Littérature



Du côté de la Bièvre

"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Deuxième partie

X

Cependant, à tous ces vagabondages, je préfère encore aller rôder du côté de la Bièvre.

C'est un endroit surprenant, niché dans le recoin le plus ignoré du vieux quartier Croulebarbe — pays des peaussiers, des mégissiers, des chamoiseurs — et dont l'étrange décor est bien fait pour séduire mon âme romantique.

(1) Toute cette partie de la rue de Gentilly — à présent, rue Abel-Hovelacque — a été démolie.

Nous nous y dirigeons par la rue de Gentilly, où, après avoir gravi un raidillon bordé du côté de la rue par une balustrade de fer, nous nous agrippons, avant de pousser plus loin, aux barreaux entrelacés et rouillés d'une fenêtre ogivale ouverte dans la muraille décrépite d'une masure abandonnée (1).

Nos yeux fouillent le mystère des ténèbres opaques : les uns y croient voir des ossements, d'autres, un pendu, d'autres, des formes grouillantes et nous lâchons vivement les barreaux quand ce farceur de Brocard crie : « Un serpent ! ».

(2) Aux trois-quarts démolie.

Nous nous engageons dans la bizarre ruelle des Reculettes (2). C'est un étroit boyau, où il nous faut cheminer à la file entre des murs enfumés, mangés de mousse, aux crêtes qui s'effritent et coiffées d'herbes folles. Çà et là, des chutes de lierre les revêtent d'un manteau frissonnant et de gros acacias les débordent de leurs feuillages tendres tout remplis de moineaux qui font un bruit de friture.

Des brises remuent dans l'ombre fraîche des senteurs du jardins et d'âpres relents de tanneries. Dans le grand silence, on entend quelque part le cri d'une scie et nos souliers cloutés résonnent sur les petits payés ronds encadrés de velours vert.

Nous ouvrons en passant les portes de verre des quinquets et nous crions « Hou ! hou ! » pour faire écho.

Soudain la tête de la colonne disparaît : la muraille vient de se briser à angle droit, et la ruelle maintenant dévale vers la rue Croulebarbe, en passant sous un portillon au fronton duquel se lisent ces mots " en lettres noires, à demi effacées :

RESPECT A LA LOI ET AUX PROPRIÉTÉS

ce qui ne nous empêche nullement de nous faire la courte échelle pour atteindre une branche qui dépasse au haut du mur, et d'y cueillir des petites poires dures et surettes.

Continuant notre chemin, nous passons devant une bâtisse grisâtre qui a l'air à la fois d'une ferme et d'une auberge de grand chemin avec sa large porte charretière au vantail vermoulu, ses fenêtres où s'entortille l'aristoloche et son perron aux marches ébréchées et à rampe de fer branlante. Nous cherchons à en desceller encore plus les barreaux quand une vieille qui nous crie de la lucarne d'un grenier : « Attendez !... je vais vous aider, vauriens ! » nous fait nous égailler... non cependant sans l'engueuler ferme du saisissement qu'elle nous a causé. Louchébem lui adresse même un geste obscène en claquant sa cuisse et en levant le pouce !

Maintenant c'est un large passage au sol noir où nos pieds écrasent des escarbilles. De chaque côté s'entassent le long de hautes murailles sales presque jusqu'au faîte, d'énormes pierres de taille, calcinées par les soleils et verdies par les pluies. Nous pensons qu'elles doivent bien avoir cent ans.

Au risque de nous casser les reins, nous ne pouvons nous empêcher de les escalader.

De là, nous apercevons tout un fouillis de maisons étagées en gradins, parmi lesquelles, découpant le ciel comme des grils, les façades en persiennes des tanneries et, très loin, dans un brouillard bleu, la tête de la Tour Eiffel.

Nous redescendons et, par l'infréquentée rue Croulebarbe, nous arrivons à la ruelle des Gobelins.

Avant de se rétrécir et pour bien dégager sa perspective, elle commence par une large chaussée de gros pavés frangés d'herbe. À droite s'élève un grand bâtiment sombre allant se perdre dans la ruelle et ayant l'apparence d'un couvent avec ses fenêtres grillées et sa tourelle à vitraux, derrière la Manufacture des Gobelins ; et, à gauche, les vestiges noircis d'une vieille demeure où l'on aperçoit à travers les fentes d'un vantail pourri, parmi les ronces, les restes ouvragés d'une fenêtre seigneuriale, pavillon de chasse ayant appartenu à M. de Julienne.

(3) Recouverte depuis 1913.

Nous nous engageons sur l'étroit dallage qui côtoie la Bièvre (3). Une balustrade de poteaux mal équarris reliés par des barres de fer la protège.

Vomie avec toutes sortes de détritus par un petit tunnel, elle stagne brune, opaque, polluée, infâme, exhalant la fièvre et la pestilence... Mais en la regardant bien on la voit porter d'une façon insensible et comme à regret, à travers des détours, vers un autre tunnel qui va l'absorber de nouveau, toute sa fange globuleuse où ballonne un chien crevé.

De chaque côté se dressent, de guingois, des bâtisses fuligineuses, crevassées, écaillées, où bâillent, çà et là, des trous noirs de lucarnes : des murailles sinistres, renflées par la base, couvertes de pustules et veinées de tuyaux de descente rouillés des toits biscornus aux gouttières bancroches, des séchoirs à claire-voie de peausseries.

Et cependant malgré cette ambiance funèbre, de l'autre côté de l'eau putride, sur une chaussée mangée d'un lichen poudreux comme d'une gourme jaillit d'un cul de bouteille à demi enterré une touffe de gais coquelicots !

(4) Ce pittoresque passage, qui aboutissait rue des Cordelières, est à présent bouché vers son milieu. La partie accessible du côté de la ruelle des Gobelins est encore curieuse, avec ses masures déjetées, soutenues par des poutres, ses hôtels borgnes et ses tapis-francs. Mais, l'autre partie, condamnée, une venelle sombre filant vers la rue des Cordelières, entre les hangars et des façades de mégisseries présentait, il y a encore quelques années, un aspect extraordinaire : de blanches raclures de peaux s’envolant continuellement des fenêtres voltigeaient dans l'air comme des flocons de neige, revêtant d'hermine les pavés et les toits. En été, notamment, ce coin, poudré à frimas sous un soleil éclatant, c'était étrange.

Pendant que les autres ont déjà gagné l'île des Singes par le passage Moret (4), moi je m'attarde à contempler ce paysage qui rêve dans sa décrépitude comme un vieux marmiteux dans ses haillons.

J'aime à me l'imaginer par un clair de lune, qui découperait violemment en noir, sur un ciel opalin, tout le fouillis baroque, aigu, grimaçant des charpentes, des cheminées et des toits ; étendrait Ici-bas, sur la chaussée bleuie, de grands pans d'ombre, accumulerait dans les coins d'épaisses ténèbres et ferait grouiller dans l'eau noire des serpents d'argent... Et dans ce décor, tous mes héros !... Bussy d’Amboise, d'Artagnan, Lagardère se ruant l'épée haute, parmi les spadassins surgis de recoins sombres, terribles, magnifiques, superbes, frappant d'estoc et de taille !...

Ou bien, par une nuit de tonnerre et d'éclairs, j'y mets, dans l'angle le plus obscur, La Chouette et le Maître d'École à l'affût du Chourineur, avec, soudain, des cris, des piétinements, des reflets d'eustaches dans l'ombre, et le bruit sinistre d'un corps jeté à l'eau !...

(5) Démoli en 1909. C'était une ancienne folie construite eu 1762 par Payre l'aîné, pour le financier Le Prêtre, de Neufbourg. Ce vieux logis servit, dit-on, de rendez-vous de chasse à Napoléon Ier. Corvisart y logea. Pendant la Commune des Fédères s'y réfugièrent et le sculpteur Rodin y eut pendant quelque temps son atelier.

L'île des Singes, à côté, devient pour moi l'île des Ravageurs, le petit pont de la Bièvre, celui du château de Caylus, et, quand j'aurai lu Les Misérables, je changerai, plus haut, la ruelle des Reculettes en cul-de-sac Genrot, et j'y ferai se profiler à la lueur fumeuse des quinquets la stature colossale de Javert, sur la piste de Jean Valjean... Ou bien, je dirai que, là-bas, sur le solitaire boulevard d’Italie, ce jardin sauvage rempli de merles et de papillons, clos d’une grille aux barreaux tordus, à travers lesquels on aperçoit, au fond, un pavillon délabré (5) est le jardin de la rue Plumet ; et j'y verrai très bien là, par un soir d'été, porte dans l'encoignure de la haute porte vermoulue, Éponine tenir en échec Babet, Gueulemer, Claquesous, Thénardier et Montparnasse , pendant que dans le jardin baigné de lune, et sous un ciel constellé, Cosette et Marius s'adorent !

Mais ces personnages imaginaires ne vont plus aussi me suffire : il va me les falloir en chair os. Alors j'irai au théâtre.

Un à un j'économiserai vingt sous devant se répartir ainsi : d’abord, dix pour la place au « poulot », ensuite, deux pour des cigarettes, trois pour des macarons, cinq pour un orgeat au rhum bu, croqués, fumées, à la buvette pendant l'entr'acte.

En attendant ce beau jour, je me contenterai de lire avec les autres et de commenter avec force gestes les affiches roses dont le programme me change chaque semaine. Et enfin, avec Pétard et consorts qui auront économisé comme moi, j’irai sous les combles, parmi une populace turbulente dans une atmosphère irrespirable, saturée d’odeurs  d'oranges, de pommes frites et de chairs en sueur, applaudir en matinée la grosse Malvina dans La Porteuse de Pain, dévorer des yeux la belle Marcelle Girard, dans Les Deux Orphelines, siffler le traitre Dubus, dans L'As de Trèfle, vibrer aux coups de gueule de Fontaine dans la Tour de Nesles et trépigner d’enthousiasme à l’entrée louvoyante de Venbe dans le Chevalier de Maison-Rouge !...

Ah ! ce Venbe !... Il sera notre idole. Nous le singerons aussi dans ses rôles. Avec d'autres admirateurs nous nous précipiterons, aussitôt la représentation terminée, à la sortie des artistes, pour le voir passer avec son grand nez busqué et lui dire, familiers : « Bonjour, Venbe ! » Immensément fiers quand il nous aura répondu.

Mais aussi je serai jaloux de lui lorsqu'il me parviendra qu'il est l'amant de Marcelle Girard, et il me sera très pénible de le voir l'embrasser sur la bouche, au premier acte de La Belle Limonadière !

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