Le Puits de la Butte-aux-Cailles - 1898

Le Puits de la Butte-aux-Cailles

Le Petit-Parisien — 4 octobre 1898

Quelle humiliation pour cette pauvre Bièvre ! Une rivière aux eaux pures et claires vient de jaillir des profondeurs de l'écorce terrestre, dans le quartier même par lequel l'antique cours d'eau qui jadis arrêta les légions de Labiénus et qui n'est plus qu'un noir égout, pénètre dans Paris.

Cet événement s'est produit, il y a quelques jours, sur les hauteurs de l'ancienne Butte-aux-Cailles, non loin de la place d'Italie, où s'achèvent les travaux de forage d'un puit artésien. « Une rivière perdue, une de retrouvée s'est-on écrié aussitôt dans le quartier de la Glacière, le mal nommé, puisque l'eau qui lui arrive maintenant est une eau chaude (27°) et qu'elle sera en partie utilisée en un établissement de bains publics qui portera le nom de Thermes municipaux.

Le puits artésien de la Butte-aux-Cailles durant le forage

D'où nous vient un cadeau aquatique aussi important qu'inattendu, alors que nos ingénieurs s'efforcent de détourner de divers côtés des rivières superficielles pour les amener à grands frais dans Paris. C’est un mystère que les géologues ont essayé d'approfondir. Comme les eaux des puits artésiens de Grenelle, de Passy et de la Chapelle, celles du puits de la Butte-aux-Cailles paraissent être des eaux champenoises et parcourent un trajet souterrain de plus de 160 kilomètres avant de réapparaître sous notre ciel.

Les sondages du nouveau puis ont atteint, après avoir traversé près de 500 mètres de craie et d'argile, une couche de sables verts qui jouent un grand rôle dans l'hydrographie de notre région. Ces fameux sables verts, on les retrouve, affleurant le sol, aux limites extrêmes du département de la Marne, il y a là-bas, se poursuivant sans discontinuité de Vitry-le-François jusqu'au delà de Rethel et de Vitry vers Troyes, un escarpement par lequel se terminent les plaines arides de la Champagne dite Pouilleuse.

À cet escarpement, espèce de falaise composée de craie, succèdent des terrains doucement inclinés dont l'aspect verdoyant contraste avec celui des étendues qu'ils enserrent. C'est la Champagne humide, la haute Champagne et la Haute-Marne. Les cours d'eau y abondent ; le sol y est d'argile et de sable, et cette argile plonge visiblement sous la craie dans la direction de Paris, où elle forme une large cuvette.

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Les sables verts ou jaunes que l'on remarque dans cette contrée, notamment à Lusigny, près de Troyes, constituent une couche que les sondages de Paris ont rencontrée à 600 mètres environ de profondeur. C'est par elle que s'alimente la grande nappe aquifère qui se trouve sous nos pieds. Cette couche, ce terrain de grès vert, interposée ainsi entre la craie et le calcaire inférieur jurassique présente une épaisseur moyenne de 50 mètres sur une étendue que l'on évalue à 80.000 kilomètres carrés. À son niveau supérieur, elle reçoit des infiltrations provenant d'un grand nombre de rivières, telles que l'Aisne, la Suippe, la Vesle, la Marne, l'Aube, la Seine, la Loire, le Cher, la Vienne, sans compter une multitude de ruisseaux.

C'est dire que la masse d'eau qu'elle renferme est tout à fait inépuisable, Que l'on vienne à percer, dans la cuvette de forme allongée dont Paris occupe le centre, les assises stratifiées qui nous séparent de la couche aquifère, les eaux qui sont accumulées dans la dépression et qui ne tendent qu'à remonter à leur niveau primitif s’élèveront par le trou de forage et jailliront à l'extérieur.

Et l'on pourrait forer par centaines des puits artésiens dans ces profondeurs, sans arriver à constater une diminution notable dans le débit de cette immense nappe aquifère qui emmagasine constamment de nouvelles eaux.

Voici plusieurs jours que l'eau coule à plein bord du tube de pénétration de la Butte-aux-Cailles. Le déversement est de 500 litres à la minute, soit de titres par jour. Aucune diminution n'a été remarquée dans le débit du puits artésien de la raffinerie Say qui se trouve situé à une distance d'à peu près 800 mètres.

Mais on compte que lorsque le tube sera débarrassé de ses sables et prolongé de quelques mètres (sa profondeur actuelle est de 571 m. 50), le rendement sera porté plus de 5 millions de litres par vingt-quatre heures. Si alors le puits voisin, qui mesure 580 mètres de profondeur, devait subir une diminution de rendement, en poursuivrait le forage dans les sablés verts afin d'atteindre la nappe d'eau inférieure.

Car on admet volontiers l'existence de plusieurs nappes aquifères superposées. Rappelons, à ce sujet, ce qui s'est passé lors du forage du puits de Passy. En mai 1861, la sonde atteignit les sables verts à 577 mètres de profondeur de la première nappe d'eau qu'ils renferment. Mais l'eau ne jaillit pas ; elle resta à une certaine profondeur, non loin toutefois de l'ouverture du puits.

On reprit les sondages et l'on traversa un banc d'argile noirâtre contenant des débris quartzeux, puis on retrouva les sables verts et l'eau jaillit tout à coup. L'opération était terminée et le succès complet. Mais, en même temps, on constata que le volume d'eau débité par le puits de Grenelle, qui ne compte que 547 mètres de profondeur, avait diminué subitement.

Il est évident que les couches ne s'étendent pas dans notre sous-sol avec une régularité absolue et qu'il peut se rencontrer des accidents de terrain défavorables au bon rendement d'un puits. C'est ainsi que celui de la Chapelle, qui a été commencé en 1866 et achevé en ne donne qu'un rendement de 3 litres à la minute, bien qu'on en ait poussé la profondeur jusqu'à 721 mètres.

C'est sans doute cet insuccès qui a fait interrompre si longtemps les travaux de forage du puits de la Butte-aux-Cailles. Ils avaient été commencés en 1863. Abandonnés en 1865, ils ne furent repris qu'en 1892. Ils ont depuis lors marché avec une régularité constante, sous la direction, de M. l’ingénieur Arrault. Ce succès est dû à la perfection de l'outillage.

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On voit, exposés dans le chantier de la Butte-aux-Cailles, les outils extracteurs, les gigantesques barres qui, vissées les unes aux autres, ont servi au forage des roches et au brisement des rognons de silex, ainsi que les seaux de curage, qui, pourvus d'une soupape, ont enlevé du fond du puits les matériaux triturés par le trépan. La mèche du trépan avec lequel on a foré un trou de 1 mètre 20 de diamètre jusqu'à une profondeur de 300 mètres est un immense outil à six lames pesant plusieurs milliers de kilogrammes.

J'assistai, il y a deux jours, à la mise en œuvre, à l'ouverture du puits, d'un outil dit « accroche-tube » qui allait être employé pour tenter une descente du tube inférieur. Aux commandements de l'habile contremaître, M. Paul Leroy, les ouvriers, armés de tourne-à-gauche (c'est le nom donné à d'énormes clefs qui servent à visser bout à bout les barres de forage), adaptaient une « olive » de fonte pesant 2,500 kilogrammes à l'accroche-tube, qui, pourvu de griffes articulées automatiques, devait aller saisir dans les profondeurs le tube de fonte qui y est déposé.

Il faut savoir que trois tubes forment l'armature du puits. Le premier, qui mesure 90 centimètres de diamètre, descend à 530 mètres et pèse 170.000 kilos. Le second, de 60 centimètres de diamètre, est enchâssé dans le premier à partir d'une profondeur de 345 mètres. Enfin, une troisième colonne de fonte, de 10 centimètres moins large et pesant 50.000 kilos, atteint le fond du puits.

C'est ce tube qu'il s'agit de descendre de quelques mètres à l'aide d'une manœuvre qui demandera trois semaines d'efforts et au moyen d'un outil dont les diverses parties, accroche-tube, olive, barres, assemblées dans la colonne de descente, ne pèsent pas moins de 22.00O kilos. Une machine à vapeur de 50 chevaux est employée pour le maniement de ces outils titanesques. Il faut quatre heures pour descendre et remonter la simple cuillère ou seau à soupape qui sert à l'enlèvement des matériaux brisés par le trépan. Ces lentes et minutieuses opérations vous donnent une idée de la force patiente qui a présidé, pendant neuf ans, à ce prodigieux forage.

Encore ou 15 mètres de sondages et l'œuvre sera, on le suppose, terminée. A raison de 50 centimètres de descente par jour, c'est une affaire de deux mois, en comprenant dans ce temps les trois semaines que demande la manœuvre qui vient de commencer.

L'on verra sans doute dès l'année prochaine un édifice monumental se substituer à la pyramide de planches noires qui abrite, à l'extrémité de la rue Bobillot, les sondages actuels.

Pontarmé.

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Vu dans la presse...

1925

Les habitants du passage Moret vont être « clos et couverts »

Les pauvres et déplorables locataires de la ville de Paris, dans son domaine de l'Ile des Singes, partie dénommée sur la nomenclature le Passage Moret, vont apprendre avec joie que l'inondation de leurs taudis, par en haut, va cesser à bref délai. (1925)

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1926

Un propriétaire avait vendu 100 francs son immeuble à ses locataires

Dans le populeux quartier des Gobelins, il est un groupe de gens à qui l'on a mis le bonheur — bonheur relatif, d'ailleurs — à portée de la main, et qui se disputent au lieu de le cueillir sagement. Ces gens demeurent sous le même toit, 9, passage Moret, voie vétuste qui semble être restée dans le même état qu'au temps des mousquetaires. (1926)

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1927

La Ville de Paris osera-t-elle jeter à la rue les locataires du passage Moret ?

La Ville de Paris, qui loue pour rien les luxueux pavillons du Bois de Boulogne aux jouisseurs et aux parasites, veut expulser de malheureux travailleurs de logements peu confortables certes, mais pour lesquels ils paient un lourd loyer. (1927)

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1927

La Ville de Paris est parvenue à faire expulser les locataires

Les locataires n'étaient pas plutôt dans la rue que des démolisseurs se mettaient à l'ouvrage pour le compte d'un garage Renault qui fait procéder à des agrandissements.
Ainsi les limousines des exploiteurs seront à l'abri et les locataires logeront où et comme ils pourront. (1927)

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1927

Dans le passage Moret où règne la misère

Que l'on démolisse les taudis, nids à tuberculose qui pullulent dans la « Ville-Lumière », nous n'y trouverons rien redire, au contraire ! Mais que sous prétexte d'assainissement, comme cela s'est produit passage Moret, on expulse, en 21 jours, au profit d'un garage, des malheureux que l’on a finalement « logés » dans des taudis sans nom, c'est un véritable scandale ! (1927)

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1937

Oasis faubourienne

Tout un coin de Paris est en train de se modifier singulièrement. Huysmans ne reconnaîtrait plus sa Bièvre. Non seulement le ruisseau nauséabond est maintenant couvert depuis bien des années, mais le sinistre passage Moret a presque complètement disparu de la topographie parisienne et, au milieu de cette année, les fameux jardins dont la jouissance était réservée aux tisseurs et dessinateurs de la Manufacture des Gobelins, vergers en friche qui, quelquefois, servaient de dépôt d'ordures aux gens du quartier, auront perdu leur aspect de Paradou abandonné. (1937)

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1938

Un jardin unique en son genre, celui des Gobelins, va être inauguré la semaine prochaine

Paris aura la semaine prochaine un nouveau jardin public, un très beau jardin. Il n’en possédera jamais trop !
Le fait est d’autant plus intéressant que ce nouveau jardin se trouve dans un arrondissement, au reste fort peuplé, le 13e, qui, il y a encore un an, ne possédait pas le moindre square. (1938)

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1938

Aux Gobelins: le nouveau jardin a été inauguré et ouvert au public

Hier matin, était inauguré, dans le quartier Croulebarbe, un nouveau jardin public. II s'étend sur 22.500 mètres carrés, derrière la Manufacture des Gobelins et le Garde-Meubles National.
C'est à Émile Deslandres que l'on doit cette initiative. Ayant représenté pendant plus de vingt-cinq années ce quartier, au nom du Socialisme, il s’était penché sur les misères et les besoins de la classe ouvrière dont il était lui-même. (1938)

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1877

Les travaux de construction de la rue de Tolbiac

Les transformations de la rue d'AIésia se font, avec une rapidité vertigineuse, dans le prolongement de cette voie, au-delà de rue de la Glacière.
Dans cette partie, la nouvelle rue prendra le nom de rue Tolbiac, et sera poussée jusqu'à l'avenue d'Italie. (1877)

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1885

Cuir de Russie

La Butte-aux-Cailles, ce n'est plus Paris; ce n'est pas, non plus, la banlieue, encore moins la province : c'est la Butte-aux-Cailles, et voilà tout. (1885)

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1898

Un quartier qui s'écroule

Un fait fort curieux se produit en ce moment dans la partie du quartier de la Maison-Blanche, comprise entre les rues de Tolbiac, de la Providence et de l'Espérance. (1898)

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1858

Les futures grandes voies du 13e arrondissement

Le système d'ensemble des grands travaux de la ville de Paris, rive gauche, touche par des points trop nombreux aux intérêts de la population et de la propriété parisiennes pour que son étude ne soit pas, pour le Siècle, l'objet d'un sérieux examen.
Nous analyserons successivement chacune des grandes lignes appelées à ajouter à la splendeur et au bien-être de la ville, et nous allons commencer ce travail par les voies qui doivent régénérer le douzième arrondissement le plus pauvre jusqu'ici et le plus délaissé. (1858)

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