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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
IV
Entre complice
(suite)
Et Roger ayant regardé Maxime fut frappé d'épouvante presque en voyant l'expression qu'avait prise la physionomie de celui-ci.
— Mon Dieu ! fit-il, en reculant d'un pas.
— Je vois que tu comprends, dit Maxime d'une voix stridente... Oui, il faut accepter la lutte telle qu'elle s'offre... Adah Koknoyr se dresse devant nous comme un obstacle ; eh bien ! il faut supprimer, cet obstacle, voilà tout.
Roger se laissa tomber dans un fauteuil et demanda d'une voix éteinte :
— Que veux-tu dire ?
— Tu me comprends.
— Mais... supprimer ?...
— Eh bien ?...
— As-tu le projet de...
— Achève !...
— De... mon Dieu !... de la tuer ?
— Pourquoi pas ? répondit Maxime dont les yeux lançaient des éclairs... J'ai bien tué l'autre, le vieux qui était mon oncle... Crois-tu que mon poing tremblait quand je lui ai enfoncé le poignard dans la gorge ?... Ah ! ça, qu'est-ce que tu as, Roger ?... Est-ce que tu vas t'évanouir ?... Allons ! face-au danger !... Ah ! ah ! tu sais que je n'admettrai pas une faiblesse de ta part, et que si tu cherches à t'évader je te tire dessus... Nous sommes liés l'un à l'autre, mon vieux camarade, et nous devons aller jusqu'au fond.
— Pourtant, Maxime…
— Quoi ?...
— Au bout du compte, moi-je n'ai pas trempé dans l'assassinat... Si je voulais m'en aller, maintenant que les choses deviennent vraiment par trop terribles...
— Tu ne le pourrais pas.
— Non ?...
— Et d'ailleurs tu ne le voudrais pas... parce que ce serait contraire à tes intérêts.
— Maxime !...
— Voyons ! tu sais que je ne marchande pas... Je t'ai dit tout à l'heure, que j'avais offert trois millions à Adah Koknoyr pour prix de son silence... Combien te faudrait-il toi pour vivre heureux en compagnie de tes vices ?...
— Mais...
— Crois-tu qu'un million ce serait assez ?...
— Un million !... à moi !... balbutia Roger.
Maxime lui posa la main sur l'épaule :
— Tu sais ce que je te donnerai en sortant de la mairie où j'aurai épousé Mlle de Champfloran ?
— Je...
— Un chèque d'un million, tout simplement.
— Un million ! bégaya Robert, suffoqué.
— Parlons sérieusement, reprit Maxime d'une voix brève... L'entreprise que je médite n'est pas d'une facilité enfantine… Adah sait à qui elle a affaire ; elle se tient et se tiendra, sur ses gardes... Elle est constamment armée, et, de plus, elle a pour veiller sur elle, une sorte de géant noir, un nègre qu'elle a rapporté de je ne sais où...
— Diable ! diable !...
— Dis-moi, Roger, tu as beaucoup de connaissances ?
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que, fréquentant dans les mondes les plus interlopes, tu dois connaître des gens que l'appât d'une grosse somme conduirait à risquer, les coups les plus hardis...
— Il est certain, murmura Roger, qui, suivant le conseil-que venait de lui donner Maxime, réfléchissait... Tiens ! je pense justement à un ancien camarade que j'ai revu récemment, par hasard.
—Un ancien camarade ?
— Oui, un condisciple... Nous étions ensemble au lycée Henri IV... mais il a mal tourné...
— Encore plus mal que toi ?
— Sans doute... J'ai cru < comprendre... Nous avons pris l'absinthe ensemble...quelquefois...Tu sais, moi, je n'ai pas de préjugés...
— Ils tiraient mal... Tu as cru comprendre ?...
— Dame !... qu'il vivait, comment dirais-je...en marge de la société... Tu comprends... Et il aurait volé, assassiné même, que cela ne m'étonnerait pas...
— Eh bien ! voilà qui va à merveille... Je te disais bien que tu as de bonnes connaissances, Roger... Il s'appelle, ton ami ?...
— Ce n'est pas mon ami... Nous nous étions perdus de vue… Je le crois terriblement dans la dèche...
—- C'est ce qu'il faut... Dans la misère et pas de scrupules, c'est l'homme que nous cherchons. Il s'appelle ?...
— Son nom ne te dira rien... Il s'appelle Staff... Michel Staff... Il appartient à une bonne famille... Il a roulé dans des basfonds... Tiens ! tu sais bien...-une bande dont les journaux ont déjà parlé de temps en temps... tu sais bien, les Apaches de la Butte-aux-Cailles...
— Oui, j'ai une vague idée... Eh bien ! est-ce que ton ami ferait partie de cette bande ?
— Je ne serais pas surpris qu'il en fût quelque chose comme le-chef.
— De mieux en mieux !... Que ne me le disais-tu tout de suite ?... Et sais-tu où le trouver, ce Staff ?...
— Mais, je le pense...
— Alors, va le chercher... Explique-lui ce dont il s'agit… Il s'agit de supprimer Adah Koknoyr dans les quarante-huit heures... Cela le regarde... C'est son affaire... Moi je paye.
Il ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit une liasse de billets de banque et la remit à Roger…
— Dix mille, continua-t-il. Pour les premiers frais. Acompte, tu sais... Je paierai ce que tu croiras devoir promettre. Maintenant, va. Si tu as besoin de me voir, et tu en auras besoin, je ne sors pas d'ici. Je vais m'excuser auprès de M. de Champfloran en prétextant une indisposition. Va.
— Mais...
—Quoi ?... Nous avons dit tout ce que nous ayons à nous dire. Ne perdons pas de temps, Il faut agir. Et surtout n'écris rien. Quand tu auras quelque chose à m’apprendre, viens. Au revoir...
Lorsque Roger de FarchevaJ, ainsi congédié, se retrouva dans la rue, il était quelque peu étourdi par la rudesse de l'aventure. Non qu'il eût en lui aucun scrupule de nature à le gêner, mais les risques à courir l'effrayaient fort.
À vrai dire, bien qu'il eût préféré beaucoup qu'on le laissât tranquille, il ne s'était jamais senti la force de refuser, quoique ce fût à Maxime d'Hastecour. Et celui-ci, en lui promettant un million, avait dissipé les dernières hésitations, triomphé des dernières résistances.
Que ne ferait-on pas pour un million ?... surtout quand on n'en est plus à compter les indélicatesses, les actions indignes, viles ?... Surtout quand on a été déjà le complice d'un assassinat ?...
Du reste, Roger n'avait pas dit toute la vérité à Maxime quand il avait présenté, comme nées du hasard d'une rencontre, ses relations actuelles avec Michel Staff, le chef de la bande des Apaches de la Butte-aux-Cailles. À vrai dire ces-relations n'avaient jamais cessé complètement.
Plusieurs fois déjà Staff était venu apporter à Roger des bijoux et des valeurs et, à la suite de ces visites, Roger avait été faire un court, séjour, à Londres, d'où il était revenu apportant de l'argent en échange de ces bijoux et de ces valeurs, argent qu'il avait sans doute remis à Staff, non, très probablement, sans prélever une commission plus ou moins forte.
On peut saisir, par ce seul détail, les raisons qui, en dehors des motifs de coquetterie, incitaient Staff à conserver la tenue « mondaine » qui, dans le monde où il vivait, lui avait fait attribuer ce sobriquet : l'Ambassadeur.
Par Guibolaque, Brocheriou et les autres de la bande, Staff tenait à ce que, les bas-fonds parisiens renferment de plus abject ; par Roger de Farcheval, il tenait encore à ce qu'on appelle la société parisienne.
Bien des fois, on les avait vus, côte à côte, dans les bars, en flâneurs, sans pouvoir se douter, que de ces deux messieurs élégants, gantés de frais, fleuris à la boutonnière, il y en avait un qui était reconnu pour son chef par une association de malfaiteurs de la pire espèce. La vie de Paris a de ces surprises.
Roger de Farcheval savait, donc parfaitement où trouver Staff. Non qu'il connût exactement le domicile toujours un peu hypothétique et problématique de son ancien condisciple, mais il savait que quand on voulait parler à celui-ci il fallait s'adresser à la Toupie, une pauvre créature, qui avait joint son lamentable sort à celui de l'Ambassadeur.
Et il connaissait l'adresse de la Toupie.
Le même jour, donc, vers quatre heures, c'est-à-dire en cette saison, à la nuit tombante, Roger de Farcheval descendit de tramway place d'Italie.
À moins qu'elle n'eût déménagé, il pensait rencontrer la Toupie chez elle, rue Tiers. Cette rue, qui s'amorce dans la rue Bobillot, à peu de distance de la place, est une des plus pauvres et des plus sordides du quartier. Les maisons y sont basses et noires, puant la misère et le vice.
Roger la parcourut rapidement et, après s'être enquis auprès d'une concierge rébarbative, qui le regarda de travers et lui répondit en grommelant, il gravit lestement l'escalier dont les marches vermoulues geignaient sous les pieds, dont la rampe, à force d'être enduite de crasse humide, collait à la main.
La Toupie était chez elle. Elle s'apprêtait, à sortir. Elle avait fait là toilette de sa chambre ; un petit feu couvait sous la cendre dans la cheminée. Un relent de parfumerie à bas prix empoisonnait l'air.
La Toupie en reconnaissant Roger de Farcheval eut un geste d'inquiétude.
Son fin visage, autrefois joli sans doute, avait la pâleur cyanosée qui décèle les ravages causés par la tuberculose. Un effarement constant agrandissait ses yeux. Vivant toujours dans l'attente d'un malheur, elle-faisait penser à ces chiens dont le dos hérissé semble attendre continuellement les coups de pied.
— Bonjour, lui dit brièvement Roger. Vous alliez sortir. Je ne viens pas vous retenir, au contraire. J'ai besoin de parler à Staff.
— Qu'est-ce que vous lui voulez ? interrogea-t-elle craintivement.

