De Paris à Paris par le chemin de fer de ceinture

De Paris à Paris par le chemin de fer de ceinture

(Deuxième étape.)

Paris à l'eau-forte : actualité, curiosité, fantaisie 
Aout 1873

« II n'est si bonne compagnie qui ne se quitte » disait le Roi Dagobert, en envoyant noyer ses chiens atteints de la gale. – II faut raisonner avec le même héroïsme pour abandonner sans trop de regrets cette splendide station du Point-du-Jour, élevée sur deux viaducs superposés, qui plongent leur pied dans la Seine et qui sont un des plus élégants ouvrages de l'architecture moderne.

Du balcon naturel qui court dans les nuées et traverse le fleuve, la vue s'étend sur un paysage fait à souhait pour le plaisir des yeux. » – Une chose trop ignorée et sur laquelle nous insistons, c'est que la nature, pour former le, environs de Paris, a emprunté aux plus beaux pays du monde ce qu'ils ont de plus pittoresque. Nous ne ferons aucune restriction à cet éloge, si les privilèges du voisinage peuvent nous annexer Fontainebleau.

Un des points Ici plus curieux du panorama qui se déroule à l'horizon est la soudure formée par le viaduc de Val-Fleury entre les côtes de Clamart et de Meudon, réunies par des arceaux d'une hardiesse incroyable. Cette chaîne de pierres, qui fait partie de la ligne « rive gauche de Versailles » a été construite à une époque antérieure. Ce n'en est pas moins un prodige de légèreté, et ces deux merveilles parisiennes, le pont du Point-du-Jour et le viaduc de Val-Fleury se font vis-à-vis au-dessus des campagnes de la banlieue.

Nous avons cité dans notre dernier numéro la Lanterne de Démosthène, édifice peu réjouissant, élevé sur le point culminant de la terrasse de Saint-CIoud, et bâtie sur le modèle et les proportions d'un monument athénien célèbre. Le souvenir du grand orateur ne saurait nous inspirer, pour cet obélisque irrégulier, une grande sympathie. Toutefois la mémoire d'un de nos aqua-fortistes nous permet de lui restituer son aspect d'autrefois. -On objectera peut-être que notre Lanterne a un air penché qui accuse une sorte de parenté avec la Tour de Pise. Nous n'osons affirmer que cette inclinaison soit historique. On peut supposer que l'impression de l'artiste date de l'instant précis où la Lanterne, minée par les Prussiens, vacillait avant de sauter sous l'effort de la poudre et d'éparpiller ses pierres blanches sur les pelouses environnantes.

Mais nous nous amusons aux bagatelles du départ, et malgré nos résolutions, nous ne quittons pas notre belvédère. Prenons notre courage à deux mains, confions-nous à la vapeur et franchissons la Seine. Les lointains s'effacent peu à peu et nous nous arrêtons sur les terrassements de GRENELLE, où se rattachait autrefois l'embranchement du Champ-de-Mars, desservant l'Exposition universelle.

Ces temps ne sont plus ; l'Exposition est maintenant à Vienne et l'embranchement au diable. On file de Grenelle à Vaugirard-Issy sur un remblai considérable, qui permet de planer sur la campagne et d'admirer l'immense établissement des RR. PP. Jésuites, qui couvre une colline entière de ses édifices et de ses jardins.

Le regard passe librement au-dessus des fortifications qui semblent s'être abaissées. Du côté de Paris, de vastes jardins maraîchers étalent leurs carrés verts, leurs théories de cloches à melons, leurs systèmes de serres vitrées. Mon Dieu que de choux !

Vaugirard et le grand jour disparaissent en même temps. Les wagons s'enfoncent dans une tranchée profonde et s'arrêtent à vingt-cinq mètres au-dessous du sol, pour correspondre avec la voie de fer de Versailles, qui passe au-dessus. Nous sommes à l'OUEST-CEINTURE.

Après un échange de voyageurs avec la ligne de banlieue, le chemin de fer reprend son essor et se dirige sur MONTROUGE par un vaste fossé maçonné, orné de contreforts, et dont les parois élevées ne permettent à personne d'apercevoir plus de ciel qu'il n'en pourrait tenir dans la paume de la main. Ce n'est rien encore ; au delà de Montrouge, le fossé se change en souterrain, et c'est par une obscurité sinistre qu'on atteint La Glacière-Gentilly. Ce tunnel de longue haleine ne doit pas altérer notre humeur nous aurons de plus rudes épreuves à subir sur la Rive droite.

La ligne de fer se relève aux environs de la MAISON BLANCHE, nom charmant qui s'applique à une contrée peu connue et d'un aspect étrange. C'est assurément le coin de Paris le moins fréquenté Ces solitudes attendent un historien et un géographe, et nous espérons les explorer un jour avec nos lecteurs. En attendant, nous en tracerons un simple crayon.

La station Maison-Blanche de la petite ceinture

Du côté des fortifications, la vue est gênée par les terrassements de 1870 et l'élévation du rempart ; la campagne est peu intéressante. Mais vers Paris le sol est mouvementé d'une façon violente. On dirait qu'un cataclysme vient de passer. Quelques pauvres jardins maraîchers, mal clos de murs en ruines, se cachent çà et là parmi les terrains vagues ; un ruisseau, qui est une rivière et qu'on appelle la Bièvre, roule lentement des eaux savonneuses et colorées dans un lit étroit bordé de saules rabougris ; enfin j'en donne ma parole d'honneur la plus sacrée, un lac, un véritable lac, grand comme la place de la Concorde, miroite sous le ciel gris et reflète ses tons clairs dans ses eaux tranquilles.

Et il y a des gens qui s'inquiètent de la mer intérieure de l'Afrique centrale, et d'enragés Anglais qui souffrent le martyre pour en relever la position J'ai découvert, moi qui vous parle, LE LAC intérieur DE PARIS -et je ne suis pas décoré Je déclare d'ailleurs que je ne veux pas l'être Ma plus belle décoration, c'est mon lac. Il portera mon nom. Il faut bien l'avouer, il n'est pas très-peuplé de navigateurs ; on n'y a encore établi aucun service transatlantique. Mais cela peut venir. On abandonne ce paysage inquiétant avec un trouble involontaire, et l'on arrive en hauteur à Orléans-Ceinture, où l'on franchit, sur un pont de fer d'une envergure hardie, les chemins de fer du centre sortant de Paris. La campagne a totalement changé et prend un aspect sévère, uniforme, industriel. Les lignes ferrées se croisent sur le sol ; les forges et les magasins d'Orléans fument et retentissent ; au delà des fortifications, le village d'Ivry se profile sur une éminence peu élevée. Le pays est aride et désolé.

On quitte sans regret cette station attristante pour couper la Seine une seconde fois et arriver à BERCY, qui palpite d'animation et de vie. Presque au-dessous de la station bourdonne une ruche d'où s'élancent des bateaux-mouches de Paris et de Charenton. Leurs hélices impatientes battent les eaux du fleuve, qui se plissent et se moirent. Les lignes d'omnibus jaunes parcourent Ici grands quais populeux, et l'on s'étonne du silence de la campagne voisine, en présence des battements de l'artère humide de la grande cité.

Mais nous ne voulons pas surmener nos lecteurs, et nous ferons une pause de quelques jours, avant de nous engager sur la rive droite, où nous attendent de singulières aventures.

G. R.

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