99, boulevard Masséna où les zoniers apprennent la vie bourgeoise

Paris-Soir — 25 mars 1942
Le bastion 89, 99 boulevard Masséna

Ce sont, à deux pas de la porte de Choisy, trois étages de pierres que le plan de Paris et les gens du quartier appellent le bastion 89.

— Ah ! oui, là où il y a les zoniers !

Telle est la réponse que l'on vous fera si vous cherchez son chemin.

Bastion 89. Ce nom et ce numéro qu'on leur affecte, tel un matricule, cela fait de la peine aux zoniers,

Et pourquoi en causer à ceux dont la grande — parfois difficile — ambition est justement de devenir des gens comme tout le monde.

Appelons donc simplement le 99, boulevard Masséna, l'ancien poste caserne rescapé du nivellement des « fortifs », maison où, dévouées comme savent l'être ces femmes sublimes, deux assistantes sociétés rééduquent trente-deux familles, enseignent la maniéré de s'intégrer à la vie de la cité.

Je ne citerai pas de nom, leur modestie en souffrirait.

Il faut voir la respectueuse attention des parents, les sourires spontanément ouverts sur les jeunes visages, encore assez souvent barbouillés, pour comprendre tout le réconfort moral qu'apporte ici la présence de l'assistante sociale.

Car, à un rythme régulier. Inexorable, la future « ceinture verte » où s'affairent 2.500 hommes de l'équipement national gagne sur la zone. Après une tondue période stagnante — la première loi date de 1919 ! — la lutte est entrée, depuis le 15 octobre dernier, dans sa phase décisive.

Six opérations d'expulsion. 40 hectares libérés sur 290, 1.826 foyers sur 9.500 évacués. On compte avant la fin de l'année sur 150 hectares et 4.800 foyers.

L'administration fait bien son devoir, reconnaissons-le.

Pour faire, tout à fait, amende honorable, il n'y a point de meilleure conclusion que de reproduire celle d'un certain rapport de la préfecture, excellent du reste. Et nous demanderons pour cela à M. Périer de Ferai, grand maître après M. Magny du destin de la zone, de pardonner tant d'indiscrétion :

« La zone, sujet de reportage et d'enquêtes sensationnels sous le couvert de préoccupations sociales et pseudo-humanitaires, la zone où journalistes et romanciers puisaient des arguments émotifs ou des sujets éternellement renouvelés, la zone, théâtre de crimes crapuleux, réels ou imaginaires, est en train de disparaître. Elle ne méritait ni cet excès d'attendrissement ni cet excès de sévérité. Elle constituait autour de la Cité le conglomérat de toutes les misères et de toutes les déchéances que l'on découvre autour des plus grandes villes, mais qu'ici on avait eu le tort de laisser se cristalliser. »

— Zonier, regrettes-tu ? avons-nous demandé boulevard Masséna.

— Non, si ce n'est mes poules, mes lapins, mes légumes.

Car il est une chose que le zonier aime au moins autant que son indépendance : bien manger.

Georges MARTIN.


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