Dans l’étau des grands buildings

L’attaque sur Gentilly et la Bièvre prisonnière

Le Matin — 11 octobre 1931

L'avenue de la Porte-d'Orléans secoue assez vite le joug des grands immeubles mangeurs d'horizon. N'a-t-elle pas, pour lui rappeler les époques heureuses des jardins de Montrouge, le dépôt où dorment les derniers tramways à impériale ?

Ils sont là, contre les jardins, tristes et rouges, dédaignant les manœuvres du train d'Arpajon, frères de cette zone charmante, ensoleillée, propre. Un vieux marchand de roses vient de dépouiller son jardin, avant d'aller solliciter les couples dans les dancings. Dans son panier, il emporte un peu de charme du vieux Montrouge.

Fleurs fraîches du vieux Paris condamné à mort.

Je le regarde s'éloigner dans le matin léger, il s'en va de son pas traînant, un peu lourd, comme s'ébranleraient à regret les vieux omnibus rouges, ces mail-coaches des joies dominicales d'antan.

Il y a là, si près de la civilisation, brutalement éveillée, une frontière d'agonie mélancolique, un pays qui n'a pas de grands hommes pour parrains de ses rues, mais qui serpente de la rue des Sureaux à l'allée des Dahlias en passant par celle des Violettes.

Cette ville à noms de fleurs est née d'un urbanisme hésitant, d'un syndicat de poètes, d'une société anonyme d'amateurs de tulipes.

Comme ils ont l'air orgueilleux et vains ces huit étages au-dessus de l'allée des Lilas !

Par-dessus les fortifications englouties, la zone semble saluer son parent riche, le parc Montsouris. Le grand square n'est pas plus coquet que les jardins discrets. De part et d'autre du boulevard Jourdan, la verdure répond à la verdure, le fusain taillé au lissier sauvage, la reine-marguerite à la pâquerette.

La porte d'Arcueil débouche soudain sur un paysage anglo-saxon. La Cité universitaire inscrit son décor sur un terrain défoncé, Oxford s'appuie sur un tas d'immondices.

La zone demeure et ne se rend pas

Une ville, au style hétéroclite, anglais, indochinois, flamand, vient brusquement de surgir sur le paysage accoutumé des roulottes à l'ancre, des baraques enlisées. Partout, maintenant, la chétive zone se sent menacée, cernée. Aux carrefours de la cité misérable, on peut lire les avis de la Ville de Paris :

« La Ville de Paris remettra, à la, date du 15 juillet prochain, à l'université de Paris le terrain exproprié, délimité par ces écriteaux. Ces terrains devront être libres de toute occupation à ladite date. »

Le 15 juillet prochain est déjà le 15 juillet dernier la zone demeure et ne se rend pas :

— Il y a bien ces écriteaux, me dit un zonier, mais qu'est-ce que vous voulez que ça fasse ? Il faut bien vivre, hein ?

Et il aligne vingt paires de souliers, des cahiers, des livres… Souliers de football, livres d'études ? Les habitants de la Cité universitaire connaissent peut-être déjà le chemin de la zone qui tout achète et tout revend.

Un musée de la vieille voiture

Ici venue, la zone goûte le plaisir amer des dernières revanches, elle est dépenaillée, anarchique, pouilleuse. La fondation des États-Unis peut s'élever, mais elle ne peut atteler ce break aux garde-boues de cuir bouilli qui, depuis des années, pleure là les beaux attelages du temps de la vie de bohème, où l'on allait monter les ânes de Robinson.

Des chars à bancs s'enfoncent un peu plus chaque jour. La zone, aux limites de Gentilly qui vit passer les héros et les héroïnes de Murger et de Paul de Kock, garde encore les souvenirs de ces époques légères.

C'est là, derrière la Cité universitaire, comme un musée de la vieille voiture, la réplique de Compiègne, mais une réplique si désolante, si insolite, qu'on remercie du regard la grande pelle américaine qui mange le chiendent, qui avale tout, vieux fers rouillés, terre avare, planches pourries, la machine insensible qui dévore la zone au bénéfice de la Cité universitaire.

La zone à la hauteur de la Cité universitaire alors en construction

De la porte d'Arcueil, il reste deux murs, une vieille poterne, rien. Derrière, il y a la brousse, des plantations de vieux corsets, des semis de baleines de parapluies : l'ingratitude des objets morts et que les saisons de la mode ne feront plus repousser.

Les « fortifs » continuent les lignes encore disparates de la Cité universitaire, et se cassent sur la porte de Gentilly. Les fossés sont comblés par de beaux jardins du groupe Paulin-Enfert. Jardins bien abrités qui ne voient ni Paris qui dévore, ni la zone qui meurt. L'avenue de la Porte-de-Gentilly tourne soudain sur la rue Louis-Pergaud. On s'étonne de voir là le nom peu connu de l'auteur de la Guerre des boutons. Anciennement, cette rue s'appelait rue de la Glacière. Elle est froide, un vent coulis qui s'enfonce entre les glacis et la zone y balaie sans trêve les premières feuilles de l'automne.

Assis sur le talus, un chiffonnier établit son bilan quotidien. Il tire de sa besace de vieux chiffons, d'insalubres pansements, des quignons de pain, de vieilles boîtes qui continrent de bonnes choses.

Philosophe, et professionnel, il trie chaque chose, et tant est parfois inimaginable la détresse des hommes, cet homme, au visage rongé par une barbe d'un mois, mord, indifférent et las, sur ce pain qu'une main distraite a jeté.

Là-bas derrière, les camions roulent et brinqueballent sur le boulevard Kellermann. Un train s'arrête à Sceaux-Ceinture et le vieux ferme sa bouche édentée sur un pain de dix jours. Où sont, dans ce décor misérable, les valseurs du bal de Sceaux ? Un phonographe qui nasille le débit nasillard d'une chanteuse connue ajoute à cette angoisse.

"Il y a plus d'air quand on débouche sur la poterne des Peupliers. La zone s'élargit, s'offre le square pelé des anciens fossés, regarde Paris par le trou d'un tunnel."

Il y a plus d'air quand on débouche sur la poterne des Peupliers. La zone s'élargit, s'offre le square pelé des anciens fossés, regarde Paris par le trou d'un tunnel. Le long de la rue de Sainte-Hélène, les morts de Gentilly dorment dans des tombeaux sans âge, sans style et sans grandeur. Le cimetière tombe en pente sur la rue de la Poterne-des-Peupliers.

Le terrain vague s'évase, comme pour se donner du champ. Il a l'aspect désolé d'une nécropole abandonnée. C'est que là, sous Gentilly, entre la poterne des Peupliers et la porte de Bicêtre, une rivière vient mourir.

La Bièvre

La Bièvre, quel nom charmant pour ceux qui ne la connaissent qu'à travers Joris-Karl Huysmans ! Rivière bucolique qui draine une eau limpide dans la double étreinte de saules attendris !

La Bièvre, la terreur de Paris au XVIe siècle. Oyez plutôt ce qu'en dit l'Estoile, dans le Journal de Henri III :

« La nuit du mercredi 1er avril 1579, la rivière de Saint-Marceau, au moyen des pluies des jours précédents, crut à la hauteur de 14 à 15 pieds, abattit plusieurs moulins, murailles et maisons, noya plusieurs personnes surprises en leurs maisons et leurs lits, ravagea grande quantité de bétail et fit un mal infini. Le peuple de Paris, le lendemain et jours suivants, courut voir ce désastre avec grande frayeur. L'eau fut si haute qu'elle se répandit dans l'église et jusqu'au grand autel des Cordelières de Saint-Marceau, ravageant par forme de torrent en grande furie, laquelle néanmoins ne dura que trente heures ou un peu plus ».

Ce que c'est que la Bièvre, tout de même, qui, s'il faut en croire un libelle de l'époque intitulé : Déluge et inondation d'eaux fort effroyable advence au faubourg Saint-Marcel à Paris, etc., emporta soixante maisons.

Pourtant, allez donc voir ce monstre bondissant et furieux comme le récit de l'Estoile fait sourire. La Bièvre, dans Gentilly, a à peine plus d'un mètre de large, elle est sale, nauséeuse, fatiguée de faire la lessive des tanneries, des peausseries et des mégisseries : la zone lui accorde la grâce dernière de deux rives verdoyantes, j'allais dire parfumées, si réellement la Bièvre n'était irrespirable. Ce ruisselet misérable est là, capté, apprivoisé, dompté, pressé d'en finir avec la vie.

Se souvenant à peine de sa source près de Rungis, la Bièvre ne s'attarde pas dans la zone, elle est absorbée par un capot de béton. Son eau noire s'écrase entre des flancs de quatre-vingt centimètres, elle s'enfonce sous Paris, passe, silencieuse et humiliée, sous le faubourg Saint-Marcel, qu'elle ravagea et qui ne se souvient plus d'elle, et va se jeter dans la Seine près du Jardin des Plantes. Pourtant cette eau noire, purulente, porteuse de mort, donne une vie merveilleuse aux jardins de la zone de Gentilly. Gentilly semble d'ailleurs au loin un calme village de France situé fort loin de Paris.

"Il n'est pas à Paris une porte plus petite et plus triste que la porte de Bicêtre."

Sur les murs, la porte de Bicêtre lamine la route, la chaussée s'étrangle, tourne ; il n'est pas à Paris une porte plus petite et plus triste que la porte de Bicêtre. Jadis elle menait à l'asile des fous, à la prison royale ; aujourd'hui, veuve de tout trafic, elle conduit à la zone. Elle s'ouvre sur « l'embouchure de la Bièvre, sur un vieux parc aux beaux arbres, mais dont le sol est un étrange conglomérat de cuir, de bois, d'aciers, de linge et même de terre.

La Bièvre empoisonnée — voire seulement diminuée — a rend ce coin jadis élégant à son propre sort. Sur l'avenue de la Porte-de-Bicêtre, la zone s'est installée, elle règne, elle joue, elle chante, elle mange, vit, dort et meurt.

"Le dimanche, la zone s'étale sur le trottoir, offre toutes ses richesses, achète toutes les vieilles choses." Ici, à la porte d'Italie

Le dimanche, la zone s'étale sur le trottoir, offre toutes ses richesses, achète toutes les vieilles choses. Il y a là, pêle-mêle, des souliers éculés, des boussoles qui ont perdu le nord, des gravures puériles, des vieux habits, de vieux sabres, les Aventures de Télémaque, l'Esprit des lois et l'Almanach du parfait jardinier.

Le soir, les roulottes s'allument, une vie tiède parcourt ce terrain vague aux crevasses incurables. L'or des lumières miroite sur ces vases faits d'obus ciselés, et un haut-parleur annonce des inondations en Chine !

Avec leur fleuve Bleu, dit un zonier, la vie n'est pas tenable. La Bièvre, au moins, c'est une bonne fille.

En 1931 peut-être, mais pas en 1579 — la mémoire des hommes est fragile et la mémoire ne rend pas la vie heureuse.

Pierre Humbourg

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Sur la Zone...

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Divers aspects de la zone dans les années 30

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Vu dans la presse...

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