voici, je crois, qui résout le problème de façon victorieuse. On en pourra juger aujourd'hui.

Le 72 rue de la Colonie vu de la cour intérieure. Au loin,vers la Butte aux Cailles, l'Eglise Sainte-Anne de la Maison-Blanche

Trois mille mètres de terrain ont été employés à cette création ; deux mille mètres au delà de la maison et de la cour ont été partagés entre quarante jardins de cinquante mètres chacun, jardins individuels entourés de palissades et d'ailées où les enfants peuvent jouer sous l'œil des mères assises sur des bancs. Une fontaine centrale donnera de l'eau aux cultivateurs de ces petits jardins, qui peuvent y faire pousser des légumes ou des fleurs. Chaque jardin est loué vingt francs par an, en sus du loyer, vingt francs qui rapporteront plus du double en légumes ou en fruits.

L'édifice est partagé en deux corps de bâtiment, à droite et à gauche de la cour d'entrée. Quatre escaliers dont la rampe est double, l'une basse pour les enfants, desservent les soixante-quatre appartements de cette construction.

Tout est en fer et briques. Aucun danger d'incendie et tout est fait pour la plus extrême propreté.

Les loyers varient de deux cent vingt à quatre cent dix francs par an. C'est dire que pas un de ces locataires ne paiera d'impôts. Excellente aubaine. M. Caillaux n'y réclamera pas l'impôt sur le revenu.

Ces types de logements sont à noter. Je les ai visités soigneusement et j'ai été émerveillé de leur salubrité, non sans coquetterie, et de leur confort.

Logements de deux cent vingt francs par an : une chambre et une cuisine et cabinets modernes. L'eau et le gaz sont installés dans toutes les cuisines. Chaque logement dispose d'une cave.

Logements de trois cents francs: une chambre, une cuisine et une salle à manger.

Logements de trois cent soixante francs : deux chambres et une cuisine assez vaste pour servir en même temps de salle à manger.

Logements de quatre cent dix francs (c'est ici !e summum du luxe dans cette maison) : entrée, deux chambres, salle à manger, cuisine, cabinet de débarras ou armoires. D'autres logements de ce prix ont trois chambres, la cuisine étant assez grande pour servir de salle à manger.

*
*             *

Toutes les fenêtres sont grillagées jusqu'à la barre d'appui, pour la garantie des enfants, et chaque appartement a un large balcon également grillagé quelques-uns ont de plus une terrasse. Jusqu'au cinquième étage, les logements ont deux mètres soixante de hauteur et un cube d'air suffisant. La plupart des chambres ont une jolie cheminée celles qui n'en ont pas ont une issue au plafond pour le passage d'un tuyau de poêle.

Ce n'est pas tout. Nous voici revenus dans la cour, où un carré de gazon et de fleurs réjouit la vue. À gauche, hangar pour les bicyclettes, remise pour les voitures d'enfants, lavoir spacieux et fermé, séchoir en plein air. Les ménagères y trouveront leur compte. À droite, salle de bains et cabinets de douches; à côté, une salle de consultation pour le médecin.

On a tout prévu, on a pourvu a tout: le confort, l'hygiène et l'agrément. N'oublions pas les deux boutiques de la façade: un boulanger d'un côté, un épicier de l'autre. Tout sous la main. Quant au marchand de vins, il n'y en a que trop dans ce quartier, comme dans tous les autres; du moins il n'y en aura pas dans la maison et il n'y en aura .jamais.

Ce qu'a coûté une telle construction, nous l'ignorons; nous savons cependant et nous pouvons dire, pour que l'exemple puisse servir, que, tous frais payés, ces loyers donneront au capital un intérêt de trois pour cent par an. On ne saurait faire un placement plus intelligent ni plus profitable à ceux qui méritent tant d'intérêt.

Tout est loué déjà. On emménagera après l'inauguration, dès demain. Et ce qu'il y a encore d'admirable dans cette œuvre, c'est que, parmi de nombreuses demandes, on a choisi les ménages qui avaient le plus d'enfants. Ce n'est pas comme dans certaines maisons où la consigne est : ni chiens, ni enfants. Ici, on veut des enfants. Quant aux chiens, je n'ai pas songé à m'en informer, tout entier à mon admiration pour une si belle œuvre, dont il faut grandement louer la princesse de Polignac, et aussi M. Vaudoyer, qui a su profiter avec tant de goût et de savoir de la place et des capitaux qui lui étaient confiés.

Tout-Paris

A lire également

La fondation Singer-Polignac - Le Figaro du 16 juin 1911

Inauguration d'habitations à bon marché dans le XIIIè arrondissement (1933)

Menu article

Lu dans la presse...

Un métier inconnu

Rue Xaintrailles, derrière l'église Jeanne d'Arc, demeure une pauvre vieille grand'maman qui nourrit sa fille et ses petites-filles de crottes de chiens cueillies à l'aube sur les avenues qui rayonnent de la place d'Italie. (1893)

Lire

La Ville de Paris va-t-elle enfin s'occuper de la cité Jeanne-d'Arc ?

Près de la place d'Italie, entre la rue Jeanne-d'Arc et la rue Nationale, la cité Jeanne-d'Arc forme une sorte de boyau gluant, sombre, bordé de mornes bâtisses de cinq ou six étages aux murs zébrés de longues moisissures. Dès la tombée de la nuit, le coin n'est pas sûr... (1931)

Lire

La cité Jeanne-d'Arc a été nettoyée de ses indésirables

La Cité Jeanne-d'Arc, cet îlot lépreux et insalubre qui, dans le 13e arrondissement, groupe autour de quelques ruelles ses immeubles sordides, entre la rue Jeanne-d'Arc et la rue Nationale, a vécu aujourd'hui un véritable état de siège. (1935)

Lire

L'inauguration de la rue Jeanne-d'Arc (prolongée) dans le XIIIe arrondissement

La municipalité parisienne a inauguré, ce matin dans le 13e arrondissement, le prolongement de la rue Jeanne-d'Arc qui relie ainsi le quartier des Gobelins à celui de la Gare. (1936)

Lire

L'inondation de la Bièvre

La Bièvre, pendant l'orage de mercredi, s'est mise en colère ; terrible colère, dont nous avons déjà signalé hier les principaux effets, et dont je suis allé voir les traces avant qu'elles ne fussent effacées. (1901)

Lire

Arsène Lupin à l’Eden des Gobelins

A l'Éden des Gobelins, l'entr'acte passe en grande vedette, vers 10 h. 20. (1933)

Lire

Les on-dit

Mais je vous jure que je n'ai jamais mis les pieds aux Gobelins, Comme tout vrai Parisien, je connais mal Paris. Je serais aussi dépaysé aux Gobelins que dans l'Arkansas. (1904)

Lire

Élection de la reine de l'Association artistique du treizième arrondissement

Cinq cents personnes environ assistaient, hier soir, à l'Eden des Gobelins, à l'élection de la reine de l'Association Artistique du treizième arrondissement. (1911)

Lire

Une visite à la Manufacture des Gobelins

Nous avons visité les Gobelins à onze heures. C'est le moment le plus propice pour recueillir une impression personnelle. À cette heure matinale, en effet, la foule des touristes n'a pas accès dans la manufacture ; le travail bat son plein dans la cité, et le chantier et l'atelier présentent leur physionomie réelle que n'a pas encore altérée la fatigue d'une demi-journée de labeur. (1900)

Lire

Le 14 juillet des miséreux

Nous nous sommes rendu à l'asile Nicolas-Flamel, 71, rue du Château-des-Rentiers, un asile modèle, d'une extraordinaire propreté, disons le mot d'une belle coquetterie. (1896)

Lire

Hôtel particulier rue du Château-des-Rentiers

Le Refuge Nicolas-Flamel, asile de nuit, est installé rue du Château-des-Rentiers. Délicate attention du hasard. Tout auprès, rue de Tolbiac, il est une gare, munie de ce fronton : Entrée — CEINTURE — Sortie. On s'étonne qu'il n'y ait point, ajoutés par un pauvre, cinq lettres de réponse : «Merci ! » (1922)

Lire

La chapelle Bréa

Là-bas, tout au bout de l'avenue d'Italie, près de la barrière de Fontainebleau, s'élevait une toute petite chapelle, mystérieusement fermée, et dans laquelle, depuis 1893, personne n'avait prié. Les habitants disaient en passant : c\'est la « chapelle Bréa », beaucoup sans comprendre le sens de cette dénomination. (1901)

Lire

Teaser 6 articles

Ailleurs sur Paris-Treizieme