Le marché aux chevaux de Paris sera-t-il déplacé ?
Le Petit-Journal — 4 octobre 1906
Tout un quartier de Paris s'intéresse à la question. — On voudrait transférer à Vaugirard le marché du boulevard de l'Hôpital. — Les partisans et les adversaires du projet ; leurs raisons.
Depuis plusieurs années, on parle du déplacement du marché aux chevaux de Paris, cet immense enclos de 20.000 mètres carrés, situé dans le treizième arrondissement, à l'angle du boulevard Saint-Marcel et du boulevard de l'Hôpital. Actuellement la question passionne tous les habitants du quartier dont dépend le marché ; tout dernièrement le conseil municipal, qui avait eu à s'en occuper plusieurs fois, a renvoyé en délibération un projet tendant au transfert du marché aux chevaux du boulevard de l'Hôpital, à la rue Brancion, près de l'abattoir hippophagique de Vaugirard.
Le projet du déplacement et ses causes
Les avis sont d'ailleurs très partagés, et si beaucoup réclament le transfert sous prétexte d'embellissement à apporter aux deux boulevards, quelques commerçants à qui le voisinage du marché rapporte de beaux bénéfices, protestent contre son déplacement.
À l'appui de leurs réclamations, les partisans du transfert s'efforcent de démontrer le profit que les marchands de chevaux eux-mêmes retireraient de l'adoption de cette mesure.
Tout d'abord, disent-ils, l'installation du marché actuel est absolument défectueuse et présente même des dangers pour la salubrité publique. Sur les 20.000 mètres de terrain garni de pavés sans joints, le tiers seulement sert à l'exposition des chevaux.

(recréation de l'image originale illustrant l'article par intelligence artificielle)
L'entretien du marché est confié à un pauvre balayeur qui, après les deux jours d'exposition de chaque semaine, doit faire tout seul le nettoyage. Malgré toute la bonne volonté de cet employé; il se produit fatalement des foyers d'infection, dont les voisins du marché ont à souffrir. De plus, un véritable préjudice, résulte de l'inutilisation de ce vaste emplacement dont la vente produirait plusieurs millions si on décidait d'y laisser construire des maisons de rapport. Enfin, les huit dixièmes des chevaux passant sur le marché sont destinés à l'abattoir hippophagique. Ces malheureuses bêtes, qui arrivent presque toutes par la gare de l'Ouest-Ceinture, sont conduites à travers Paris jusqu'au marché, et après avoir été vendues reviennent à Vaugirard par le même chemin, qui devient pour elles un véritable calvaire. C'est sur les terrains inutilisés dépendant de l'abattoir et placés en bordure de la rue Brancion que les présidents de la chambre syndicale de la boucherie hippophagique et de la Société anonyme de l'abattoir hippophagique ont proposé de transférer le marché aux chevaux, à condition qu'une concession de 72 ans leur soit accordée. Tous les frais d'installation seraient à la charge de la Société qui ferait édifier les constructions sur une superficie de 5.900 mètres dans un délai d'un an.
Au lieu de deux jours de vente par semaine il y en aurait trois et les marchés aux voitures, aux chiens et aux bicyclettes seraient maintenus, comme ils sont organisés boulevard de l'Hôpital.
En même temps, en raison de la progression toujours croissante de la consommation de la viande de cheval, la nouvelle Société agrandirait l'abattoir de Vaugirard. D'après les quelques chiffres qui suivent, on peut se rendre compte de l'importance qu'a prise aujourd'hui le commerce de la viande de cheval : en 1872, on a abattu cinq mille chevaux ou mulets ; en 1902, le nombre s'est élevé à 32.324, et l'an dernier à 42,000.
Par suite d'un accord avec le syndicat-des chemins de fer de Ceinture, des voies de débarquement viendraient, directement, de la gare d'Ouest-Ceinture jusqu'aux abattoirs et supprimeraient les frais de conduite des animaux.
Les adversaires du projet répondent par des-doléances assez justifiées. En effet, aux abords du marché aux chevaux, il existe un grand nombre de commerçants qui, deux jours, par semaine, font d'excellentes recettes par suite de l'affluence des vendeurs et des acheteurs qui viennent boulevard de l'Hôpital. Ces commerçants ont acheté leurs fonds en raison du voisinage du marché aux chevaux et l'ont payé... un prix que justifiait l'intérêt de ce voisinage. La disparition subite du marché leur causerait un préjudice considérable, que, ne compenseraient pas les nombreux chantiers-de construction qui s'ouvriraient par la suite.
D'autres protestataires font valoir que le marché aux chevaux est déjà trop éloigné du marché aux bestiaux, et qu’il serait fâcheux de le voir établir encore plus loin. Il est évident que ces opposition parti culières m'éditent beaucoup d'attention, mais elles devraient s'effacer si elles devaient seules retarder la-solution d'une question d'intérêt général. Quoi qu'il en soit, une pétition couverte de plus de six mille signatures de partisans du déplacement avait été remisé au conseil municipal, avant que celui-ci eût renvoyé les projets en délibérations.
Il est plus que probable qu'une décision sera prise d'ici peu et que le marché aux chevaux sera transféré l'année prochaine, à Vaugirard.
Le marché aux chevaux d'autrefois et ce qu'il est maintenant
Jusqu'au dix-septième siècle la vente publique des-chevaux, ânes et mulets, se faisait dans le quartier Saint-Honoré, sur le versant méridional de la butte Saint-Roch. Vers 1600, le marché aux chevaux fut transféré à côté des remparts de la capitale, sur des terrains qui dépendent maintenant du boulevard des Capucines.
Par lettres patentes, Louis XIII, en 1640, accorda à son apothicaire, en reconnaissance de ses bons et loyaux services, le privilège de la vente des chevaux, à Paris. Cet heureux « Purgon » installa, donc son marché privilégié à l'endroit où il se trouve encore aujourd'hui mais ses successeurs furent troublés plusieurs fois dans la jouissance de leur privilège.
Le lieutenant général de police qui avait la surveillance du marché le fit fermer plusieurs fois. En 1760, M. de Sartine fit construire un pavillon de police où se tenaient les exempts chargés de la surveillance du marché.
Ce pavillon existe encore aujourd'hui et c'est là que sont installés les bureaux du commissariat de police du quartier du jardin-des-Plantes, 5, rue Geoffroy-Saint-Hilaire.
L'hôtel est encore intact et, sauf la guérite, la lanterne et le drapeau placés devant la porte, il n'a subi aucune transformation.
À la hauteur du premier étage, sur une plaque en marbre surmontée d'un héron, se trouve cette inscription en lettres dorées :
1760. — Du règne de Louis XV, Messire Antoine Raymond Jean Gualbert Gabriel de Sartine, chevalier, conseiller du Roi en ses Conseils, Maître des requêtes, ordinaire en son Hôtel, lieutenant général de police de la Ville, prévôté et vicomté de Paris, a ordonné la construction de ce pavillon pour y tenir la police du Marché aux Chevaux.
À droite, sous l'image d'un coq, on lit cette autre inscription :
1762. — Du règne de Louis XV. Messire Antoine Raymond Jean Gualbert Gabriel de Sartine, chevalier, conseiller du Roi en ses Conseils, Maître des requêtes, ordinaire de son Hôtel, lieutenant général de police de a Ville, prévôté et vicomté de Paris, le Marché aux Chevaux a été rétabli pour l'utilité publique.
En 1868, le marché aux chevaux fut démoli et transféré boulevard d'Enfer, dans les bâtiments du marché aux fourrages, mais il n'y resta pas longtemps et on le reconstruisit, boulevard de l'Hôpital, tel qu'il est aujourd'hui.
Le personnel chargé de l'administration du marché se compose d'un receveur, d'un inspecteur de la préfecture, de la Seine, d'un inspecteur de la préfecture de police et d'un concierge.
Tous les mercredis et samedis, de deux heures à six heures de l'après-midi, ont lieu les ventes de chevaux, des ânes, des mulets et des voitures.
Le dimanche, de deux à quatre heures, a lieu le marché aux chiens, aux boucs et aux bicyclettes.
Un droit d'entrée, variant de 1 fr. 50 à 0 fr. 25 est prélevé sur chaque animal rentrant dans l'enceinte du marché. Il est inutile de dire que si un amateur se rendait au marché du boulevard de l’Hôpital pour y trouver une bête de luxe, ses espérances seraient bien déçues, car tant en chevaux qu'en chiens et en voitures on n'y trouve que des marchandises destinées au gros commerce.
Rosa Bonheur a immortalisé le marché aux chevaux dans un célèbre tableau qui fut admiré au Salon de 1853, tandis que Joseph Stevens exposa un superbe Marché aux Chiens à Paris, à l'Exposition universelle de 1855.
Sur le marché aux chevaux
Les dernières années du premier marché aux chevaux du bd de l'Hôpital (1760-1866)
Le marché aux chevaux durant son exil dans le 14e (1866-1878)
(Cet exil était motivé par le percement du boulevard Saint-Marcel.)
- Le Marché aux Chevaux (1870)
- Le marché aux chevaux par Elie Frébault - L'Illustration, 17 février 1872
Le marché aux chevaux du retour d'exil au déménagement final (1878-1907)
- Le nouveau marché aux chevaux (1978)
- Le boulevard Saint-Marcel et le marché aux chevaux (1883)
- Le Marché aux Chevaux vu par M. G. Macé, ancien chef du service de Sûreté (1888)
- Coupeur de queues de chevaux (1888)
- Le Marché aux Chevaux (Alexis Martin, 1890)
- Un truc de faux maquignon (1897)
- Le marché aux chevaux vu par Jean Lorrain dans "La Maison Philibert" (1904)
- Le marché aux chevaux de Paris sera-t-il déplacé ? (1906)
En novembre 1907, le marché aux chevaux fut transféré rue Brancion dans le 15e arrondissement à proximité des abattoirs de Vaugirard, ce qui était devenu sa vraie place car, depuis longtemps, il était envahi par les animaux destinés à l'alimentation, et les marchands de chevaux de commerce avaient presque tous renoncé à y conduire des chevaux de trait ou de selle pour ne pas les déprécier et les exposer au contact de bêtes vicieuses ou malades.
La fermeture de l'abattoir de Villejuif, boulevard de l'Hôpital, en 1904, a accéléré ce transfert.
Sur l'abattoir de Villejuif

On remarquera à gauche le dôme de la chapelle de la Salpêtrière qui constitue un point de repère








Gustave Geffroy (1855-1926) fut directeur de la Manufactures des Gobelins. Il n'est donc pas anormal que la rue qui porte son nom soit située tout près de celle-ci.
Charles Le Boucq (1868-1959) fut député du 13ème arrondissement de 1906 à 1928. Spécialisé dans les questions économiques, il présida le groupe d'action économique, rapporta divers budgets, notamment ceux du ravitaillement, des essences et pétroles, de la marine marchande, ainsi que le projet de loi sur la production d'ammoniaque synthétique. Après son échec de 1928, Charles Le Boucq abandonna la carrière politique.
La rue Giffard est l'ancien chemin de ronde de la Gare. Cette voie reçut son nom actuel en 1884. Henri Giffard, né le 8 février 1825 et mort le 15 avril 1882 à Paris, est un inventeur français, à qui l'on doit l'injecteur et le dirigeable propulsé par la vapeur.