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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
IX
Le bon juge
(suite)
— Mon Dieu ! fit madame Lacourbassière en joignant les mains.
— Oui, monsieur le juge, répondit Emmanuel en raffermissant sa voix, c'est moi !...
Et ce peu de mots suffit. Chacun des deux hommes revécut en cette minute la tragédie où ils avaient chacun joué un rôle ; l'un, comme accusé et innocent, se débattant sous le poids des preuves mensongères ; l'autre, comme juge, luttant, armé de sa conscience, contre ces preuves.
— Mais..., balbutia M. Lacourbassière dont l'émotion était au comble... vous étiez au bagne pour toute la vie…
— Je me suis évadé, répondit Emmanuel.
— Malheureux… mais si l'on vous reconnaît à Paris, si l'on vous reprend...
— Je me suis caché pendant huit jours, depuis que je suis à Paris. Maintenant, je me montre... Monsieur le juge, je me livre... Je suis Emmanuel Levangard, condamné à mort, il y a trois ans, pour assassinat, suivi de vol, commis sur la personne de M. le baron Marpault... Vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez.
—- Asseyez-vous, dit M. Lacourbassière, en remarquant que son interlocuteur, visiblement à bout de forces, s'appuyait machinalement sur le dossier de la chaise près de laquelle il se trouvait.
Et quand Emmanuel, qui défaillait presque, se fut laissé tomber, sur cette chaise, M. Lacourbassière reprit :
— Voyons… Je ne-comprends pas...
— Monsieur le juge, dit Emmanuel, je ne me suis pas évadé pour reconquérir ma liberté seulement... mais pour obtenir justice, parce que j'avais plus que l'espérance, si je revenais à Paris, d'avoir la preuve de mon innocence... Si je suis ici aujourd'hui, c'est que cette preuve, enfin, je l'ai.
— Est-il possible ?... Parlez.
— Mais pardon, mon ami, dit Mme Lacourbassière à son mari ; ce malheureux semble exténué…
Et se penchant vers Emmanuel :
— Ne voulez-vous pas vous réconforter un peu ? demanda-t-elle...
— Oui... Si vous voulez... dit Emmanuel... J'ai besoin de forces… Un verre de vin... Merci…
Et quand il eut bu, avec un soupir :
— J'ai couru pour avoir votre adresse… J'ai eu du mal...
Puis, rassemblant toute son énergie, le poing posé sur le bord de la table, les yeux fixes :
— Monsieur le juge, Je suis Innocent du crime pour lequel j'ai été condamné...
— Je le crois, murmura M. Lacourbassière, je l'ai toujours cru…
— Je le sais... Je sais que pour n'avoir pas à conclure contre moi puisque toutes les preuves m'accablaient, vous avez préféré donner votre démission.... Et Je vous en remercie, monsieur le juge…
— Je ne suis plus juge, dit M. Lacourbassière... Et je n'ai fait que mon devoir d'honnête homme... Parlez.
— Monsieur le juge, le baron Marpault a été assassiné par son neveu, Maxime d'Hastecour, de complicité avec une femme, nommée Adah Koknoyr qui s'appelle de son vrai nom Berthe Jarsaillon, une chanteuse qui était à la fois la maîtresse de l'oncle et du neveu.
— Dieu m'est témoin, répondit M, Lacourbassière qu'un tremblement convulsif agitait, que-cette pensée m'est déjà venue... que j'ai cru fermement que là était la vérité... Mais la preuve !... la preuve !...
— Je l'ai.
— Parlez, répéta M. Lacourbassière, en rapprochant sa chaise.
— Vous vous rappelez le récit que je vous ai fait lorsque, par l'arrestation de ma mère et de ma sœur, je me suis cru délié du serment que j'avais prêté de ne rien révéler de ce qui s'était passé pendant cette nuit du 3 novembre ?...
— Tous les détails en sont présents à mon esprit ?
— Quand plus tard, vous m'avez confronté avec M. Maxime d'Hastecour et Adah Koknoyr, je ne les ai-point reconnus.
— Eh bien ?...
— J'étais aveugle... C'étaient eux, c'étaient bien eux que, cette même nuit, j'ai défendus contre les rôdeurs qui les avaient attaqués sur la route de Vitry...
— Mais, dit M. Lacourbassière, Maxime d'Hastecour et Adah Koknoyr ont pu établir un indiscutable alibi, prouver de façon péremptoire qu'ils n'avaient pas quitté Paris cette nuit-là.
—Ils ont menti, voilà tout, répliqua Emmanuel...-Je vous répète que j'ai la preuve... Laissez-moi poursuivre, je vous en prie, monsieur le juge... Mes forces ne sent pas bien grandes, et je ne suis pas encore au bout de ma tâche.
M. Lacourbassière fit un geste qui invitait son interlocuteur à poursuivre. Emmanuel reprit.
— Vous vous rappelez qu'il a été impossible de retrouver les trois bandits qui ont attaqué la voiture et que j'ai mis en fuite, en apparaissant sur la route ?
— Oui.
— Je connais ces trois hommes... Je les ai vus encore aujourd'hui même... je sais où on peut les trouver... Ils font partie d'une bande qui s'appelle les Apaches de la Butte-aux-Cailles... L'un en est le chef : il se nomme Michel Staff et est aussi connu sous ce sobriquet : l'Ambassadeur.
… L'autre se homme Guibolaque, dit le Tombeur... Le troisième est Brocheriou, dit l'Aztèque... Celui-là, c'est ail bagne où il était avec moi que je l'ai rencontré...
C'est avec lui que je me suis évadé, c'est avec lui qu'il y a huit jours environ, je suis rentré à Paris.
M. Lacourbassière, prodigieusement intéressé, retenait son haleine pour mieux entendre.
— Il va sans dire, poursuivit Emmanuel, que ces trois individus... qui m'appellent leur ami, ne se doutent pas que c'est moi qui les ai empêchés, lors de cette nuit ter rible, de mener à bonne fin l’expédition pour laquelle ils s'étaient embusqués au bord de la route de Vitry... Je les connais... Ils ne me connaissent pas... Monsieur le juge, ah ! c'est terrible à dire... Ma sœur... Vous souvenez-vous de ma pauvre petite sœur, Christine ?... Ma mère, elle, est morte de misère et de désespoir... comme était mort mon père... et cela vaut mieux sans doute... Ma sœur est, sous le sobriquet de la Toupie, la maîtresse de cet assassin, de ce voleur, Michel Staff, le chef de la bande des Apaches de la Butte-aux-Cailles.
— Mon Dieu ! soupira Mme Lacourbassière, tandis que son mari ne pouvait traduire que par un geste l'émotion sous le poids de laquelle il succombait presque.
— Monsieur le juge, reprit Emmanuel avec plus de force, c'est ma malheureuse petite sœur qui aura été l'agent tout puissant de vérité. Voici. Ces trois bandits, dont je viens de vous donner les noms, ont, agissant vraisemblablement pour le compte de M. Maxime d'Hastecour, enlevé l'autre semaine Adah Koknoyr...
— Que me dites-vous là ? s'écria M. Lacourbassière, en se levant brusquement.
— Vous connaissiez cet enlèvement d'Adah Koknoyr ?
— Certes !... Il y a là un mystère dont tout Paris s'occupe et dont la justice cherche en vain la clef...
— Je vous l'apporte.
— Vous savez où est Adah Koknoyr ?
— Adah Koknoyr est au pouvoir de Staff, de Guibolaque et de Brocheriou... Ces misérables se réunissent d'ordinaire dans un cabaret borgne, à l'enseigné du « Lapin guillotiné » en bas de la Butte-aux-Cailles, du côté du parc Montsouris... Derrière ce cabaret, il y a des terrains vagues.,. C'est là... Sous une des masures est creusée une sorte de caveau... à vingt-cinq marches-sous terre... C'est là que les Apaches tiennent Adah Koknoyr séquestrée, enchaînée...
— Vous en êtes sûr ? cria M. Lacourbassière.
— Je l'ai vue... Ma sœur, de qui je me suis fait reconnaître, m'a emmené dans le caveau... C'est elle que les bandits ont chargée de porter sa nourriture à la prisonnière... Je l'ai vue…
— Vous l'avez reconnue ?
— C'est elle qui m'a reconnu... C'est elle qui m'a tout raconté… Elle qui a déchiré le voile qui empêchait de voir la vérité... Elle est prête à racheter ses crimes en la disant à voix haute, devant tous, cette vérité... Elle est prête à accuser, à convaincre de crime Maxime d'Hastecour en s'accusant elle-même... C'est elle qui m'a dit : Allez trouver M. Lacourbassière, c'est lui le seul qui puisse faire justice !... Je suis venu...
Et maintenant, vous savez tout, monsieur le juge... vous connaissez les coupables... ils sont dans votre main... vous n'avez qu'à la fermer pour les écraser... Vous pouvez, d'un geste, me rendre la vie, l'honneur... Monsieur le juge, je me livre à vous ! Justice !... Justice !...
Emmanuel s'était dressé eh parlant un flot de sang empourprait ses joues brunes ; il était haletant, effrayant presque.
M. Lacourbassière, livide, étendit la bras :
— Attendez !...
Il y eut quelques minutes de silence tragique. M. Lacourbassière s'était pris le front à deux mains, réfléchissait.
Puis. Emmanuel, dont l'exaltation d'un moment était tombée, dit d'une voix creuse :
— II n'y a pas une minute à perdre.
Mais la décision de M. Lacourbassière était prise ; il eut un geste bref et énergique.
— Attendez-moi.
Emmanuel et Mme Lacourbassière restèrent seuls dans la salle à manger. Emmanuel se rapprocha vivement de la femme du juge.
— Madame, dit-il, d'un ton de prière…

Gustave Geffroy (1855-1926) fut directeur de la Manufactures des Gobelins. Il n'est donc pas anormal que la rue qui porte son nom soit située tout près de celle-ci.
