87
LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
VII
La séquestrée
(suite)
Emmanuel pensa.
— C'est juste. Ils ne veulent pas quelle les voie, pour que, si elle sort vivante d'entre leurs mains, elle ne puisse pas les dénoncer.
Et cette -réflexion l'amena à ceci
— Ce doit être une femme qu'ils ont enlevée et qu'ils garderont jusqu'à ce qu'on ait payé-sa rançon.
De nouveau, il questionna : ■
— Ainsi tu es seule à descendre auprès de cette femme ?
— Oui, je lui porte à manger et à boire.
— Et lu n'as pas peur ?
— De quoi ?
— Tu n'es pas forte... Si cette femme, pour reconquérir sa liberté, allait se jeter sur toi, essayer de t'étrangler, afin de te prendre la clef...
— Oh ! fit Christine en levant sur Emmanuel son regard où flottait le vide de l'inconscience, il n'y a pas de danger.
—. Pourquoi ?
— Parce que... elle est enchaînée...
Emmanuel comprima avec peine le frémissement qui agitait tout son corps. Il garda le silence un instant, puis il dit, maîtrisant l'émotion de sa voix :
— Écoute, petite sœur, ces bandits te font, sans que tu t'en doutes, la complice d'une action criminelle, infâme... Si leur crime était découvert, tu serais jugée avec eux, condamnée sévèrement comme eux.
Elle eut un geste d'impuissance, ouvrit les bras.
— Est-ce que je peux refuser ?... dit-elle. Est-ce que je m'appartiens ?
— Non, ma pauvre enfant,.. Aussi ce n'est pas sur toi que retombe la responsabilité de ce que l'on te fait faire... Mais quel bonheur que je t'aie questionnée... quel bonheur que tu m'aies repondu... Je te sauverai, chère petite sœur !...
— Emmanuel, que tu es bon !
— Écoute !... Sais-tu ce que tu vas faire ?
— Non. Mais je ferai ce que tu voudras.
— Tu vas me conduire auprès de cette femme.
Christine eut un geste d'effroi.
— Oh ! qu'est-ce que tu me demandes-là ? fit-elle.
— Eh bien ?
— Si Staff le savait, c'est pour le coup que ça serait la mort pour moi !... Et pour toi aussi !
— Il ne le saura pas. Et bientôt, je te le jure, tu seras hors de ses atteintes.
— Vrai ?
— Je te le promets. Allons ! montre-moi le chemin.
Christine n'hésita plus ; docile, elle s'achemina, suivie, par Emmanuel, vers la cahute qu'elle avait désignée.
La porte branlante de cette masure n'était fermée que par un simple loquet. Ils entrèrent.
La cabane était évidemment inhabitée, l'unique fenêtre n'avait plus un carreau ; l'eau du ciel entrait par les crevasses du toit, et des murs. Un fouillis d'objets disparates et d'ordures couvrait la terre battue qui formait le plancher.
Emmanuel vit tout de suite, dans un angle les planches dont lui avait parlé Chris tine. Il les déplaça. Une porte apparut.
Christine sortit de sa poche une grande clef rouillée et lit tourner le pêne dans la gâche. Emmanuel vit alors les degrés d'un escalier qui s'enfonçait dans le sol.
— Passe devant, dit Emmanuel à sa sœur.
Elle murmura faiblement.
— Prends garde !... Les marches sont en mauvais état.
Il dut, en effet, pour éviter une chute, se retenir des deux mains aux parois visqueuses et gluantes de l'escalier.
Christine avait allumé une lanterne qu'elle avait prise dans la cachette ménagée derrière les planches ; et, Emmanuel suivait des yeux la lueur faible et tremblotante qui s'enfonçait devant lui.
Il lui semblait que la descente était interminable. À mesure qu'il avançait l'humidité de la terre s'emparait de lui, étouffante. Il pensa :
— Est-ce donc dans le tombeau que nous descendons ainsi ?
Mais ils étaient arrivés. Et comme Christine élevait la lanterne au-dessus de sa tête, Emmanuel hagard, regarda au tour de lui.
Un peu de Jour venait, du reste, par une large ouverture verticale qui avait dû être autrefois la cheminée de la champignonnière. Le sol était dallé de larges pierres. Les-murs s'effaçaient dans l'ombre.
Et ce qu'Emmanuel, frémissant, vit, c'est que sur une sorte de grabat, contre une des murailles, une forme humaine était étendue.
Il distingua une robe noire ; Il crut voir de longs cheveux qui pendaient ; la forme remua ; il y eut un faible cliquetis de chaîne.
— Mon Dieu ! pensa Emmanuel, en joignant les mains.
Mais un cri jaillit. La femme étendue â terre s'était dressée. Elle avait vu une silhouette d'homme se profiler à côté de celle de sa pourvoyeuse ordinaire. Elle se pencha en avant, écartant de ses deux mains ses cheveux-qui pendaient fauves, semblables à la crinière d'une lionne, sur son visage.
D'épouvante, tant l'apparition était sinistre, Emmanuel fit un pas en arrière.
Quelques jours au fond de cette tombe avaient suffi à faire de la belle Adah Koknoyr une espèce de spectre effrayant.
Ceux qui, trois ans auparavant l'avaient applaudie lorsqu'elle dansait et chantait sur la scène du Casino International, ceux qui, la semaine précédente, avaient pu l'apercevoir quand elle passait fière et hautaine dans son coupé sur le siège duquel était assis le nègre Christophe, ne l'auraient jamais reconnue.
Sa robe en loques était souillée de boue et, d'ordure ; ses yeux luisaient comme des flammes dans sa face livide et décharnée ; ses cheveux s'embroussaillaient d'une façon hideuse ; elle tendait ses poings crispés en avant, et tout son aspect était celui d'une de ces misérables folles que l'on enferme et que l'on garrotte pour qu'elles ne se portent pas sur elles ou sur d'autres aux plus forcenés excès.
C'était bien elle pourtant...
Quand la voiture qui emportait les ravisseurs s'était arrêtée au coin de la rue de la Providence, Staff, Guibolaque et Brocheriou s'étaient bien attendus à trouver morte la prisonnière qui pendant tout le trajet était demeurée inerte, sans un mouvement, sans un souffle. Ils avaient été stupéfaits en constatant qu'elle existait encore.
Sa respiration était courte, oppressée, à peine perceptible ; mais elle vivait.
Ils avaient escaladé les palissades que Guibolaque avait fait franchir aisément au corps inanimé d'Adah. Et à l'abri derrière les planches, dans la nuit, ils tinrent conseil.
— Bah ! fit Brocheriou, il n'y a qu'à lui donner le coup de pouce... Pour ce qui reste encore de vie en elle !...
Mais Staff l'arrêta du geste ; une autre idée lui venait... Puisqu'elle s'obstinait à vivre, cette femme, pourquoi ne la laisserait-on pas vivre ? Le projet primitif avait été de l'enterrer morte dans l'ancienne champignonnière de la Butte-aux-Cailles ; pourquoi .ne l'y enterrerait-on pas vive ? Cela avait le grand avantage de réserver l'avenir.
Et-Staff expliqua rapidement son idée à ses camarades. On avait touché 10,000 francs pour le rapt de cette femme. Qui sait si on ne ferait pas encore suer quelques « fafiots » à celui qui payait, en le menaçant de restituer à la circulation la personne dont il avait voulu se débarrasser et que, pour sûr à cette heure, il croyait morte. Il y avait peut-être là un fructueux chantage à pratiquer. Ça valait la peine d'être examiné.
D'un autre côté, si cette femme avait des parents ou des amis riches, est-ce qu'on ne pourrait pas lui offrir la vie et la liberté en échange d'une rançon sérieuse ? Enfin, c'était à voir.
Les avis de Staff étaient à peu près toujours acceptés. Guibolaque, docilement, reprit dans ses bras Adah toujours évanouie et la descendit dans le caveau. Une sorte de couchette fut improvisée. Et Staff assujettit autour de la taille de la prisonnière une chaîne que tenait un anneau scellé dans la muraille.
Cette chaîne fut trouvée au « Lapin guillotiné », où semblaient avoir été accumulés dans le fouillis des pièces dont on ne se servait pas, les objets les plus disparates. Staff joignit les deux extrémités de la chaîne par un fort cadenas dont il mit la clef dans sa poche.
Maintenant, Adah pouvait se débattre, essayer de fuir. Et comme elle soupirait convulsivement, et que ses yeux allaient se rouvrir, ils se hâtèrent de remonter, la laissant seule dans les ténèbres.
C'était le lendemain qu'ils avaient chargé la Toupie du soin de porter deux fois par jour sa nourriture à la séquestrée. Comme l'avait bien pensé Emmanuel, ils ne se souciaient nullement d'être vus par elle.
Et, depuis huit jours et huit nuits, Adah Koknoyr vivait là... Quand elle était sortie de son long évanouissement, quand elle avait compris, elle avait eu un accès de rage folle, hurlant au secours, essayant d'arracher la chaîne qui lui entourait le corps. Mais elle n'avait réussi qu'à déchirer sa robe et à s'ensanglanter les mains.
Lorsqu'elle avait vu, pour via première fois la Toupie, elle avait parlé, pleuré, crié, gémi ; mais la Toupie terrorisée par Staff, qui lui avait ordonné de ne pas prononcer une parole, s'était hâtée de disparaître sans répondre.
Alors Adah s'était dit qu'elle était perdue, que les gens au pouvoir de qui elle était tombée — et qui avaient agi; cela elle n'en doutait pas, pour-le compte de Maxime d'Hastecour, — avaient sans doute reculé devant l'assassinat, mais qu'ils l'avaient enchaînée là, dans cette cave, dans cette tombe, pour qu'elle y mourût.
Comment ne devint-elle pas folle ? La nuit elle sentait des araignées courir sur son corps ; elle entendait des galops de rats, qui, parfois, l'effleuraient. Aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'à elle. Elle était bien enterrée toute vive.
Ce fut, assurément, l'espérance dont la lueur est si tenace qui empêcha son cerveau de s'éteindre ; comme ce fut l'instinct de la conservation qui lui fit prendre ça et là un peu de la nourriture qu'on lui apportait.

