La cité Jeanne d'Arc au Conseil municipal de Paris
Bulletin de la ville de Paris — 7 juin 1880
Séance du jeudi 3 juin 1880.
PRÉSIDENCE DE M. THULIÉ.
MM. Marsoulan, Léopold Marais et Reygeal, secrétaires.
La séance est ouverte à trois heures.
Le procès-verbal de la dernière séance, lu par M. Léopold Marais, l'un des secrétaires, est adopté.
L'ordre du jour appelle la discussion du rapport de M. Georges Martin sur les mesures à prescrire pour l'assainissement des immeubles composant la cité Jeanne-d'Arc (13e arrondissement.) Ce rapport a été imprimé et distribué.
M. le Rapporteur. — Je ne reviendrai pas sur les énonciations démon rapport qui avait été déjà précédé d'un rapport de M. Henricy, dont la Commission spéciale des logements insalubres n'avait pas adopté les conclusions qui lui paraissaient insuffisantes pour assainir la cité Jeanne-d'Arc. Les mesures que je demande sont indispensables.
Mais en dehors de cette constatation matérielle de l'état déplorable de la cité Jeanne-d'Arc, il faut remarquer que ces immenses bâtiments, contenant plus de 1,200 logements, ne sont pas tous habités. Après 9 heures, les concierges ne peuvent plus faire la police des bâtiments et des vagabonds y viennent, enfoncent les portes et y couchent en grand nombre. Cette situation, je tiens à la signaler à M. le Préfet de Police. Il serait à désirer qu'il fit exercer sur cette cité une surveillance active, car les habitants n'y sont même pas en sécurité.
Ces vagabonds qui s'y rendent, il faudrait les arrêter ; la cité Jeanned'Arc est comme une succursale des Carrières-d'Amérique, et les deux descentes de police qui y ont été faites ont été malheureusement fructueuses. À un autre point de vue, je trouve déplorable que des constructions pour ouvriers, de cette importance et de cette nature, puissent être élevées à Paris. On dit que le propriétaire les a faites dans un but philanthropique, pour offrir des logements à bon marché.
Outre que ces logements coûtent aussi cher qu'ailleurs, il en résulte une agglomération formidable de population extrêmement malheureuse, que l'Assistance publique est impuissante à soulager. Un malade ne peut compter surl'aide de ses voisins, fût-ce seulement pour avoir du feu. De plus, par suite de cette agglomération, la morale, même la plus élémentaire, se trouve gravement compromise.
La Préfecture de la Seine a le devoir de faire de grands efforts pour améliorer ces logements sordides, et, je le répète, la Préfecture de Police ne peut se dispenser d'y exercer une surveillance active et assidue.
M. Henricy. — Vous savez que la Commission spéciale des logements insalubres m'avait chargé de faire un rapport sur l'état d'insalubrité de la cité Jeanne-d'Arc. Je me suis rendu sur les lieux et j'ai visité les maisons du haut en bas. La Commission a voulu ensuite examiner par elle-même cette cité, et elle s'y est transportée tout entière. L'impression de la Commission a été entièrement défavorable, et il a été décidé que l'on consulterait à nouveau la Commission administrative. Cependant j'avais fait sur la question un rapport très juste, si juste que jamais on ne pourra obtenir autre chose du propriétaire. Les mesures que je proposais lui auraient occasionné une dépense de 12 à 14,000 fr., au plus; les travaux qu'on vous propose de lui imposer ne coûteraient pas moins de 100,000 fr.
J'ai lieu de m'étonner que mon rapport n'ait pas été imprimé à la suite de celui de M. Georges Martin, comme pièce officielle. Le Conseil aurait vu le pour et le contre, et se serait convaincu que mes conclusions étaient fort sages.
On a parlé des cas de variole qui se sont produits dans la cité Jeanne-d'Arc ; mais que l'on considère la mortalité qui a eu lieu dans certains autres quartiers de Paris, et notamment dans le quartier de l'Hôtel de Ville, et l'on verra qu'il y en a de beaucoup plus insalubres.
C'est la jalousie des quartiers voisins qui poursuit le propriétaire, et cela, parce que les loyers sont beaucoup moins élevés dans ses maisons qu'aux alentours. Il ne faut pas dépasser la mesure dans les travaux à ordonner, autrement nous serions menacés d'un procès qui durerait autant que la guerre de Troie. Exigeons les réparations nécessaires, mais ne ruinons pas le propriétaire.
M. le Préfet de la Seine. — Je ne pensais pas qu'il fût nécessaire d'appuyer les conclusions du rapport de M. Georges Martin, avant le développement un peu inattendu qu'a reçu cette discussion. La question me paraît être d'ailleurs de celles qui se résolvent à première inspection des lieux. Il suffit d'avoir vu la cité Thuilleux. pour se convaincre de la nécessité des travaux proposés, au point de vue de la salubrité et de la sécurité publiques. Tout retard serait fâcheux. Je puis vous promettre que l'Administration mettra le plus grand soin à faire exécuter sans délai les mesures prescrites.
M. Manier. — J'insiste pour que les propositions contenues dans le rapport de M. Georges Martin soient adoptées, la cité Thuilfeux est un foyer de maladies.
M. Frère. — Il est essentiel que l'Administration apporte le plus grand soin à la stricte exécution des mesures d'assainissement proposées dans le rapport.
Les conclusions de la Commission sont adoptées.
A propos de la Cité Jeanne d'Arc
La cité Jeanne d'Arc fut construite entre 1869 et 1874 par un nommé Nicolas-Louis Thuilleux, architecte et propriétaire de son état (49 rue Peyronnet à Neuilly) qui laissa son nom à un passage aujourd'hui disparu (et épisodiquement son nom à la cité), et fut démolie à partir de 1939 après une longue période d'évacuation. Entre temps, la cité fut un foyer de misère et de pauvreté autant qu'un lieu sordide et nauséabond à éviter. Avec la cité Doré, la cité Jeanne d'Arc est l'un des lieux du 13e sur lequel on trouve le plus d'écrits et de témoignages. On ne saurait donc ici proposer qu'une sélection.
Le nommé Thuilleux ne brillait pas particulièrement sur le plan de la philanthropie, ce n'était vraisemblablement pas son but (Cf. note en bas de page). Le conseil munipal de Paris constatait, en 1880, que ses "logements coûtent aussi cher qu'ailleurs".
Le Dr Olivier du Mesnil, dont il sera question plus loin, rapporte dans son ouvrage L'Hygiène à Paris (1890) que "la commission d'hygiène du XIIIe arrondissement s'est émue lorsqu'elle a vu s'élever cette immense bâtisse où se montre à la fois l'inexpérience du constructeur et son mépris absolu des règles de l'hygiène." Il ajoute que "la commission du XIIIe arrondissement ne s'est malheureusement préoccupée que de la question de sécurité ; il est dit en effet dans son procès-verbal du 28 mars 1870 que M. X. [Nicolas Thuilleux] fait construire rue Jeanne-d'Arc des habitations extrêmement vastes qui ont donné des craintes au point de vue de la solidité, mais qu'après examen la commission, tout en constatant l'extrême légèreté des constructions, déclare qu'elles ne paraissent pas présenter quant à présent de causes d'insalubrité."
Les taudis que constituait la cité Jeanne d'Arc dès l'origine, attirèrent donc rapidement l'attention de la ville de Paris après une épidémie de variole et une inspection sévère se traduisit dans un rapport établi par le Dr du Mesnil à destination de la commission des logements insalubres. La ville prescrivit ensuite des mesures d'assainissement que Thuilleux s'empressa de contester devant le conseil de préfecture de la Seine (le Tribunal administratif d'aujourd'hui, jugement du 28 juillet 1881), lequel donna largement raison à la Ville, puis devant le Conseil d'État (arrêt du 1er aout 1884), lequel rejeta le recours introduit au motif que "les diverses causes d'insalubrité signalées par la commission des logements insalubres dans les maisons appartenant au sieur Thuilleux et formant la cité Jeanne d'Arc sont inhérentes à ces immeubles et proviennent de leur installation vicieuse..."
Des améliorations finirent pas être réalisées mais ne sortirent pas la cité de sa fange. Thuilleux et ses successeurs profitèrent encore 30 ans de la manne que représentaient les loyers de la cité Jeanne d'Arc.
1911, la cité d'Arc est à vendre..

Finallement, c'est l'Assistannce Publique qui, en 1912, pour 800.000 qui, sous la conduite de M. Mesureur, acquiert la cité afin de réaliser une grande opération de création de logements à bon marché dans le secteur. Au moment de la cession, le ou les propriétaires de la cité tiraient un revenu net de 85.000 francs des 2500 locataires de la cité selon Le Matin du 2 novembre 1912.
Le projet de l'Assistance Publique ne se concrétisa pas notamment eu égard à refus des locataires de quitter les lieux et fut gelé par la guerre. La cité changea de mains en 1925 lorsque l'Assistance Publique renonça à ses activités dans le domaine de habitations à bon marché devenu celui des communes via leurs offices de gestion.
Devenue foyer d'agitation et enjeu politique, la démolition de la cité Jeanne d'Arc est une fois de plus décidée à la fin de l'année 1933 dans le cadre de la lutte contre les îlots insalubres. La mise en œuvre de cette décision prit du temps surtout après les évènements du 1er mai 1934 et l'organisation de la résistance aux expulsions par le PCF.
Les premiers temps
- Le Bazar Jeanne-Darc (1874)
- Paris Lugubre : la Cité Jeanne-d’Arc et la cité Doré (1879)
- La Cité Jeanne-d’Arc vue par le conseil Municipal de Paris (1880)
- Conseil de préfecture de la Seine - 28 juillet 1881
- La Cité Jeanne-d’Arc (La Presse, 11 aout 1881)
- La cité Jeanne-d’Arc - Extrait de Paris horrible et Paris original (1882)
La période "Assistance Publique"
- Neuf cents chiffonniers déménagent (Le Matin, 2 novembre 1912)
- La cité Jeanne d’Arc vu par le Gaulois (Le Gaulois, 17 novembre 1912)
- Un Meeting des Locataires de la Cité Jeanne-d’Arc (1912)
- Trois ilots à détruire d'urgence (1923)
Dix ans de blocage
- Une injustice à réparer - Lucien Descaves, L’Intransigeant — 29 juin 1924
- La Ville de Paris va-t-elle enfin s'occuper de la cité Jeanne-d'Arc ? (1931)
- L'assainissement de la cité Jeanne-d'Arc (Le Temps, 17 janvier 1934)
- On va démolir la cité Jeanne-d’Arc (La Liberté, 21 janvier 1934)
Sur les évènements du 1er mai 1934
- Le « Fort Chabrol » de la cité Jeanne d’Arc (Excelsior, 2 mai 1934)
- La cité Jeanne d’Arc transformée en fort Chabrol, récit du Petit-Parisien
- Treize émeutiers de la Cité Jeanne-d’Arc ont été arrêtés hier matin, récit du Figaro
- La tentative d'émeute cette nuit rue Nationale, récit du Journal
- Les assiégés de la cité Jeanne-d'Arc se sont rendus ce matin, récit de Paris-Soir
La fin de la Cité Jeanne d'Arc
- Ventres vides, poings levés ! (L’Humanité — 3 juin 1934)
- André Marty aux côtés des locataires de la cité Jeanne-d'Arc contre l’entrepreneur Gervy (L’Humanité — 9 mai 1935)
- La cité Jeanne-d'Arc a été nettoyée de ses indésirables (Paris-Soir, 24 septembre 1935)
- Cité Jeanne-d'Arc - Les agents protègent les ouvriers démolisseurs des taudis (1935)
- Sous la protection de la police, des ouvriers ont entrepris la démolition de la trop fameuse cité Jeanne-d'Arc (Le Matin - 1935)
- Une rafle dans la cité Jeanne-d’Arc, repère de la misère et du crime (1937)
- Les ilots de la misère par Jacques Audiberti (1937)
Faits divers
- Surprenante découverte (1877)
- Un Drame du Terme (1902)
- Une cartomancienne assassine son ami (1921)
- La police devra-t-elle assiéger dans la cité Jeanne-d'Arc Henri Odoux qui blessa sa voisine ? (1935)
- L'ivrogne qui avait blessé sa voisine est arrêté. (Le Journal - 1935)
Autres textes de Lucien Descaves
La cité Jeanne d'Arc dans la littérature
- La Cité Jeanne-d'arc - Extrait de Paysages et coins de rues par Jean Richepin (1900)
- La Cité Jeanne d'Arc dans "Les mémoires de Rossignol" (1894)
- Extraits de "Un gosse" (1927) d'Auguste Brepson:
Nicolas-Louis Thuilleux peut être remarqué dès 1855 pour des opérations immobilières intéressant le 13ème arrondissement (Cf. Le Droit, 24 févr. 1855, p. 4/4). En 1856, on relève qu'il est définitivement condamné pour une faute à l'origine d'une accident sur l'un de ses chantiers dont il est également propriétaire (La Presse, 21 nov. 1856, p. 3/4). En 1859, nouvelle condamnation pour des faits identiques sur le même chantier (Le Droit, 23 déc. 1859, p. 1/4). En 1875, le tribunal de commerce de la Seine retient sa responsabilité alors qu'il tente d'échapper au paiement des salaires dus à ses ouvriers (Le Droit, 15 août 1875, p. 2/4). En 1876, il est accroché pour des problèmes d'insalubrité dans l'un de ses immeubles rue de Vintimille (Le Droit, 18 mars 1876, p. 2/4). On reverra Thuilleux devant la cour d'appel de Paris pour avoir échappé au paiement de condamnation dont il a fait l'objet (La Loi, 21 févr. 1883, p. 2/4).









