Le Marché aux Chevaux dans Paris-Guide - 1867

Le Marché aux Chevaux

Paris-Guide par les principaux écrivains et artistes de la France — 1867

 

Le Marché aux chevaux - Dessin de Rosa Bonheur

Une des artistes les plus illustres de notre pays et de notre temps, mademoiselle Rosa Bonheur, s'est inspirée du marché aux chevaux de Paris pour créer une de ses plus admirables productions.

Mademoiselle Rosa Bonheur a bien voulu faire le charmant dessin qui accompagne ma modeste prose. C'est une bonne fortune pour le livre et un grand honneur pour l'écrivain .

L'existence du marché aux chevaux remonte à près de trois siècles. Il y a longtemps, on le voit, que l'on vend publiquement des chevaux à Paris et plus longtemps encore que l'on trompe les acheteurs ; car, en fait de chevaux échangés ou vendus, la tromperie est permise ; je dirai plus : on y applaudit.

Le premier marché fut établi en 1564, sur l'emplacement de l'hôtel des Tournelles, démoli par ordre de Catherine de Médicis, après la mort de Henri II, qui y périt frappé d'un coup de lance par le comte de Montgomery. La cour intérieure du palais devint le marché aux chevaux et eut cette destination jusqu'en 1604. À cette époque, Henri IV fit construire sur cet emplacement, dans le dessein d'y installer des manufactures, les bâtiments qui ont formé depuis la place Royale.

Le marché fut alors transporté sur le terrain occupé aujourd'hui par le boulevard des Capucines.

En 1642, François Barajon, valet de chambre et apothicaire du roi, obtint le privilège d'établir un marché aux chevaux dans le faubourg Saint-Victor, au lieu appelé autrefois la Folie-Eschalard.

C'est à peu près l'emplacement du marché actuel.

Ce marché est situé entre le boulevard de l'Hôpital et la rue du Marché-aux-Chevaux. La principale entrée se trouve du côté du boulevard. Une première cour est réservée aux voitures qui sont vendues à la criée ; puis, auprès du pavillon du commissaire-priseur, se trouve l'espace destiné à recevoir les chevaux qui doivent être vendus aux enchères. Le marché qui s'étend vers la rue du Cendrier est planté de deux allées parallèles de grands arbres, afin d'abriter les chevaux et de les soustraire autant que possible aux attaques des mouches.

Au milieu des allées règne une palissade en bois, divisée en stalles, chaque stalle pouvant contenir de quatre à six chevaux. Chaque compartiment est exclusivement destiné à recevoir les chevaux d'un des marchands qui viennent habituellement au marché.

Cependant, si le marchand ne remplit pas sa stalle, le premier propriétaire venu peut y attacher son cheval.

Un hémicycle, formé de deux sentiers en arc de cercle, qui s'élèvent de chaque côté afin de former une montée et une descente sert à l’essai des chevaux de trait. La ville de Paris fournit les charrettes et les harnais nécessaires. Les charrettes d'essai sont traînées à vide ; mais les acheteurs, leurs amis, les gamins, dont ce marché fourmille, s'attellent gaiement derrière la charrette et parviennent quelquefois à paralyser les efforts du malheureux coursier.

Le parcours d'essai

Les chevaux entiers sont, par une sage mesure de prudence, séparés des juments. On observe même, dans l'aménagement des animaux, une sorte de classification hiérarchique. Les meilleurs chevaux se trouvent dans les stalles les plus rapprochées de l'entrée du marché ; à l'autre extrémité on relègue les pauvres bêtes, maigres, efflanquées, flétries par les habitués du marché, du nom générique de rossaille.

Au reste, le marché du boulevard de l'Hôpital est plus spécialement consacré aux chevaux de travail et aux ci-devant chevaux de luxe, réformés pour quelques tares ou par un long service. Les illustres produits de la race chevaline, qui quelquefois ne valent guère mieux que les hôtes du marché aux chevaux, se vendent chez les célèbres maquignons des Champs-Élysées, ou bien au Tattershal, établissement fort utile et d'importation anglaise.

Au boulevard de l'Hôpital, le marché le plus important de la semaine se tient le samedi. On y présente de sept à huit cents chevaux, dont les prix ne s'élèvent guère au-dessus de quinze cents francs ; mais j'y ai vu vendre fréquemment des chevaux de 12 à 15 francs. On n'avait pas inventé, à cette époque, la boucherie de cheval et le cheval de boucherie. L'infortuné cheval de fiacre vient faire une dernière et triste apparition au marché avant d'aller terminer sa carrière à Aubervilliers ou dans la boutique du boucher hippophage, sous la forme de saucisson.

C'est un principe admis, à Paris comme en province, mais à Paris plus que partout ailleurs, qu'en fait de vente de chevaux, il n'y a ni amitié ni parenté qui tienne. Avoir trompé son acheteur est un triomphe pour le véritable sportman aussi bien que pour le plus obscur maquignon. Le plus parfait gentleman ne peut se soustraire à ce coupable sentiment. La loyauté et la bonne foi sont bannies des transactions dont les chevaux sont l'objet. La loi n'a pu qu'atténuer légèrement cet incroyable abus en spécifiant des vices rédhibitoires et en donnant neuf jours au dupé pour revendiquer ses droits contre le trompeur. On trouve encore bien souvent le moyen de côtoyer la loi en évitant ses sévérités. Enfin, ce qu'il y a de plus étrange, c'est que, dans ces endroits-là, le volé prête toujours à rire, tandis que le voleur reçoit fréquemment les honneurs du triomphe, comme s'il s'agissait d'une femme légère et d'un mari trompé.

Acheteurs et vendeurs du marché aux chevaux

Il est vrai que le marchand de chevaux montre souvent habileté, un aplomb, une rouerie dignes des plus illustres diplomates. Nul n'est adroit comme un maquignon pour déguiser un cheval, lui donner une physionomie nouvelle et brillante, faire d'une pauvre bête usée un cheval plein de feu, dressant l'oreille, caracolant, bondissant d'impatience au moindre geste. Vous vous êtes débarrassé, il y a huit jours, d'un cheval éreinté, usé jusqu'à la corde, sourd aux coups de fouets, insensible à l'éperon ; vous retrouvez une bête vive, frétillante, pleine de fougue et d'ardeur, et vous devez vous estimer bien heureux si l'on ne vous revend pas le même animal, ayant changé de robe, quatre fois plus cher que vous ne l'avez vendu.

Voici comment s'est accompli le prodige de la transformation. On a nourri le cheval à l'avoine pendant dix jours, en lui donnant de fortes rations ; la veille et le matin du marché, un vigoureux palefrenier, armé d'une solide chambrière, lui a appliqué une correction énergique, qui s'est répétée d'heure en heure, jusqu'au moment du marché où le malheureux animal est conduit avec un poivre long ou un morceau de gingembre sous la queue. Le cheval est arrivé un état de surexcitation tel qu'au moindre claquement du fouet, il se redresse et se cabre épouvanté. L'acheteur confiant et inexpérimenté prend cet état maladif pour de l'ardeur, et il est bien heureux si la pauvre bête ne lui crève pas entre les mains quelques jours après ce magnifique achat.

Certains maquignons déploient, dans leur commerce, les ressources d'une imagination à rendre jaloux un de nos plus spirituels vaudevillistes ; ils sont aussi très observateurs et même un peu vétérinaires. On sait qu'un cheval poussif se vend difficilement. Les maquignons guérissent une maladie incurable, la pousse ; mais, malheureusement, ils ne la guérissent que pour deux jours. On fait jeûner le cheval pendant quarante-huit heures, et peu de temps avant l'heure du marché, on livre à son appétit surexcité une botte de luzerne mouillée. La pousse disparaît comme par enchantement. Vous pouvez faire courir la bête, lui tâter les flancs, écouter le fonctionnement des poumons : rien. Après un jour ou deux, vous vous apercevez que votre cheval est poussif ; il est même plus malade qu'avant le traitement ; et vous êtes bien heureux s'il ne crève pas dans votre écurie.

On emploie aussi, dans le même but, la potion. Savez-vous ce que c'est que la potion ? C'est un affreux amalgame de substances énergiques, violentes, qui provoquent un gonflement subit des poumons et font disparaître les signes de la pousse. Seulement, il faut savoir mesurer la dose ; si l’opérateur dépasse la mesure, l’animal meurt. On voit, de temps en temps, des chevaux tomber roides morts sur le marché ; personne ne s’en préoccupe. On sait ce que cela veut dire.

Un cheval couronné est un cheval déshonoré ; tout le monde sait cela. Les marchands qui tiennent à ne pas voir déprécier leur marchandise ou bien à vendre très cher ce qu’ils ont acheté très bon marché, sont arrivés à réaliser des chefs-d’œuvre d’habileté pour dissimuler cette tare ruineuse. Un jour, un célèbre maquignon amena au marché du mercredi un magnifique cheval qui s’était abattu le dimanche précédent dans la descente de Saint-Germain et s’était couronné ; les deux genoux avaient été complétement dénudés.

Le propriétaire du cheval rencontra un de ses amis qui avait assisté l'accident :

— Reconnaissez-vous ce cheval ? lui dit-il ; il est guéri.

— Comment, guéri ? répondit l'autre, en trois jours ? c'est impossible.

— J'ai un secret. Mettez vos lunettes, examinez ; mais, pour Dieu, ne touchez pas.

Notre homme, vieil habitué du marché, et par conséquent rompu à toutes les ruses, regarde avec soin ; un miracle avait été accompli ; les genoux étaient intacts, un poil lisse et brillant recouvrait les parties qui devaient attester la honte du coursier couronné. C'était à n'en pas croire ses yeux !

Une heure après, le propriétaire du cheval vendait la bête restaurée 1,500 francs à l'un de ses amis intimes, un des marchands de chevaux les plus roués et les plus riches de Paris. Au premier coup d'étrille, la supercherie était reconnue. On avait collé sur chaque genou, à l'aide d'une substance gommeuse, des poils arrachés sur le cou de l'animal et réunis avec un soin, une délicatesse et une adresse qui eussent fait envie au plus habile des artistes en cheveux. Le cheval avait un faux toupet sur chaque genou.

Je ne parlerai pas des chevaux teints, comme les cheveux et la barbe de certains beaux surannés. On ne teint pas les chevaux pour les rajeunir, mais pour les rassortir afin de composer des attelages de chevaux semblables qui reçoivent de cette ressemblance factice une plus grande valeur. Cette ruse n'est plus guère employée. Je ne parlerai pas non plus des dents limées pour réparer des ans l'irréparable outrage et rattraper quelques printemps frauduleux sur un passé implacable ; cela se fait tous les jours.

 

Mais je citerai un trait assez curieux et qui sort des supercheries habituelles. Le fait est historique et se trouve consigné un procès-verbal.

Un assez bon connaisseur achète au marché un cheval bien formé, fringant et exempt de tares. Fier de son marché, il va trouver un vieux marchand de chevaux de ses amis pour le rendre témoin de son habileté :

— Combien as-tu payé ce cheval ? lui demanda celui-ci.

— Deux cents francs, répondit l'autre.

Le marchand tourne autour de la bête, lui tâte les flancs, palpe le jarret, examine les jambes, les yeux.

— Ce cheval vaut plus de 60 pistoles, dit-il ; enfin, il y a quelque chose là-dessous.

Puis il tourne de nouveau autour du cheval.

On était en plein été, et, pour garantir le cheval des piqûres des mouches, on l'avait coiffé d'un de ces bonnets à oreilles en toiles écossaise, que l'on réserve habituellement aux chevaux de prix.

— Otez-moi ce bonnet, dit le marchand à un palefrenier. On enlève le bonnet ; le cheval n'avait qu'une oreille ; l'autre était en caoutchouc. L'acheteur, humilié, se récria, s'emporta, voulut rendre le cheval. On alla devant le commissaire de police qui ne put faire annuler le marché. La loi sur les vices rédhibitoires n'a pas prévu les oreilles en caoutchouc.

Il me reste maintenant à parler, en terminant, d'une certaine catégorie d'industriels qui hante le marché aux chevaux et dont le commerce se fait au détriment des acheteurs inexpérimentés qui viennent sur le marché. Ce sont les courtiers ou maquignons. Les maquignons ont rarement des animaux à vendre ; ils aident à la vente des chevaux des autres. Quand ils ont la chance de rencontrer un bon bourgeois naïf, ils se chargent, moyennant 5, 10 ou 20 francs, de prendre ses intérêts. On comprend qu'ils s'arrangent pour recevoir des deux mains, de l'acheteur et du vendeur. Mais comme l'acheteur s'en va et que le marchand de chevaux reste, c'est tout naturellement au vendeur qu'ils sacrifient le malheureux acheteur.

Le maquignon, occupé ou désœuvré, est toujours armé d'une chambrière, et chaque fois que l'on essaye un cheval, soit à la selle, soit à la bride, il lui administre négligemment, comme par distraction, un ou deux bons coups de fouet dans les jambes. Or, comme dans son parcours, le pauvre animal ne rencontre pas moins de dix ou douze maquignons qui, sans en avoir l'air, le sanglent vigoureusement, il n'est pas étonnant qu'il saute et se cabre, s'il lui reste encore une étincelle de vie ; et alors le marchand de chevaux de crier au palefrenier : « Retiens donc ta bête, imbécile ; maintiens-la, ho ! ho ! » Puis à part, mais de manière à être entendu du client : « Bon cheval, ça, c'est plein de feu ; ça demande à filer. »

Et le tour est joué. On le recommence chaque semaine, et chaque semaine il réussit.

Outre les maquignons, qui montent quelquefois les chevaux, le marché est rempli de gamins du voisinage qui, deux fois par semaine, s'improvisent écuyers. Ils quittent leurs ateliers et se promènent fièrement dans le marché une vieille cravache sous le bras et le pied gauche chaussé d'un éperon retentissant. Ils deviennent rapidement d'excellents cavaliers et ont l'air d'être collés sur leurs chevaux : l'enfant et la bête ne font qu'un. Mais, comme ils sont encore plus imprudents que solides à cheval, il leur arrive parfois des accidents. Chaque jour on a à déplorer la chute de plusieurs maquignons-amateurs et quelquefois la mort de l'un d'eux.

Le gamin de Paris se retrouve tout entier dans cette singulière profession.

Le marché aux chiens se tient, le dimanche, dans le marché aux chevaux.

Victor Borie

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