De Vincennes au Point-du-Jour

Voyage dans le dernier tramway de Paris

L’Intransigeant — 13 mars 1937

Dans quelques jours, le 123-124, dernier spécimen des multiples tramways qui, il y a peu de temps encore, occupaient les rues de Paris, va disparaître. Il fera son dernier voyage, le 15 mars et sera remplacé, le lendemain, par un autobus.

Le 123/124 à son terminus Cours de Vincennes

Ce jour-là, les tramways parisiens auront vécu. Le progrès, la soif de la vitesse, les nécessités de la circulation urbaine, les besoins de la Défense nationale les ont condamnés.

Avant que le dernier tramway parisien disparaisse à tout jamais, j’ai voulu, poussé par cet obscur sentiment d’émoi éprouvé à la vue des choses qui partent et que nous ne verrons plus, effectuer à son bord un ultime voyage, façon de pèlerinage sur le chemin du passé.

Des aristocratiques quartiers d’Auteuil...

A la Porte de Saint-Cloud, des équipes de paveurs enlèvent déjà les rails qui encerclaient le rond-point central et c’est rue Michel-Ange que je dois aller quérir mon tramway.

Il est 15 h. 20. La receveuse tire de la trompette qu’une chaînette tient attachée à sa veste noire, un son aigu. Le receveur de la première voiture donne à son tour, d’un coup de sonnette, le signal du départ.

Le tram démarre lentement et sans heurts ; j’apprécie ce départ en douceur et je le compare aux violentes et brutales secousses que les autobus modernes dispensent à leurs usagers.

Nous traversons le quartier « chic » d’Auteuil ; les rues Michel-Ange, Molitor, Chardon-Lagache montrent leurs petits hôtels particuliers, entourés de jardins souvent spacieux.

Mais déjà nous sommes sur la rive gauche. Plus loin, au pied du viaduc d’Auteuil, le cimetière des bateaux parisiens. Dans le fond, les « saucisses » du champ de Meudon manœuvrent. Les observateurs, à 300 mètres d’altitude, doivent souffrir de ce vent tempétueux qui, sur le pont, secoue les vieilles voitures du tram.

L’imprimerie nationale, le marché Saint-Charles, l’hôpital Boucicaut.

Certaines rues du XVe sont défoncées par les roues des camions lourds, et nous voyons les autobus y faire une haute école qui est épargnée aux voyageurs du tramway fort bien suspendu.

Rues de la Croix-Nivert, Lecourbe, de Vaugirard : même physionomie.

Nous descendons à toute allure vers la Seine.

La voie est libre. Nous franchissons en vitesse la rue de la Tombe-Issoire, chère aux clochards et aux miséreux pour son centre d’hébergement. Au passage, avenue du Parc-Montsouris, nous pouvons, d’un coup d’œil, englober le réservoir de la Vanne, le parc lointain, le dépôt du chemin de fer de Sceaux, les vastes ateliers que le Métro vient de construire. À gauche, nous longeons un mur haut, verdâtre et rébarbatif : l’asile Sainte-Anne est derrière !

Après l’avenue d’Italie — splendide issue vers le Midi et le soleil — et l’avenue de Choisy, nous gagnons le maussade quartier de la Gare : rue Baudricourt, rue Nationale, rue du Château-des-Rentiers, rue du Dessous-des-Berges. Maisons tristes, sales, petites, pauvres. On devine les étroits logements où des familles vivent entassées, et on pense à la lugubre cité Jeanne-d’Arc, toute proche.

Mais nous arrivons à la Seine.

...aux « vignobles » de Bercy et au bois de Vincennes

Le fleuve traversé sur le pont de Tolbiac, nous arrivons à Bercy, la cité du Vin. Symphonie de tonneaux, de cuveaux, de muids, de feuillettes de toutes grosseurs et de tous modèles. Les rues portent des noms évocateurs : rue de Blaye, rue de Dijon, rue Vieille-de-Garonne.

Voici la gare de Bercy-P.-L.-M., également nommée Paris-Bestiaux, où, outre les vins, débarquent chaque jour des milliers et des milliers de pauvres bêtes qui seront sacrifiées pour satisfaire l’insatiable appétit de Paris.

Des voies, des rails et encore des voies...

Nous sommes dans le XIIe ; la suie noire des locomotives recouvre depuis des lustres les maisons de cet arrondissement « ferroviaire ».

L’avenue de Saint-Mandé nous offre encore une échappée vers le bois. Le wattman freine ; nous apercevons les colonnes du Trône. Nous voici au cours de Vincennes, terme de notre voyage. Il est 16 h. 15.

Et je descends en entendant encore une fois ce coup de trompette dont nos enfants ne se souviendront plus.

C’est le symbole d’une époque plus calme, peut-être plus heureuse, qui s’en va avec le dernier tramway.

Georges Vogt

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